Le Ministère de la Vertu

Draperie féminine

Etude pour le retable de Notre Dame du Sacré-Coeur, v.1820, Delacroix.

« Le salon était de la plus haute magnificence, doré comme la galerie de Diane aux Tuileries, avec des tableaux à l’huile aux lambris. Il y avait des taches claires dans ces tableaux. Julien apprit plus tard que les sujets avaient semblé peu décents à la maîtresse du logis, qui avait fait corriger les tableaux. Siècle moral ! pensa-t-il. »

Le Rouge et le Noir

Comme on se gausse de cette société du Second Empire qui a voulu condamner Flaubert et Baudelaire pour avoir écrit des œuvres immorales ! Nous, n’est-ce-pas, nous aurions su reconnaître le génie. Nous, nous aurions su distinguer l’Art de la morale. Nous aurions aimé être dérangés par la subversion intrinsèque à ces œuvres. Nous, nous nous sommes libérés de ces préjugés bourgeois sur l’érotisme, l’homosexualité et l’adultère. Que le XIXe siècle était bête.

Je ne nie pas que le XIXe siècle eût été bête. Mais je me demande si le nôtre est plus intelligent.

Le mot « morale » n’est plus guère utilisé que dans un sens négatif, comme si la chose était un sombre héritage des temps archaïques (on ne se permet de l’utiliser qu’à propos de ceux qui gagnent trop d’argent). Il ne faut de morale ni dans les mœurs ni dans les livres. Et c’est logique : le souffle libertaire devait détruire la morale. Les demi-sots disent à propos des procès Bovary et Fleurs du Mal : il faut les comprendre, à l’époque il y avait le poids de la morale, contrairement à aujourd’hui. On aurait tort pourtant de conclure que la morale n’a plus aucune force à présent ; elle est même tout à fait florissante.

Car qu’est-ce que la morale ? C’est la convention sociale qui touche aux mœurs et qui fait qu’on reçoit ou non le blâme général de la société (oui, je laisse au placard toutes les dissertations de philo sur la morale en soi, qui n’est pas un vrai problème). Or le domaine des actions qui provoquent ce blâme social a connu un lent glissement, de sorte que la plupart des gens croient qu’il n’y a presque plus de morale, et qu’aujourd’hui nous serions enfin dans une société libérée de ses chaînes ancestrales. Aujourd’hui, vous pouvez tromper votre femme, écrire un livre sur l’adultère, tourner un film pornographique, vous dénuder, être homosexuel, bi-, trans, polyamoureux, sans trop de conséquences. La sexualité, qui était le centre de la morale du XIXe siècle, ne pose plus problème[1] (socialement ; car psychologiquement elle s’est mise à en poser démesurément, mais c’est un autre problème). Très bien.

Alors, où y a-t-il de la morale ? Quels sont les actes, les paroles, les positions qui provoquent immédiatement la condamnation unanime de la société ? Eh bien ! le racisme, la xénophobie, l’islamophobie, le sexisme, le machisme, le patriarcat, la transphobie, l’homophobie, la lesbophobie (selon l’utile distinction des militants), les notes à l’école. C’est-à-dire, toutes les discriminations.

Mais il y a un malentendu terrible, c’est qu’on ne se rend pas bien compte qu’il s’agit de la vraie, de la grande morale du siècle, et qu’on entend toujours, ou feint d’entendre par « morale » les questions de sexualité, alors qu’aujourd’hui la morale concerne les discriminations. Imaginez donc, à la place d’une Emma Bovary plongée dans les délices de l’adultère, un personnage actuel de roman évoluant dans les sphères nationalistes, xénophobes et racistes de la société. Les plus modérés des observateurs diraient : « Je ne me sens pas très à l’aise avec ce livre. » (Je pense qu’ils ne diraient pas « dérangés », ce qu’ils seraient de fait ; car « déranger », c’est positif, pour un Artiste.) La majorité condamnerait ce livre dangereux, qui aurait joué avec les tensions françaises de façon irresponsable, et d’ailleurs on se demanderait si l’auteur ne partage pas les thèses de son personnage. Le livre et l’auteur, bien sûr, auraient été traînés en justice et condamnés pour injures raciales (trouvées dans les dialogues du roman). Conclusion des sages du PAF : l’auteur aurait mieux fait de ne pas soulever ce débat nuisible à la société, et on sous-entend qu’il n’est pas à fréquenter, c’est-à-dire à inviter sur les plateaux télé – sinon comme démon qu’on regarde avec une curiosité coupable.

C’est déjà arrivé plusieurs fois. Mais ces nouveaux procès Bovary sont loin d’être les pires manifestations de la nouvelle morale, d’autant plus pernicieuse qu’elle ne s’assume pas comme telle. Le pire, ce sont toutes les tentatives pour faire « avancer l’égalité » et pour lutter contre les discriminations, défendues avec le calme et le petit sourire faussement modeste de ceux qui savent qu’ils sont du côté du bien (c’est-à-dire ceux qui défendent la morale – sans se l’avouer, voire sans le savoir). De façon amusante, comme toute morale, elle cherche des justifications à l’extérieur d’elle-même (alors qu’une morale, je pense, ne se développe que par un attachement semi-inconscient à telle ou telle valeur). Aussi nous démontre-t-on que l’égalité, la parité, la diversité sont productives, efficaces, rentables ; toutes qualités qui n’ont rien à voir avec la morale. Au primaire, explique la Ministre des droits des femmes, les équipes de sport paritaires filles-garçons sont meilleures que les équipes non paritaires. Elle ne dira jamais qu’elles sont plus morales, mais elle voudra vous prouver qu’elles gagnent plus de matches[2]. De même qu’on cherchait à montrer au bête XIXe siècle que les ouvrières travaillaient mieux si elles étaient rangées et que les homosexuels finissaient forcément ruinés. Et de qualifier toutes ces actions morales du ridicule adjectif « citoyen ».

Ceux qui se croient libertins (d’esprit, j’entends) devraient penser à actualiser l’objet de leur libertinage, car pour l’instant, ils ne sont que dévots. Je voyais il n’y a pas longtemps le dépliant d’une école quelconque, design comme une affiche de comédie romantique, avec des photos de groupes d’amis ou de couples sur toute la page. Il y avait un couple de chaque orientation sexuelle, et tout le spectre chromatique humain était représenté, chaque couleur arithmétiquement répartie. Si s’illustrait leur slogan, selon lequel la diversité était leur meilleur atout. Siècle moral !

Évariste de Serpière


[1]L’inceste survit comme interdiction, étonnamment.

[2]Voir le programme « ABCD de l’égalité »

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One Response to Le Ministère de la Vertu

  1. Myriam says:

    C’est appréciable, bonne continuation.

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