Nos Bandar-log

Image

Un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature pour enfants (et pour adultes consentants) m’est retombé dans les mains il y a peu : Le Livre de la Jungle. Ce bijou de Rudyard Kipling, connu par tous du fait de son excellente adaptation et réécriture de 1994 par la bande à Walt Disney, est aujourd’hui fortement mis à l’écart des bibliothèques de ces bambins de l’an 2000, portant le « lourd fardeau » des « hommes blancs » de la littérature, entendez celui des écrivains de la colonisation.

Roman d’initiation par excellence, comme l’a compris le scoutisme par la suite, l’histoire de Mowgli et des autres ne manque cependant pas de piquant, et se révèle souvent une critique sociétale déguisée tout à fait admirable. L’acmé de ce jeu de piste dans la jungle reste pour moi la savoureuse description des infâmes Bandar-log, Peuple Singe que tous les autres animaux, respectueux de la Loi de la Jungle, méprisent et ignorent :

« Ce que Balou avait dit des singes était parfaitement vrai. Ils appartiennent aux cimes des arbres ; et comme les bêtes regardent très rarement en l’air, l’occasion ne se présentait guère pour eux et le Peuple de la Jungle de se rencontrer ; mais, toutes les fois qu’ils trouvaient un loup malade, ou un tigre blessé, ou un ours, les singes le tourmentaient, et ils avaient coutume de jeter des bâtons et des noix à n’importe quelle bête, pour rire, et dans l’espoir qu’on les remarquerait. Puis ils criaient ou braillaient à tue-tête des chansons dénuées de sens ; et ils provoquaient le Peuple de la Jungle à grimper aux arbres pour lutter avec eux, ou bien, sans motif, s’élançaient en furieuses batailles les uns contre les autres, en prenant soin de laisser les singes morts où le Peuple de la Jungle pourrait les voir. Toujours sur le point d’avoir un chef, des lois et des coutumes à eux, ils ne s’y résolvaient jamais, leur mémoire étant incapable de rien retenir d’un jour à l’autre ; aussi arrangeaient-ils les choses au moyen d’un dicton. “Ce que les Bandar-Log pensent maintenant, la Jungle les pensera plus tard”, dont ils tiraient grand réconfort ». [1]

Je ne donnerai pas les noms de nos Bandar-Log modernes, ceux-là même qui nous regardent de leurs canopées  et font pleuvoir sur nos crânes quantités  de stupidités pour que notre regard mécontent donne sens à leur pathétique existence. Ils sont fort nombreux, et participent tous au concours de l’évolution au quotidien ; que le Hurleur roux tonne pour la révolte des alouates, et c’est un titi à fraise qui vient lui disputer le titre du plus abouti des pithécanthropes ; qu’un colobe s’empare d’un régime de banane, et le gang des gibbons lui fait payer (en monnaie de singe) sa hardiesse inconsidérée ; les chimpanzés renient leur confrères cercopithèques, dont les abajoues sont trop remplies de noix de pécan, les gorilles se lancent dans un tambourinement indigné sur leur torses pour saper les ambitions maoïstes des tamarins empereurs …  La guerre éclate dès qu’on ne les regarde pas, et personne ne s’en plaint en bas. Malins comme ils sont, les simiens s’en plaignent toujours, et finissent par faire grand front et petits affronts. Et c’est ce même peuple singe qui faisait dire à La Fontaine, grand animalier lui aussi, « Qu’on soit singe ou qu’on soit artiste, La pire espèce, c’est l’auteur »[2]. Ici, l’arrogance de l’orang-outang se drape de la toile des Parques, celle l’avant-gardisme. Elsa Triolet, la sulfureuse muse et amante d’Aragon avait touché le mille en affirmant : « Nous sommes les singes de l’avenir ». Piteuses Pythies que ces singes savants, expérimentant sans cesse leurs joviales chamailleries et les expliquant par leur ascension vers la forme simiesque parfaite. Car nos Bandar-Log  nous importunent eux aussi de leurs luttes sans motifs et de leurs singeries toujours renouvelées. Ces singes n’ont pas de langage, ils ont toutes les langues post-babéliennes, celles des « mots volés » qu’ils empruntent et manipulent sans contrôle entre deux vilaines grimaces (qu’ils connaissent toutes). Ainsi le vieux sage Baloo instruit le petit Mowgli du danger de la fréquentation de tels agitateurs. Car si l’homme descend du singe,  comme le disait Buster Keaton, il peut aussi y remonter !

Amis loup, milan, éléphant, panthère, ours, et python, méfions-nous ! Adoptons la sagesse naturelle de la Jungle et gardons la tête basse.

Pour vous donner envie de relire Le Livre de la Jungle, goûtez donc à ce magnifique incipit, dans sa traduction du Mercure de France de 1989.

« Chil Milan conduit les pas de la nuit

Que Mang Le Vampire délivre ―

Dorment les troupeaux dans l’étable clos :

La terre à nous ―l’ombre la livre !

C’est l’heure du soi, orgueil et pouvoir

A la serre, le croc et l’ongle.

Nous entendez-vous ? Bonne chasse à tous

Qui gardez la Loi de la Jungle !

Chanson de Nuit dans la Jungle

Il était sept heures par un soir très chaud, sur les collines de Seeonee. Père Loup s’éveilla de son somme journalier, se gratta bâilla et détendit ses pattes l’une après l’autre pour dissiper la sensation de paresse qui en raidissait encore les extrémités. Mère Louve était étendue, son gros nez gris tombé parmi ses quatre petits qui se culbutaient en criant, et la lune luisait par l’ouverture de la caverne où ils vivaient tous.

―  Augrh ! dit Père Loup, il est temps de se remettre en chasse.»[3]

Bonaventure Caenophile


[1] Rudyard Kipling, Le Livre de la Jungle, Gallimard, 1994, p.47.

[2] « Le Singe » in Jean de La Fontaine, Fables, Livre XII, XIX, Livre de Poche, 2002, p. 375.

[3]Rudyard Kipling, Ibid, p.9.

Non, je ne suis pas comme vous !

Ce matin, et depuis quelques jours déjà, je ne me regarde plus comme avant.

Avant, je me voyais comme une erreur, je me voyais comme un monstre, et je souffrais du regard des autres. Ce matin, et comme depuis quelques jours déjà, je me regarde différemment. Je n’ai jamais été « comme les autres », je n’ai jamais été « normal », comme ils disent. Aujourd’hui, j’ai changé. J’ai toujours été conscient d’être un autre. J’ai toujours eu cette conscience qu’au fond de moi, vivait cet autre moi, que j’avais honte de découvrir. Que j’avais honte de montrer aux gens, dans la rue.

Ma famille ne me comprenait pas, mais les temps ont changé. Nous serons bientôt en 2013. Une année de plus, une année gagnée sur la dictature des convenances bourgeoises. Une année de plus, qui s’ajoute aux autres, à toutes ces autres, qui nous ont menées, du singe aux lumières, des lumières à ce que nous sommes maintenant. Une année nouvelle, qui nous emmène plus loin encore dans la libération, qui brise un nouveau maillon. Mais ce maillon est accroché à un autre, et il en reste encore de nombreux reliquats, des esquisses monstrueuses de ce que furent les obscures ténèbres. Nous sommes en train de vaincre l’absolutisme, les fascismes bourgeois. Nous sommes en train de vaincre les vieilles images de la famille moyenâgeuse. Mais que de chemin encore! Quel combat épuisant nous devons encore mener contre la pensée dominante, contre le pape et ses suppôts, contre le fascisme et l’obésité, contre le racisme et la surpêche. Que de chemin, mes amis, que de chemin encore !

La lutte est rude, nous combattons à un contre mille. Là où leurs armées gagnent chaque jour du terrain, là notre drapeau, rouge, arc-en-ciel, noir, lutte, là, notre emblème gagne quelques batailles en y laissant des morts. Nous ne sommes pas nombreux, mais notre lutte est justice, notre combat est ouverture, notre but est liberté, propreté, humanité, fraternité, écolo-responsabilité, égalité! C’est ce pour quoi nous nous devons de lutter.

Alors, je le redis, ce matin, je ne me regarde plus comme avant. Ce matin, j’ai décidé de relever la tête, de marcher le menton fier, hardi, de ne plus accepter les humiliations. Au fond de moi, il y a un autre. Il est différent, il n’est pas comme tout le monde, il rit, il pleure, il aime aussi. Il est un homme, et cet autre, je l’aime.

Oui, j’ose, je transgresse. Oui, je choque. Mais je le hurle sur les toits de vos églises : je m’aime, et je veux m’épouser.

ImageJe veux aussi pouvoir ne pas m’épouser, je veux aussi pouvoir divorcer de moi, je veux pouvoir me faire des enfants, je veux des allocations familiales, je veux m’emmener au cinéma et dire, à l’ouvreuse qui me demande « Une place? » : « Non, deux, je suis avec mon mari ». Et jubiler, voir sa tête de fasciste se décomposer, m’en aller fièrement, sans insulte, avec dignité, m’emmener, main dans la main, et occuper mes deux places dans la salle obscure. Et faire des cochonneries à moi-même, dans la salle de cinéma, comme un couple normal.

J’ai fait une demande à l’inter-LGBT pour inscrire l’auto-sexualité dans leur association, ce qu’ils ont accepté avec tolérance. Nous sommes déjà nombreux à lutter, et les gens avec lesquels nous vivons désormais nous considèrent comme des gens normaux. Des couples auto-sexuels ont déjà des enfants, et tout se passe très bien, les enfants sont très épanouis.

Ce matin, je fais mon coming out, je crache mon amour à la face du monde.

J’invite tous les auto-sexuels à répondre à mon appel, à faire preuve de courage et à revendiquer le droit à l’amour de son soi-même en toute liberté, et à l’égalité absolue.

R.V. Radeyschandt

Joyeux Noël… quand même !

Petite excursion à l’extérieur de cette fourmilière dans laquelle nous sommes constamment tenus occupés par les diverses fadaises puisées dans l’actualité, et servies grassement par la presse. Prendre du recul, souffler un peu. C’est que ça devient épuisant d’avoir à tourner la tête en tous sens, de concentrer son attention sur des choses si variées, tantôt cocasses tantôt horribles. Alors opérons l’émersion, et tel l’enthomologiste, examinons le travail qu’ont réalisé les fourmis.

Gérard Cyrano Depardieu de Bergerac, l’acteur au panache

Un bon moment de détente nous a été offert dans ce duel qui opposa le célèbre acteur, (auquel rien ne manque, parmi les rôles historiques ou littéraires qu’il a tenus à l’écran,

pas même celui de Jeanne d’Arc… Ah! Vous y avez presque cru?!) à l’omerta socialiste au pouvoir. On n’a pas permis à l’exilé fiscal d’avoir pris son départ maintenant, à une période où le gouvernement se demande avec inquiétude combien de riches citoyens il lui reste à taxer. A ce rythme, leur nombre se réduira comme peau de chagrin sans doute. A qui la faute? Peut-on leur en vouloir? La question n’est pas là, l’intérêt réside dans cette attitude de gamins de maternelle qu’ont eue tour à tour ministre, acteurs ou chanteurs, journalistes, et bon nombre d’hommes politiques de tout bord. “Tu n’as pas le droit, c’est pas du jeu, c’est de la triche”. Et on les imagine aisément, rajeunis au maximum, traînant dans une cour de récréation, dans des costumes trops grands pour eux et invectivant celui qui avait toujours beaucoup de billes, de boulets ronds, plats ou nacrés, et qui, lassé de toujours en redistribuer les trois quarts, s’en est allé voir les camarades belges à l’autre bout de la cour. « Minable », a déclaré le premier ministre,

grand enfant qu’il est. Heureusement, Luchini a lui aussi tiré sa redoutable épée verbale de son fourreau, et César a pourfendu Torreton, tandis qu’Obélix-Cyrano renvoyait symboliquement ses cartes d’identité et de sécurité sociale au premier sinistre. Du panache, c’est si rare de nos jours.

« Pendant ce temps-là, à Vera Cruz… »

Un événement différent nous a été servi par Le Nouvel Obs, mais nettement moins amusant. L’article intitulé « Avec mon père ça fait 15 ans que ça dure. On est amoureux. » n’est pas passé inaperçu. Il faut dire qu’il y a de quoi : il s’agit ni plus ni moins d’un constat de l’impuissance du système judiciaire, pour des raisons encore mal expliquées soit-dit en passant, face à un délit qui normalement n’a pas encore été

légalisé : celui de l’inceste. Et les blagues les plus glauques sont illustrées, pour ne pas dire dépassées, par la sombre réalité : le père est aussi le grand-père d’un enfant de dix ans, quant à la mère, préalablement déséquilibrée semble-t-il, mais néanmoins coupable, elle paye  ses erreurs plus cher que son mari. Et le reste de la merveilleuse famille poursuit son existence dans la joie et la bonne humeur. Bref, de quoi nourrir encore un scénario de film d’épouvante, avec la famille de consanguins plus ou moins atteints, mutants de surcroît, chez qui il ne fait pas bon s’arrêter en cas de panne de voiture.

Mais tout cela est rendu possible grâce à un seul argument : l’Amour. Eh oui, c’est ainsi qu’on y arrivera, combien de choses n’a-t-on pas déjà rendues possibles au nom de cet amour qui se manifeste par la tyrannie des affects et le règne des bons sentiments, avec leur inévitable cortège (tolérance, ouverture, égalité, droit à etc…) ?

…Tandis qu’à Bugarach

Cependant, d’autres préoccupations ont hanté les esprits ces derniers temps: la trop fameuse fin du monde, prédite et reprédite par les Mayas, les oracles informatiques plus récents et tous les textes en sanscrit non-traduits. On y est, c’est pourquoi le moment est idéal pour faire cette brève rétrospective. Qu’adviendrait-il si la fourmilière venait effectivement à ex/imploser, alors que nous la regardons de l’extérieur en ce moment-même ? Mais ça semble assez improbable même si quelques bunkers on été loués à prix d’or, et que le village de Bugarach n’a jamais connu autant de succès. Il pourra, lui du moins, triompher momentanément des aléas (proportionnés, bien sûr) que la crise lui a infligés. Le cycle de la grande peur tourne une nouvelle page (après, entre autres, le passage à l’an mil,  l’éclipse de 1999, et le bug de l’an 2000), jusqu’à la prochaine trouvaille qui à nouveau déliera les langues anciennes, plongera les crédules dans des abîmes d’angoisse et fera jaillir de nouveaux experts de la fin du monde dans le genre de Sylvain Durif.

Vers une fin assistée ?

Au milieu de toute cette effervescence, Hollande ne perd pas le nord: le suicide assisté est entré dans les coulisses, projet de loi commandé aux spécialistes d’éthhique et de la santé pour juin, il y a en effet urgence : on est à deux doigts de « tous » les marier (au sujet du slogan d’ailleurs, une question: est-ce une reprise de la pub « Monster Munch : mieux vaut tous les manger » ? ou de « Pokémon : attrapez-les tous » ?), et si on veut garder une certaine crédibilité, il faut entamer un autre sujet rapidement. On attend donc les voeux du président avec impatience : « Mes chers cons, mes chers patriotes, cette année 2013 sera celle de la fin, non pas du monde, mais des discriminations, de la vie, de la mort, de la douleur. Moi, président de la République, etc… »

Fermez le ban.

Allons, il est temps de rentrer, maintenant qu’on a fait le petit tour. Retour dans la fourmilière, jusqu’à la prochaine évasion. Certes, on voit qu’il y a du drôle et du moins drôle, et que ce n’est pas près de s’arrêter. Certaines choses cependant ne changent pas : joyeux Noël… quand même!

SOJ

Pratiques incestueuses des temps obscurs

Imageans un article du Nouvel Obs qui traite du procès intenté à un père pour relations incestueuses, on trouve une phrase d’une des avocates des enfants.

Elle s’est étranglée, à raison, quand elle a entendu le constat de l’un des experts-psychologues, jugeant qu’« il y a des incestes heureux », évoquant la relation d’amour qu’il existe entre le père et l’une de ses filles.

Notre avocate a déclaré : « Au Moyen Age aussi, on disait que c’était mieux pour les filles de se faire dépuceler par leur père ! »

Il nous semble important d’apporter une légère modification à cet anathème bienvenu.

Après quelques recherches sur Wikipedia, et une consultation auprès de certaines gens éclairées, spécialistes des questions obscurantistes, nous avons en effet constaté une erreur historique.

Au Moyen Age, il ne s’agissait pas tant pour les pères de dépuceler leurs fillettes, que pour les pucelles de forniquer avec leur géniteur, puis avec leurs frères successifs, dans l’ordre des âges, puis enfin avec le curé du village et deux ou trois témoins, afin que la tradition soit respectée.

sacre blanche de castille et louis VIII

Un barbare seigneur médiéval s’apprêtant à dépuceler sa fille sous le regard approbateur d’évêques obscurantistes

Cela permettait à chacun de déverser le « foustre sacrest » (comme en témoignent les documents d’époque) dans l’orifice vierge, afin que la petite puisse, avant ses premières menstrues, bénéficier d’une part de la bénédiction des siens, d’autre part d’entrer dans l’âge adulte, prête désormais « aveyc bosne anches et fertil sillion » à porter une progéniture nombreuse.

Une bénédiction papale était d’ailleurs accordée à chaque nouveau père, pour prévenir les petites filles de devenir sorcières ou, pire, juives.

Une étude américaine d’époque nous en apporte les preuves, appuyée par une autre plus récente. On nous donne l’exemple de la petite Arnegonde, huit ans, qui, dans un village de la Beauce, dut subir les assauts de pas moins de douze de ses frères, ainsi que de huit villageois, puis enfin de cinq curés de l’Opus Dei, qui participaient à un tribunal d’Inquisition dans un château voisin.

On nous parle également d’un seigneur dauphinois qui fit venir, pour sa fille, de grands Maures, mieux membrés que ses propres fils, afin d’apporter bénédiction éternelle à sa fille qu’il aimait beaucoup. On saigna ensuite les Maures, après qu’ils eurent été jugés par l’Inquisition, et l’on envoya leurs têtes au pape, qui, nous apprend le texte, « donna force tesmoiniage de son admiration a cest acte moult chrestien ».

Le texte devient flou par la suite, mais l’on sait par découpages qu’il n’était pas rare d’offrir à des taureaux, animaux considérés comme habiles à chasser les démons, les croupes de jeunes donzelles, qui, si elles tenaient le temps de l’épreuve, se voyaient promises à un mariage heureux et long, c’est à dire de plus de quinze ans (durée peu commune pour l’époque).

Ces mœurs finirent par s’étendre aux garçons, et les rois de France en particulier en étaient friands. Bien entendu, l’homosexualité étant punie de mort par l’Eglise, seuls les nobles avaient droit à cette pratique.

Dans la même veine, on sait par une autre étude américaine d’époque, que les bonnes sœurs, après avoir fait leur vœux, devaient subir elles aussi l’épreuve du « foustre sacrest », prodiguée par l’évêque de la région. Cette tradition, héritée de l’histoire entre Jésus et Marie-Madeleine, visait à signifier l’attachement entre les nonnes et leurs curés, avec lesquels elles étaient en droit de forniquer allègrement, pour le bien de l’Eglise et la fuite des mauvais esprits.

Nous n’avons pas la prétention d’apprendre l’histoire à ce membre (ce sillon plutôt) vénérable de notre organe juridique, tout au plus apporter de simples compléments, afin que la vérité soit faite sur ces pratiques ignominieuses (et heureusement disparues).

Nous nous réjouissons simplement qu’en 2012, il existe encore (mais de façon ô combien trop éparse !) des esprits conscients de l’obscurantisme des temps passés, et qui luttent, contre les bien-pensants qui submergent notre monde, au rétablissement de la justesse historique.

R.V. Radeyschandt

Le Télét(h)ombe

telethon-2

C’est officiel, ce week-end a eu lieu la 26e édition du Téléthon, et l’on a frôlé la télhécatombe.

« Un peu plus de 81 millions d’euros en promesses de dons », titre La Croix, soit une baisse de 5 millions par rapport à 2011. Bien des explications à cela : il s’agissait cette année, nous dit-on, d’un véritable défi : « Le défi des donateurs et des bénévoles face à la crise, le défi des chercheurs et des familles face à la maladie… ». Oui, la crise est responsable, elle empêche les bons citoyens de vider consciencieusement leurs poches pour contribuer à financer les achats de produits et la fabrication d’accessoires qui permettront aux chercheurs de trouver, un jour peut-être si Dieu veut, Incha’Allah on n’en sait rien, une solution pour soigner certains types de maladies…

Qu’on se rassure, tout cet argent n’est pas perdu : « Grâce aux dons, des premières victoires thérapeutiques ont été remportées pour des premières maladies rares. Trente-six essais thérapeutiques sont en cours ou en préparation pour trente maladies différentes », rappelle l’association. Mais le vrai coupable de cette baisse des dons, ce n’était pas tant la crise que Miss France, selon Le Figaro. Conflit entre divertissement et sentimentalisme : la campagne du Téléthon se voulait larmoyante, comme d’habitude. Mais la petite Léa, gamine de dix ans victime d’une maladie orpheline, titularisée ambassadrice de l’association, instrumentalisée pour tirer des larmes aux téléspectateurs et des sous de leurs portefeuilles, n’a pas fait le poids, même épaulée par un Dubosc plus sérieux que d’accoutumée, face à Miss Bourgogne. Que voulez-vous, c’est le monde du zapping, où « les gens vont vers des chaînes plus attractives par le biais de maillots de bains féminins », pour reprendre Edouard Baer.

Peut-on leur en vouloir, à ces citoyens zappeurs qui avaient à choisir entre se faire braquer à grand renfort d’affectif et de culpabilisation organisée comme c’était le cas depuis presque trente ans, et s’attendrir devant les larmes d’émotion versées lors de la passation de pouvoir de l’ancienne à la nouvelle première Barbie de France ?

Entre cette pauvre Léa dont on a étalé la vie pour montrer que le quotidien avec un handicap était difficile pour l’entourage (banalité à rappeler si l’on considère que l’on fait de nous des êtres de plus en plus individualistes, mais ce n’est même pas la raison de ce rappel, c’est uniquement parce qu’on a toujours fait comme ça : illustrer avec un môme malade mais agréable à regarder pour amadouer) et cette brave Miss qui se fait couronner, il n’y a qu’un bouton de télécommande. Ajoutons à ça peut-être la lassitude du téléspectateur moyen face au scénario répétitif du téléthon. Il est vrai que ce n’est plus vendeur, même la page spéciale consacrée à Léa et la petite vidéo qui va avec ne sont plus convaincantes, jugez-en par vous-mêmes.

Le plus drôle dans tout cela, c’est que le match Miss France vs Téléthon se joue depuis des années, avec à chaque fois son lot de polémique conventionnelle pour rassurer les quelques consciences qui s’offusqueraient encore de cette mise sur le même plan d’une OPA « caritative » sur les bons sentiments des gens, et du divertissement suscité par une donzelle issue de telle ou telle région, et ayant le mérite de faire monter l’audimat. Mais cette année, Miss a battu le téléthon 9-1 (en millions de téléspectateurs), et les garants de la bonne conscience déclarent forfaits, dixit le Figaro, tout mauvais jeu de mots mis à part : « Cette année, la polémique a baissé d’un ton, comme si France Télévisions avait renoncé. »

Alors ma foi, il se pourrait bien que le changement soit maintenant en effet : le télét(h)ombe, une nouvelle Miss, et pendant ce temps l’Inter-LGBT prépare minutieusement une grande marche pour l’égalité, ou contre l’inégalité on ne sait pas trop… Voilà des événements prometteurs d’un avenir festif, émouvant, passionné. Mais au fait… qui se souvient de Léa? Personne. On l’a déjà oubliée : le Télét(h)ombe.

SOJ

L’évangile selon saint Emile

Zola_Leandre

L’auteur de la grande saga des Rougon-Macquart est indéniablement un grand écrivain, et courageux avec ça. Dans la tourmente de l’affaire Dreyfus, il accusa les accusateurs avec une verve et un cran indéniables. Bien sûr, il y eut avant lui Bernard Lazare[1]  et quelques autres pour soutenir le malheureux capitaine, mais le coup de maître fut J’accuse… !, camouflet splendide. Les Drumont, Monniot, Méry et la crème des officiers français pouvaient aller se rhabiller.

C’est que, pense-t-on, Emile Zola fut un défenseur philosémite de la justice, un bon vieux socialiste pacifique comme on les aime. Une sorte d’affectueux grand-père progressiste. On n’aurait qu’à moitié tort de le croire, mais il convient de regarder d’un peu plus près son activité littéraire à la fin de sa vie. Les Rougon-Macquart, son œuvre la plus célèbre, et l’affaire Dreyfus à la fin des années 1890, ont totalement occulté le second grand cycle romanesque qu’il avait entamé – et qu’il ne termina jamais.

En réalité, ce cycle est plutôt une paire de cycles, puisqu’il écrit Les Trois Villes entre 1893 et 1898, avant de se consacrer jusqu’à sa mort en 1902 aux Quatre Evangiles. Je n’ignore pas la sainte haine moderne pour les amalgames, aussi je m’empresserai d’amalgamer ces six romans (il n’a jamais écrit le quatrième évangile) puisqu’ils constituent certainement l’aboutissement de la pensée de l’écrivain. Trop souvent dédaignés par la critique, considérés par elle comme les délires mystiques d’un vieux gâteux, ils sont en réalité, lorsqu’on s’y penche un peu, l’accomplissement de toute une vie de réflexion et d’écriture.

Les romans retraçant l’histoire des Rougon et des Macquart sont les témoins de l’obsession zolienne de la généalogie et de la transmission, en même temps que de sa tendance à la complaisance « pornographique », comme on le lui reprochait à l’époque. Ce n’est pourtant rien comparé aux Trois Villes et aux Quatre Evangiles. Le premier de ces cycles est tout bonnement l’histoire d’un prêtre qui finit par se défroquer, soit un long striptease qui se veut un universel appel à l’abandon des oripeaux de la religion pour pouvoir ensuite copuler, copuler, copuler encore comme le font les héros des Quatre Evangiles. Le roman Fécondité n’est en fin de compte qu’une longue enfilade dans un monde où les hommes, véritables lapins, n’ont en tête que la perpétuation de l’espèce – et paradoxalement une sainte horreur du sexe, Zola étant un moderne (et on a vu ce que les modernes pensaient de la sexualité et de sa présence dans l’art, lorsqu’ils attaquèrent le Madame Bovary du très antimoderne Flaubert et, la même année, Les Fleurs du Mal du catholique Baudelaire).

Dans ses derniers romans, Zola se fait le prêcheur d’une nouvelle religion, ce qui était très à la mode, et cette religion repose évidemment sur les ruines des villes trop catholiques de Rome et de Lourdes, et de Paris le débauché, défiguré qui plus est par la récente basilique du Sacré-Cœur. Cette religion est celle de l’avenir et mettra fin à l’Histoire – c’est-à-dire d’une part à la cité, à la ville, où sont concentrés les péchés du monde, d’autre part au catholicisme, dont le Dieu s’est incarné dans l’Histoire humaine en sortant du vagin d’une femme, ce qui donnait à Zola des nausées, ainsi qu’il en fait mention dans sa correspondance –, elle y mettra fin en recrutant ses fidèles à la campagne, où l’on fait beaucoup de petits socialistes. Cette religion substituera à l’Histoire la généalogie, donc les gènes, la génération, témoins d’une infinie métempsycose, de la renaissance permanente et infinie qu’on appelle le Progrès, contre quoi a lutté l’Eglise de toutes ses forces.

Il faudrait écrire une histoire religieuse du XIXe siècle pour comprendre le XXe et le XXIe. Le ministre de l’Education nationale, M. Peillon, a récemment publié une étude sur Ferdinand Buisson, l’un des pères de la laïcité et de l’éducation moderne, très éclairante sur le caractère religieux et anticatholique de la laïcité, sur son origine protestante et socialiste. Le combat des Hugo, des Michelet, des Ferry, des Zola n’avait pas comme on l’a trop souvent cru pour but de libérer l’homme du joug religieux, mais de l’affranchir de la tutelle de l’Eglise catholique, ce qui est très différent, puisqu’il s’agissait de remplacer une religion par une autre et non de nier les religions. A la fin de sa vie, Zola nous offre donc un résumé frappant des croyances modernistes, qui se résument à une vaste tentative de réhabilitation des hérésies – catharisme, arianisme, manichéisme, Réforme, etc.

Ce qui engage à relire les grands écrivains socialistes sous un jour nouveau. Le réalisme d’Emile Zola n’est pas constitutif de son œuvre, laquelle est plutôt irréaliste, parce que téléologique et religieuse. La précision de ses études sur le terrain, ses longs séjours à Rome, à Lourdes, sa connaissance de Paris, servent en définitive de socle à un véritable prêche sur l’avenir, donc sur ce qui n’existe pas. Enrobé comme de juste dans un discours sirupeux de grand-père gâteux sur la probité et la vertu, dont on trouve toujours des traces – encore qu’avec moins de talent, cela va sans dire – dans les vomissements rose bonbon des adorateurs d’Audimat, dans les diarrhées sucrées de la caste télévisuelle, dans le babil infini des adultes infantilisés, espèce très commune en ces temps 2.0. Je laisserai le dernier mot à ce cher Léon Bloy. A la place de Zola, mettez n’importe quel nom de présentateur, homme politique ou chroniqueur de Libération, des Inrockuptibles ou d’autres papiers d’apocalypse : « Combien le vice paraît aimable comparé à la vertu offerte par Emile Zola ! »

Eric Campagnol


[1] Célèbre anti-antisémite qui considérait que Léon Bloy, que la censure moderne a tendance à qualifier de « nauséabond » (notamment parce qu’elle ne comprend pas son chef-d’œuvre, Le Salut par les Juifs), c’est-à-dire immonde, était tout sauf un antisémite.

La Société religieuse des Amis (de l’univers tout entier)

Le gouvernement de sa majesté la reine Elisabeth II est sur le point de signer une loi permettant aux communautés religieuses de marier deux homosexuels. Explication ici. Dans ce pays où l’on a préféré mettre en place des partenariats civils (équivalent du Pacs) pour les homosexuels, les distinguant ainsi d’un mariage pour tous, on retrouve le même désintérêt pour tout contrat d’union légale dans la communauté homosexuelle: moins de 7000 contrat en 2011 pour un pays de 62 millions d’habitants. Cette législation nouvelle a cependant laissé l’Eglise anglicane très dubitative. Il est bien clair que les grandes religions du Livre n’useront pas de ce droit. Quel culte le ferait, exception faite de la Très Sainte Eglise de l’Egalité ? Pourquoi diable faut-il qu’en Albion on légalise cette union devant Dieu ? Il est par trop connu que toutes les religions constituent l’Union Sacrée de l’Internationale Homophobe. Toutes ? Détrompons-nous.

Il existe une religion en Angleterre que ne renierait ni les hérétiques de Golias, ni les quadragénaires socialo-bouddhistes du Bas-Rhin, et encore moins les déistes voltairiens à la petite semaine. C’est ce même Voltaire, par ailleurs, qui nous l’a fait découvrir, et il n’est pas étonnant qu’il laisse un doux témoignage de sa rencontre dans ses Lettres Anglaises. C’est une « secte » (selon le Petit Robert) puissamment moderne et humaniste en même temps, une religion sans Credo qui laisse la part belle à la lumière intérieure de chaque être. Ses membres se nomment « saints », « amis de la Vérité », « enfants de la Lumière ». En France, on les nomma Kouakre, puis Kouaker et enfin on abandonna l’entreprise de francisation pour les appeler quakers, ce qui signifie « trembleurs » en anglais, c’est-à-dire ceux qui frissonnent quand on prononce le nom de Dieu. Cette religion « voldemortienne », fondée sur la peur de l’être suprême (et pas sa crainte au sens catholique du terme) et sur une relation directe à celui-ci par l’esprit, a accumulé peu à peu tant d’hérésies dans son escarcelle qu’elle en a fait son véritable Credo. Car en quoi croit le bon Quaker, si ce n’est en lui-même ? La société religieuse des Amis, puisque c’est ainsi qu’elle se nomme depuis que Mr. Fox a eu sa fantastique révélation sur Pendle Hill en 1648, est aujourd’hui une véritable amie de la société. Les Quakers sont pacifistes, féministes, égalitaristes, anti-alcool et anti-tabac, et ont inventé la religion facile par excellence : on peut croire ce que l’on veut, être musulman, juif, bouddhiste, païen (le respect du bon sens païen est même recommandé) tout en restant un « saint » : bref, sur fondement de modernité, on dispose avec nos Amis d’une véritable religion en kit. Pas de théologie, pas de dogmes, mais des assemblées « sociocratiques », qui établissent des témoignages de foi dont la valeur est équivalente à celle de la Bible ou du Coran.

Pour ne pas enfoncer inutilement les Quakers, il est important de signaler que leur mode de vie reste très paisible et simple, et qu’ils ont généralement le bon goût de faire profil bas, comme le recommande leur concept directeur de plainness.

Mais Ami Quaker, toi qui ne représentes pas le millième de nos voisins Anglais (25000 membres selon les Quakers locaux eux-même), sache que ton envie de pénal a été assouvie : jouis aujourd’hui de cette belle loi sur mesure qui ne concerne que toi. Et sache que l’amitié des Peuples, ou amitié universelle, est une notion des plus douteuses : comme le disait Aristote dans L’Ethique à Nicomaque : « l’amitié est une âme en deux corps ». Pas en six milliards.

Bonaventure Caenophile