Panorama de la culture geek (1) : Métaphysique du solitaire à chat

Altaïr, le héros du premier volet d'Assassin's Creed, en lutte contre les Templiers (crédit Ubisoft)

Altaïr, le héros du premier volet d’Assassin’s Creed, en lutte contre les Templiers (crédit Ubisoft)

La culture geek, foyer central des innovations techniques de ces vingt dernières années, est passée d’un statut de contre-culture déviante à celui de culture parallèle triomphante en ce laps de temps. De fait, si le mépris du geek existe peut-être toujours dans la cour de récré, il s’est volatilisé dans le cadre de l’entreprise. Ce n’est pas pour rien : la culture geek se constitue en deux pôles majeurs : l’expertise dans un domaine précis, et la technicité ; et c’est ainsi que le monde de l’entreprise aujourd’hui se met en quête des futurs Zuckerberg ou Jobs, caressant dans le sens du poil la communauté des nouveaux « solitaires » à chat, lorgnant sur ces êtres étranges, à la sociabilité mystérieuse, ces nouveaux acteurs politiques et économiques qui se gavent d’heroic fantasy et de jeux vidéo.

Il faut bien comprendre que « culture geek » est un amalgame complexe. Prenons pour exemple le domaine vidéo-ludique : la tendance japonaise, traditionaliste et fantasque, s’oppose à la course à la réalité et au pragmatisme du geek américanisé. La culture vidéo-ludique, au cœur de la culture geek, s’enrichit de cette confrontation depuis ses débuts comme le montre avec humour la chronique d’Usulmaster. Ce dernier  s’est imposé comme le fer de lance de la reconsidération du jeu vidéo, le faisant passer de simple loisir à produit culturel notable, voire, dans de rare cas, à celui d’objet d’art. Il est à mon sens certain, et c’est au fond l’objet de ce texte, que la critique sociétale doit intégrer ce nouveau support comme révélateur des grandeurs et misères de ce temps. Et, comme l’affirment tous les geeks, pas uniquement pour nous expliquer avec l’œil triste et la mine déconfite que « les jeux vidéo encouragent la violence » ! Néanmoins, dans ce milieu en mutation permanente, une tendance s’impose de plus en plus : à force de jouer à Dieu avec son clavier ou sa manette, il arrive souvent que le joueur expérimenté qu’est le geek perde les pédales et tombe dans un occultisme teinté d’athéisme et de matérialisme. Le geek retourne alors à son étymologie, geck en hollandais ou gilles en ancien français, c’est-à-dire le demeuré, cet être incompréhensible animé d’une douce folie.

L’exemple le plus représentatif et le plus marquant de ce mode de fonctionnement est aujourd’hui la sympathique série d’Ubisoft, Assassin’s Creed, qui balaye l’Histoire de la Première Croisade à la Révolution américaine, en inventant un conflit sous-terrain entre deux organisations secrètes, les Templiers et les Assassins. Le premier mouvement a pour idéal de créer une société organisée et (de) droite qui s’incarne souvent dans une pensée quasi-théocratique et autoritaire. Le manichéisme devient ridiculement scientiste quand viennent à s’opposer l’ami des Assassins et des sciences Léonard de Vinci et le chef des Templiers en la personne du Pape Alexandre IV, l’infâme et impitoyable Borgia. Passons sur les inexactitudes qui entourent les grands méchants du jeu, elles sont de peu de poids face à la vertu dans laquelle se drapent les trois Assassins de l’histoire, les fameux Altaïr, Ezio et le dernier venu, l’Américain parfait, mi- indien mi-anglais, élevé par un Noir affranchi, Connor. Sous le couvert de la fiction, et donc du jeu sur les secrets de l’Histoire, le mouvement Assassin s’incarne dans l’idéal-type des origines mais surtout se pare d’une philosophie qui se prétend logique et diachronique. Elle touche largement à la métaphysique, à la morale et à la politique dans une sorte de dévoiement de l’épicurisme. On retrouve les influences du soufisme, de Machiavel, des Droits de l’Homme, du libéralisme, de bouddhisme… un monde de l’antiquité, de l’Orient, de la Renaissance et des temps modernes, mais surtout pas du Moyen Age catholique, comme il le convient (alors même que le premier épisode se passe pendant les Croisades). L’équipe de conception a tellement conscience de la partialité de la série qu’elle se sent obligée d’indiquer qu’elle a conçu ce jeu avec un personnel multiconfessionnel. Au cas où. Il est malgré tout certain que la maxime du Credo de l’assassin colle bien au libertarisme idéalisé des Anonymous, et moins à la pensée d’un homme de la Renaissance ou du Moyen Age : Nothing is true. Everything is permitted[1].  Mais le jeu est encore plus subtil car il crée une mise en abyme du jeu vidéo, c’est-à-dire que ces héros d’antan sont en fait contrôlés par un Assassin du monde contemporain, Desmond ; ainsi le geek par sa technique joue au geek tout-puissant, dans une aventure dépaysante mais aussi métaphysique : l’origine de la Terre et de l’humanité est en effet révélée à l’ombre de l’Histoire : des Martiens sont en fait nos créateurs et les créateurs de nos religions. Les Assassins sentent dès lors bon le franc-maçon tendance illuminé et syncrétiste, tout comme les Templiers empestent l’encens de l’Opus Dei recréée par Dan Brown. Et de ce mélange sournois et très moderne de vérité scientifique et de puissance technicienne ressort une image toute faite du Dieu du geek : lui-même, contrôlant de son joystick une histoire enfin synchronisée avec sa volonté de puissance.

Assassin’s Creed (« le Credo de l’assassin ») pourrait bien s’appeler Creed Assassin (tueur de croyance), s’il ne subsistait pas cette impérieuse et parfois inquiétante foi du geek en son Desmond moderne, démon au sens grec de génie, qu’on pourrait aussi traduire par « familier », tel ces affreux matous qui rôdent autour de leurs écrans.

Bonaventure Caenophile


[1] « Rien n’est vrai. Tout est permis. »

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6 Responses to Panorama de la culture geek (1) : Métaphysique du solitaire à chat

  1. McKennas says:

    Quand vous évoquez la communauté geek, ça concerne qui exactement?
    Le programmeur de génie, le technophile fan d’Apple, ma petite soeur qui joue à la Wii, mon voisin qui collectionne les comics, mon beau-frère qui ne jure que par Star Wars et Le Seigneur des Anneaux, le blogger hyper-connecté leader d’opinion avec un klout de 72 … ? Des millions de gens se disent « geeks ». Vous le dites vous-même, c’est un « amalgame complexe ».
    Vous ciblez un groupe socio-culturel qui n’existe pas, ou au mieux, est hyper-malléable. Il englobe au bas mot toutes les personnes âgées de 12 à 35 ans issues de la classe moyenne. Il n’est qu’une accumulation empirique d’exemples n’ayant entre eux que le point commun d’être vaguement associés à la notion de culture dite « émergente ».

    Du coup, oui, tous les joueurs de jeux vidéos sont sans doute des geeks puisque ce terme peut englober n’importe qui. Mais vous aurez du mal à leur trouver un plus grand dénominateur commun qui justifierait qu’ils soient tous abrutis et déviants sans que tout le monde le soit.

    Alors soit vous vous trompez, vous vous êtes fait des films, imaginés des ennemis insidieux qui en fait n’existent pas, et c’est pas grave il est toujours temps d’ouvrir les yeux. Soit le monde entier autour de vous est monstrueux, assoiffé de pouvoir et animé de folie, sauf vous, et là vous êtes mal, sortez les crucifix et l’eau bénite.

    • Je pense que vous n’avez pas compris mon article.

    • Mon article décrit un idéal type, c’est-à-dire un personnage idéalisé qui en temps que tel n’existe que très peu, mais dont les caractéristiques qui le constituent sont pour le coup très répandues dans la « mouvance geek ». Pour pouvoir étudier la culture geek, il faut explorer de nombreuses facettes, d’où le fait que j’écrive plusieurs articles sur le même sujet. Celui-ci est le premier d’une série. J’ai déjà écrit le second (sur les mèmes) et je prépare le troisième (sur Anonymous).
      Sachez maintenant que je n’ai jamais parlé de monde « monstrueux, assoiffé de pouvoir et animé de folie » en parlant de la culture geek. Mes deux frères sont des vrais geeks (c-a-d pas que des joueurs): mon intérêt pour ce mouvement est donc réel; et j’aime énormément jouer à AC. Cependant, contrairement à beaucoup de personnes, je m’interroge sur le message que fait passer ce jeu. Et ce n’est pas inintéressant: les gens qui l’ont conçu ont bien réfléchi à cela: la preuve est le message qui annonce que le jeu est le fruit d’une équipe pluriconfessionnelle; c’est bien que la question dans le jeu est sensible. SVP, retenez votre vaine agressivité (personne ne vous veut du mal ici), et démontrez-moi que j’ai tort. Et surtout éloignez vous de ses clichés sur la religion catholique, ils vous desservent sérieusement.

  2. McKennas says:

    Si votre propos se résume à dénoncer le fait qu’Assassin’s Creed, sous couvert de divertissement et de fiction affiche un parti pris clairement anti-catholique, et que le joueur doit avoir un regard critique sur ce message, alors je suis d’accord avec vous.

    J’ai juste l’impression que vous allez un peu plus loin que ça. Mais c’est peut-être moi qui me fait des films du coup. 😕

    Quant aux termes « crucifix » et « eau bénite », si c’est ce que vous considérez comme des clichés sur la religion catholique, je les utilisais plutôt pour leur appartenance au champ lexical du chasseur de vampire, pourfendeur d’ennemis monstrueux et déviants.

  3. Ping: Article sur la métaphysique scientiste dans la communauté geek | Camille Dalmas

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