Le sexisme des manuels scolaires : combat d’actualité, ou train de retard?

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Exception à la règle aujourd’hui : au moment de m’engouffrer dans la station de métro, j’ai brièvement cédé à ce réflexe qui consiste à prendre ce que les distributeurs de 20 minutes ou Direct Matin tendent à tous les passants. Geste presque aussitôt regretté : je sais déjà dans les grandes lignes ce que je vais y lire, et j’ai horreur d’avoir la tête farcie d’informations spécialement sélectionnées, au gré d’articles qui formatent chaque jour un peu plus l’individu lambda. Mais au fond, une petite piqûre de temps à autre, ce n’est pas à négliger. Après tout le régime hygiéniste sous la coupe duquel nous vivons ne nous encourage-t-il pas à renouveler nos vaccins ?

Et puis ce n’est pas un numéro ordinaire cette fois-ci: c’est la 45e édition de la revue Ile-de-France, intitulée « Regards actuels sur la région de demain ». Autrement dit : quoi de neuf par chez vous, chers Franciliens, et voyez ce que nous vous préparons pour les temps à venir…

L’ennui avec ce type de journal, c’est qu’on peut parier qu’on y trouvera des énormités sans même regarder les titres principaux annoncés en page de couverture : on est sûr de gagner à tous les coups. C’est lassant, ça ôte toute dimension ludique à ces feuilles de chou. Et cette fois, comme toutes les autres, ça n’a pas loupé : la bêtise était là, derrière cette interrogation angoissante : « Les manuels scolaires sont-ils sexistes ? ». Les blagues les plus courtes sont les meilleures, l’auteure de l’article n’a pas fait plus de deux brefs paragraphes essentiellement remplis de citations. C’est largement suffisant pour étaler des preuves supplémentaires du désœuvrement intellectuel des modernes. On y apprend en effet qu’un centre dit « de ressources pour l’égalité homme-femme », le centre Hubertine-Auclert,  a réalisé une étude sur la place que tiennent les femmes dans les manuels d’histoire et de mathématiques… Bien entendu on découvre avec horreur que ces manuels recèlent un déséquilibre profond: « Une femme pour cinq hommes parmi les personnages cités dans les manuels de mathématiques de terminale… » ; proportionnellement à la matière, il en va de même en histoire. Et l’on se félicite d’avoir exhibé une nouvelle blessure vive de notre société : que les modernes se rassurent, on a encore trouvé de quoi les mobiliser. Car enfin la situation est grave, et si l’auteure se réjouit de l’évolution progressive vers l’« égalité », elle use également du registre alarmiste, sonnant ainsi le tocsin indispensable pour ces acharnés en quête d’anciens modèles à abattre : « Le discours sous-jacent [qu’ils ont donc réussi, Dieu sait à quel prix, à décrypter], véhiculé par ces ouvrages pédagogiques reste alarmant : femmes et hommes n’auraient pas les mêmes centres d’intérêt, et donc les mêmes compétences ou les mêmes places dans les société» Au feu ! Alerte ! A la garde !

Tâchons de tirer parti de l’anecdote : il faut toujours dans ces circonstances, sinon tenter de trouver du positif, du moins trouver de quoi rire. Ce n’est pas bien difficile il est vrai. Prenons un peu de recul et examinons la population moderne et ses diverses tribus ; nous avons là une représentation de la tribu Hubertine-Auclertiste, qui souhaite donc lutter contre les inégalités dont les femmes font les frais depuis la nuit des temps semble-t-il. « Pourtant, déclare la sociologue de service avec la moue désabusée qu’il est aisé de lui imaginer, l’humanité a bien deux sexes. » Et c’est là que l’on peut constater une forme de décalage générationnel au sein des modernes : les membres de cette tribu, bien qu’actifs, sont déjà en retard. Pas de beaucoup certes, mais la problématique d’aujourd’hui est plus vaste, le moderne nouveau est arrivé, nous sommes à l’ère du « POUR TOUS », laquelle implique une remise en question considérable de cette notion des deux sexes de l’humanité, – il y en aurait parait-il bien plus, ou bien il n’y en aurait pas du tout, on n’est pas encore sûr -, petite contradiction interne donc. Il s’agirait donc, auclertistes, d’anticiper sous peine de ne plus être dans la vague du « progrès » : oui, les manuels scolaires sont remplis d’inégalités, mais ce ne sont plus seulement les femmes qu’il faudra y mettre en valeur désormais, ce sont les personnes célèbres d’obédience homosexuelle et tout ce qui va avec. Ile-de-France a donc encore du chemin à faire pour être à la page…

SOJ

Vous êtes priés de déranger

Stéphane Hessel en 2011 (crédit Richard Dumas/Agence VU)

Stéphane Hessel en 2011 (crédit Richard Dumas/Agence VU)

Stéphane Hessel n’est plus. Le pape des catholiques s’en va demain ; celui des révolutionnaires de confort s’en est allé dans la nuit, à 95 ans. Si l’un est digne, l’autre est un indigné. Stéphane Hessel était le tremblant représentant d’une morale qui a de beaux jours devant soi : la morale de l’insurrection en pantoufles, de la subversion conformiste.

Hessel avait publié une sorte de pamphlet en 2010, Indignez-vous !, dont l’effroyable rédaction n’avait pas empêché 4 millions de personnes de l’acheter. Digne d’une copie de terminale, cet opuscule dégouttant de sucre invite à s’indigner de ci, de mi, plaçant l’indignation au centre d’une nouvelle morale, faisant d’elle le moteur d’une façon de penser neuve et, il faut bien l’avouer, assez amusante.

Le problème n’est pas tellement qu’un vieillard respectable soit devenu le maître à penser de jeunes crétins à pancartes ; le problème est que ces crétins, appelés indignados, soutenus par Libération, France Inter et autres courageux médias dérangeants, ont été félicités par les décideurs pour une action pourtant dirigée contre les maîtres du monde. Rentrer dans le moule moderne, c’est paradoxalement s’en émanciper. Autrement dit, il suffit de s’indigner pour être pris au sérieux, de se rebeller pour être écouté, d’être subversif pour devenir respectable. Vous êtes priés de déranger. Rien n’est aujourd’hui plus conforme aux impératifs moraux qu’en étant anticonformiste.

Il ne s’agit bien sûr que de mots : jamais Stéphane Hessel n’a été inquiété pour ses propos « corrosifs », jamais aucun artiste engagé n’a été autant loué que lorsqu’il « ébranlait l’ordre établi », « brisait les tabous », « franchissait les limites ». Il suffit de lire les quintaux de louanges que reçoit la désolante Christine Angot, dont on répète avec délices que la prose est dérangeante. Jamais personne, en revanche, n’a dit qui était dérangé par les dérangeants ; il faut dire que nous vivons à une époque où l’on se satisfait très bien de l’intransitivité : on ne dérange plus aujourd’hui quelqu’un ni quelque chose, on dérange tout court et cela suffit amplement à s’attirer les faveurs des progressistes. « Indignez-vous ! » chevrotait feu Stéphane Hessel : « Mais contre qui ? », demandé-je. « Ferme-la », répondra l’écho.

Eric Campagnol

Un chantier sans ouvrier

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Le réservoir à idées le plus officiel de France

Bonaventure Caenophile flingue Terra Nova. Lire la suite

Bonaventure aux Enfers

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Détail de L’Enfer par Jérôme Bosch.

– Je  vous écoute.

– C’est terrible, mon père. J’ai laissé pénétrer la Bête dans mon caddie. Un démon aussi froid que le cœur de l’enfer de Dante. Une abomination glacée que j’ai obtenue à un prix avoisinant celui d’une baguette. A la caisse, les regards obliques et inquiets des citoyens-consommateurs en disaient long sur l’état d’inconscience ou de démence dans lequel je devais me trouver. Car en dépit de tout bon sens, et des conseils avisés de tous les Hauts Conseils de la Consommation, mea culpa, mea maxima culpa, j’ai acheté une boîte de lasagnes surgelées à midi. Pire que le cycle du froid, je venais de remettre en question, sans le savoir, la marche inaltérable de la sainte éthique de la traçabilité.

– Miséricorde… qu’avez-vous d’autre à me dire, Bonaventure ?

– La chose n’est que plus sinistre. Mon âme en sort comme déjà acquise au néant ; je ne peux que balbutier ce méfait inavouable. Oui ! Le vice me poussa au bord de l’abîme, il me sortit de mon confort naïf quand, en attendant mon heure à un quelconque feu de circulation, j’allumai ma cigarette ; car sous terre, au royaume de Pluton, mon briquet avait enflammé le plus monstrueux des brasiers. Les diablotins l’attisent encore en attendant ma descente prochaine. Cela, un citoyen-piéton l’avait bien compris, et évitait, tout en feignant une violente quinte de toux, la sombre et mortelle fumée que mes poumons exhalaient alors ; les pupilles irritées de ma victime m’incendièrent de leur fanaux brûlants, faisant fondre en moi tout espoir de rédemption. Hélas ! Ce trottoir devenait pour moi comme la berge du Styx, et je m’efforçais tant bien que mal de hâter ma traversée, lucide quant à la punition qui, ici comme là-bas, m’attendait. Je laissai donc l’être offensé en négligeant même de lui exprimer le moindre regret. Cette épreuve du feu fut donc pour mon être un échec cuisant.

– Juste ciel… est-ce le dernier poids dont vous vouliez vous soulager?

– Ah ! Si mes malheurs s’arrêtent ici… diable non ! Dans cette lignée infernale de péchés, il faut que Scylla succède à Charybde. Les pires sévices m’attendent et je sens que mon corps même putréfié ne connaîtra de repos. Tout à l’heure ma peau a reçu son premier coup de fouet, car ayant traversé cette rue il se trouva que cette main-ci, poigne débile dont l’on devrait me séparer céans d’un coup de hache, cette main d’injustice au service du plus malade des cerveaux, a jeté dans une poubelle verte, pince damnée, son journal ! Dans la poubelle verte, alors qu’à ses côtés trônait la jaune, réceptacle de droit et de devoir de tous les petits papiers, calebasse mystique que j’omis d’honorer ! Les citoyens-cultistes du tout-tri, qui rôdaient de-ci de-là autour de leur lieu saint, hurlèrent sur la place publique la plus performative des fatwas. Tremblant entre Gog et Magog, je devais parjurer tous les blasphèmes anthropocentristes sous-entendus par cette profanation. Mais la peur, qui me tailladait le ventre, cilice barbelé de ma culpabilité, ou, selon eux, ma haine latente pour toutes les générations futures, me poussa à fuir le lieu du crime. Oui ! Je le confesse, mon sang est noir de tous ces méfaits.

– Il faut vous repentir, fils indigne du Miséricordieux, Bonaventure le mal-nommé!

– Ah ! Ma langue doit être devenue bifide, elle se dérobe sous mes pensées ! Que Dieu me vienne en aide ! Le sol s’effondre à mes pieds… je brûle !

Bonaventure Caenophile

Shah perché, un jeu risqué

ImageAux quatre coins du monde, les faire-part envoyés par Téhéran ont été reçus : d’ici peu l’Iran accouchera d’une vaillante gaillarde de 50ktn ! Or il semblerait pour une fois que le déni de grossesse n’ait pas touché l’heureuse mère mais le père. Car le géniteur américain, jadis très proche de la monarchie iranienne en laquelle il voyait une conquête docile et affable, s’emploie désormais à administrer tous ses remèdes miracles pour que sa progéniture ne voit pas le jour. Une cuiller d’embargo par-ci, une goutte de sanction par-là, le tout imbibé d’une bonne dose de menaces ; rien n’y a fait, pas même le vaccin Stuxnet. Il semble donc falloir se résoudre à l’évidence, maman-l’Iran a les hanches solides et n’avortera de son beau bébé sous aucun prétexte. Dans le bureau ovale, devenu pour l’occasion salle d’attente de la maternité, le père du futur bombin n’en finit plus d’enchaîner les séries de quatre-cents pas quand soudain, une porte à doubles battants s’ébranle. C’est le gynéco de famille, le Dr.AIEA qui sort tout penaud du laboratoire les résultats d’analyse en main. Une goutte de sueur perle sur son front, le masque stérile s’affaisse et dans un soupire, le verdict tombe : le clan des puissances nucléaires comptera d’ici 20151 un nouveau membre. « Mais elle m’avait promis qu’elle prendrait la pilule ! », vocifère l’amant déconfit. Seulement l’Iran en a décidé autrement… Plus de protection, fini le TNP ! A présent confronté à ses lourdes responsabilités, le bon vieil Oncle Sam devient lugubre, effectivement bien embarrassé par l’arrivée prochaine de cette gênante héritière, fille naturelle issue d’un flirt consommé il y a bien longtemps. Autre époque, autres mœurs, l’enfant du désir a tout désormais du cadeau empoisonné.

Dès lors que faire ? Continuer à séquestrer l’Iran, cette maîtresse indigne, jusqu’à ce qu’elle décide de supprimer elle-même le sale bâtard ? Ce serait négliger le soutien avéré de Pékin, toujours en quête d’une manne pétrolière bon marché pour satisfaire ses besoins de croissance, auquel s’ajoute l’œil bien veillant d’une Russie qui a su faire tomber il y a bien des années, les œillères idéologiques d’une politique étrangère moralisée, pour tisser un réseau diplomatique ad hoc. Alors pourquoi ne pas organiser des attaques ciblées sur les sites nucléaires ? Malheureusement, l’heure n’est plus aux frappes chirurgicales. Certes les claviers du Pentagone ont bien tenté d’orchestrer à distance l’ablation du programme nucléaire iranien, pendant que les hommes du Mossad abattaient l’un après l’autre les savants qui tombaient entre leurs griffes, le tout bien sûr sous anesthésie générale des médias. Seulement tous ces efforts ont été vains et c’est maintenant sous plusieurs dizaines de mètres de terre et de béton armé que se déroule la plus grande partie de poker de l’histoire de l’Iran, à l’abri donc des systèmes de visée au laser perçant des meilleurs missiles téléguidés. Les installations de Natanz sont en effet trop profondément enterrées sous le sable du Dasht-e Kavir, pour envisager qu’elles soient atteintes par voie aérienne. Faute d’alternative valable, l’Occident campe par conséquent sur ses positions en continuant de sommer l’Iran d’apporter les garanties qu’elle ne développe pas un programme nucléaire militaire.

Cependant, l’obstination politique d’une pareille attitude diplomatique est confondante d’absurdité. Car à force de nous bercer d’illusions en exigeant l’impossible, la véritable question qui consiste à savoir quelle posture il conviendra d’adopter lorsque Téhéran disposera à discrétion du bouton rouge, est éludée par le rassurant aveuglement que nous prodigue un mutisme inopportun. Or, bien que l’Iran défende bec et ongles son droit d’accéder à l’électricité nucléaire, les centrifugeuses de Natanz, Fordou, Qom, enrichissent d’ores et déjà de l’uranium à 28% d’après l’AIEA, bien loin donc des 2% nécessaires au strict usage civil… Dans un rapport du 25 mai 2012, l’agence nous apprend en outre que le processus d’enrichissement est exponentiel et non linéaire. La quantité d’énergie requise pour enrichir de l’uranium de 30 à 90% est alors inférieure à celle qui permet de passer de 2 à 30% ; qui peut le plus, peut le moins en somme. Se demander encore aujourd’hui si les Iraniens souhaitent obtenir l’arme atomique, ou même s’ils l’auront un jour, consiste ainsi à observer le sujet avec le courage de l’autruche, tant il ne fait plus aucun doute que les visées pacifiques du programme nucléaire iranien sont dépassées depuis longtemps.

 Faut-il craindre pour autant le spectre de l’Iran nucléaire ? S’il faut convenir que le sort qu’Ahmadinejad prétend réserver à Israël dans ses déclarations est pour le moins funeste, conférer cependant aux discours du président une dimension autre que démagogique serait un leurre. En Iran en effet, Ahmadinejad sert essentiellement d’interface entre le peuple et le Guide suprême, lui-même désigné par le Conseil des experts, véritable détenteur du pouvoir politique. Or en période de disette économique et d’insécurité nationale, notre tribun de la plèbe s’est notamment vu assigné pour rôle de galvaniser les foules, afin de créer un plébiscite suffisamment large pour que soit poursuivi vaille que vaille le programme militaire nucléaire. Les Iraniens ne sont pas fous pour autant, ils sont conscients que la moindre agression d’Israël leur serait fatale, surtout depuis que Tel Aviv a reçu l’été dernier un nouveau sous-marin allemand de classe Dolphin, capable de déployer une force de seconde frappe nucléaire grâce au missile de croisière Popeye. Non seulement Téhéran n’a donc aucune envie de rayer l’Etat juif de la carte, mais aussi, qu’on se le dise : Israël est l’opium des Perses. Car l’authentique adversaire du gouvernement iranien est en réalité le monde arabe, c’est-à-dire essentiellement le sunnisme. Seulement l’arc chiite, jadis tendu de Damas à Téhéran en passant par Bagdad vers sa revanche historique sur l’ennemi sunnite, a été brisé depuis l’invasion américaine de l’Irak, justifiée par l’entreprise de destruction de l’« Axe du Mal ». Poussée à l’isolement, l’Iran n’a maintenant plus d’autre choix que de subvenir lui-même à la préservation de son intégrité territoriale, au risque de se faire dépecer dans les décennies qui viennent par un monde arabo-musulman hostile, presque intégralement sunnite. Evidemment, si Téhéran recevait les garanties de protection d’autres grandes puissances, la bombe atomique deviendrait superflue. Toutefois ni l’Occident, fidèle aux préceptes du Pacte du Quincy pour des raisons économiques évidentes, ni la Russie à l’attitude volontairement ambiguë, ni même la Chine davantage occupée à affermir son autorité en Asie du sud-est, ne sont à même de proposer à l’Iran un partenariat stratégique satisfaisant. C’est par conséquent pour des raisons vitales et à marche forcée, que l’Iran deviendra une puissance nucléaire.   ImageAu lieu de nous cacher de l’évidence derrière notre petit doigt, il serait ainsi judicieux de rénover notre diplomatie moyenne-orientale. Car si l’Iran n’utilisera sans doute jamais l’arme atomique, le simple fait qu’il l’ait octroiera une crédibilité considérable à l’emploi de ses forces conventionnelles. Si un jour, en effet, Téhéran décidait de répondre aux pressions occidentales par la fermeture du détroit d’Ormuz, qui voit transiter en son sein la moitié des exportations en pétrole et en gaz des pétromonarchies du Golfe, c’est face à une puissance nucléaire qu’il faudrait dorénavant négocier. Or l’Iran, par sa taille et la puissance de son armée, n’est pas engageable militairement, d’où la nécessité absolue de repenser notre politique étrangère en Asie mineure afin d’intégrer la variable nucléaire de l’Iran, que l’on s’acharne pour l’instant à ne pas envisager. Pourtant le prix de cet entêtement a déjà été lourd pour la France qui a dû obliger Peugeot à abandonner son marché international le plus profitable, alors que les gains de notre éventuelle flexibilité pourraient être considérables. Un nombre croissant d’universitaires et de diplomates sont effectivement convaincus qu’un Iran doté de l’arme nucléaire, serait à terme providentiel pour pérenniser la paix de part et d’autre du golfe Persique, voire pour stabiliser enfin durablement le Proche-Orient, tout comme la bombe atomique a figé toute velléité d’affrontement entre l’Inde et le Pakistan. Naturellement, cela ne semble pas être la voie choisie par nos deux derniers gouvernements. Naturellement, cela impliquerait de rénover en profondeur notre diplomatie locale. Naturellement, cela pourrait se solder par un important clivage avec les Etats-Unis. On préfère donc pour l’heure une inertie d’autant plus confortable qu’elle nous permet d’entretenir des attaches commerciales étroites avec le Qatar et l’Arabie Saoudite, ces deux « alliés » prêts néanmoins à ouvrir leur carnets de chèque quand il s’agit non pas d’acheter nos Rafale, mais de financer les réseaux d’AQMI contre lesquels la France se bat au Mali… Force est de constater que Figaro ne connaissait que trop bien le coût de certaines amitiés : « Et voilà ma comédie flambée pour plaire à ces princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire et qui vous pourfendent l’omoplate en nous disant : chiens de chrétiens ! »[i].

Ah Beaumarchais quand tu nous tiens…

E.F.


1 Déclaration officielle de Sir John Sawers, directeur du MI6, en date 12 juillet 2012.


[i]Le Mariage de Figaro, Acte V, scène III.

Le scrupule et l’espérance

La Résurrection, par Fra Angelico

La Résurrection, par Fra Angelico

Scrupule. Comme une petite bête délicate qui grimpe le long de la nuque pour venir se glisser au fond de notre esprit. Comme quelques gouttes de pluie qui viennent rider, lorsqu’elles la touchent, la surface parfaitement lisse de notre conscience endormie. Un mot humble, timide en lui-même, qui n’ose faire entendre d’autres voyelles que ses deux « u » si ténus.

Un scrupule ce n’est donc pas la mer à boire ; c’est même vite avalé, aussi vite oublié si on le veut. C’est en tout cas trois fois rien à une époque où tout n’a plus vocation qu’à être libéré, réalisé, dévoilé, accompli, du moins essayé ou expérimenté. Nous assistons au crépuscule du scrupule, où les dernières retenues cèdent, où les dernières digues rompent, où les rares timidités sont moquées, huées, haïes, abandonnées, et les rares innocences soupçonnées, interrogées, sapées, désenchantées et foulées au pied. Lire la suite

Panorama de la culture geek (2) : Troll de mème!

Le mème est une information culturelle quasi génétique (d’où l’orthographe, qui le rapproche du gène) qui est reconnaissable par tous et que tous répliquent et imitent ; il est en quelque sorte, un lieu commun à forte tendance mimétique, et pour Charles Dawkins, créateur du mot, un déterminant culturel[1] . Concept scientifique ou philosophique à ses débuts, le mème est entré dans le langage quotidien grâce à la culture geek. Il désigne alors généralement une image et/ou une phrase diffusée à outrance sur internet et qui répond à un message précis, le plus connu restant le fameux « troll ». Rien de très étonnant, car comme je l’ai expliqué précédemment, la culture geek est empreinte d’une culture scientifique vulgarisée par une philosophie scientiste (selon laquelle la science permettrait d’en finir avec la métaphysique) ; et notre fameux Dawkins est un athée convaincu et militant. Pour lui, les cultures évolueraient donc en sélectionnant les mèmes les plus adaptés, comme la nature le fait avec les gènes. Le mème se diffuserait de manière autonome et concerne le phénomène de mode comme le paradigme sociétal. Le fait qu’il se développe en tant que tel dans une culture facilite l’explication de la « contamination virale » de notre société par le phénomène geek. Ou l’inverse. Un « struggle for life culturel » ou micro-choc des civilisations…

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Toutes mes excuses pour ce choix peu judicieux!

Des étudiants du Celsa, pour leur revue, Effeuillage,  se sont penchés sur l’aspect médiatique de ce nouveau langage de la culture geek. Car si le but est premièrement de divertir en jouant sur des clichés connus de tous, il est avant tout une valeur sociale auto-définie. Pour tester l’efficacité d’un mème, l’équipe définit ce qui en fait le succès, la diffusion, en trois caractéristiques : d’une part l’importance de l’oxymore, qui à mon sens est plus une ironie ; chaque mème comporte une contradiction qui doit faire réagir, cela en créant un décalage. Exemple : le « insanity wolf » est un loup qui semble crier sa haine : c’est l’humanisation de la photo qui doit provoquer la compréhension comique mais surtout l’évocation immédiate d’un mood [2] qui oriente le texte : il répond en quelque sorte à la difficulté de faire passer un sentiment dans un texte court (dans les conversations SMS, c’est évident, d’où l’usage « mémétique » du smiley).

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Une « trolling spoon »

Ensuite il est important de faire un mème simple et stéréotypé pour permettre l’appropriation ; ainsi les rage comics, qui utilisent l’interface Paint de Windows, sont tellement dépersonnalisés qu’ils représentent n’importe qui de la façon la plus pure possible.

Enfin le mème doit rentrer dans l’espace communautaire geek, c’est-à-dire parler d’une réalité centrée sur l’idéal-type de son consommateur. Il existe cependant des segmentations classiques au sein de cette communauté : il y a la frange politique idéaliste, la frange vidéoludique, la frange cinéphile, la frange sociale, la frange professionnelle (ingénieurs, chimistes sont représentés en force) et la frange étudiante, principalement, et sans exclusivité. Le « posteur » de mème exprime dès lors sa volonté sociale de communication communautaire et de propagation culturelle.

Si l’on reprend ces trois caractéristiques : appropriation, espace public et ironie, on retrouve ici l’essence même du message publicitaire, produit et vendeur excepté. Là est l’ironie du mème : il est calibré comme un produit de vente, mais n’en est pas un. Il est un langage conceptuel d’entreprise de pub qui s’épure par la démocratisation. Le nombre de partages fait le succès. Ainsi l’entreprise du lancement d’un mème performant a tout à voir avec un plan marketing. Son utilisation par les entreprises ne devrait point tarder à se généraliser, vous l’avez compris. Mais l’ironie va plus loin encore quand on sait qu’une frange de la communauté geek est prompte à s’insurger contre l’économie globale et ses excès alors qu’elle utilise le même langage qu’elle, ce sociolecte mimétique d’employé de bureau. Le mème est l’approbation culturelle massive de ressemblance avec le monde dans lequel on vit ; il est fondamentalement et puissamment moderne. C’est la logique principale de la pop culture qui l’englobe, gavée aux effronteries du maître Warhol.

Un mème est en fait l’occasion de réduire des sentiments et situations générales à une image ou une courte phrase ; il entretient une culture du stéréotype qui nous montre l’appauvrissement de notre langue ou de notre imaginaire, nous renvoyant quotidiennement à la sinistre prophétie orwellienne du Novlangue ; les plus optimistes diront que ce n’est qu’un renouvellement, et que je ne suis, au fond, qu’un grognon. Mais cette position est purement évolutionniste : c’est considérer que le langage geek prendrait aujourd’hui le dessus dans un rapport de force rationnel. Je préfère vous renvoyer à René Girard[3] et à sa théorie mimétique qui ferait du mème l’expression personnelle d’un désir. Tout désir est l’imitation du désir d’un autre ; ainsi le mème décrit nos comportements pour nous renvoyer à l’aspect mimétique de nos propres désirs : on est loin de la vérité romanesque, car à ces collages brouillons ou images standardisées  s’opposent  les exemples que choisit Girard : Proust, Stendhal, Dostoïevski. Autant dire les maîtres du roman psychologique. La différence entre le mème et cette littérature, étudiée en tant que communication du désir (pas en tant qu’art, la comparaison serait futile) s’explique par l’anéantissement dans le mème de ce qui fait la complexité du rapport à autrui, de la même façon que toute publicité recrée des désirs en inventant un alter-ego-fantôme et ne les remet pas en question ; cette simplification d’autrui banalise l’altruisme (le très agaçant « faith in humanity : restored »[4]) et légitime la violence gratuite (le plus drôle « this post gave me cancer »[5]) ; logiquement, le mème exacerbe le ressentiment individualiste, c’est-à-dire ce mélange de vénération et d’hostilité qui touche le geek/moderne quand son modèle, qui s’exprime comme lui (par le mème), devient en même temps son rival. Tout en étant incapable, derrière son écran, de dire quel est cet autre si ressemblant qu’il aime et déteste alternativement (rôle prépondérant du smiley/anti-smiley sur des sites de partage de type 9GAG[6]), il se retrouve en pleine schizophrénie. Le mème trolle le même.

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Bonaventure Caenophile


[1] DAWKINS, Richard, The selfish gene, Oxford University Press, 1976.

[2] « Humeur, état d’esprit »

[3] GIRARD, René, Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, 1961.

[4] « Foi dans l’humanité : rétablie »

[5] « Cette publication m’a donné le cancer »