Faire une montagne du Destin

destin

Vous qui vous trémoussez sur le son du moment, qui portez les fringues « in », qui savourez une vie pleinement moderne, qui respirez l’air du temps, qui ne parlez qu’au présent, qui célébrez le Caméléon d’or et fondez votre être en extase tous les jours dans la masse : prenez garde, car les temps changent, et je vous apporte une sinistre nouvelle !

Mais vous qui refusez de bêler avec le troupeau quitte à jouer automatiquement la brebis perdue, qui grognez plus que vous ne parlez, qui ne jurez que par votre illustre passé, qui ne donnez ni dans la mode ni dans le moderne par réaction, qui signeriez directement pour un aller simple pour Marignan 1515 ou Austerlitz 1805, qui parlez de sagesse et d’expérience à tout va, qui pleurez hic et pleurez nunc, rassurez-vous, une maigre consolation vous attend !

Et vous ! vous qui vous vous foutez de tout et de tous, qui pensez que tout cela ne vous regarde pas, qui traversez l’existence comme un fantôme et laissez aux autres toutes les tâches, qui endossez le rôle du dernier des figurants, qui suivez sans vouloir ni savoir, vous qui errez sur terre, seul et content de vous, l’œil éteint et le cerveau en veille : dormez, et que votre sommeil reste néant!

Quand à vous qui riez de la bêtise de tous les autres, qui vous réjouissez de leurs erreurs, qui vous délectez de leur stupidité, qui vous bâfrez de-ci de-là cahin-caha, vous les contempteurs de toutes les absurdités, riez, riez plus fort!

Vous tous, écoutez :

Rien de nouveau pour les premiers, vous les elfes du renouveau, éternels sous le ciel,

Rien de nouveau pour les seconds, vous les nains dans vos demeures de pierre,

Rien de nouveau pour les troisièmes, vous les humains trop humains destinés au trépas,

Rien de nouveau pour les derniers, vous les Rieurs Ténébreux sur vos sombres trônes,

Car dans ce monde où s’étendent les Ombres

Un Temps vient pour vous gouverner tous. Un Temps pour vous retrouver,

Un Temps pour vous amener tous à un Temps prochain et dans la ringardise la plus totale vous lier

Dans ce monde où s’étendent les Ombres.

Vous êtes tous les ringards de demain.

Bonaventure Caenophile

Vivent les mariés

La joie de deux ectoplasmes à l'annonce de la bonne nouvelle (le plus nul des deux est celui qui est à côté de l'autre) (crédit : Lionel Bonaventure/AFP)

La joie de deux ectoplasmes à l’annonce de la bonne nouvelle (le plus nul des deux est celui qui est à côté de l’autre) (crédit : Lionel Bonaventure/AFP)

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Le titre de cet article reprend celui de la une du jour de Libération (notez qu’il est ironique et que la syntaxe en est corrigée). La loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe vient d’être votée, et c’est une bien longue phrase à dire quand on est essoufflé par le bonheur comme je le suis.

Vivent les mariés, chante-t-on déjà, et champagne pour tout le monde, c’est un grand jour pour la démocratie, pour l’égalité, pour l’amour, les droits de l’homme, les papillons et la République française. Nul doute qu’on se congratule dans les chaumières, qu’on est fier d’avoir un président et un gouvernement capables de s’asseoir sur toutes leurs promesses sauf celles qui divisent les Français et qui ne coûtent pas un rond.

La gauche n’est plus que l’ombre laide et rosâtre de ce qu’elle était. Depuis quand, tiens, se préoccupe-t-elle d’amour ? Depuis quand défend-elle, bec et ongles, le mariage ? Depuis quand, grands Dieux, est-elle libérale (et dans tous les sens du terme, s’il vous plaît : furieusement favorable aux joyeuses démolitions de l’Union européenne, collabo au FMI, et piteusement tombée du pinacle de la lutte ouvrière aux caveaux de la défense des droits des homosexuels) ?

Bien sûr, elle n’a jamais manqué de prétendre son combat conforme au Bien, mais après tout qui ne le fait pas ? Ce qui est plus embêtant, c’est qu’elle se soit mise, par une sorte de régression intellectuelle, à professer, partout où ses petits pieds potelés la menaient, la morale, la moralisation, le moralitarisme, ne manquant jamais une occasion de moraliser ceci ou cela – à commencer par la politique, qui est aussi éloignée qu’on peut l’être de la morale. Vient le tour du mariage, naguère encore objet de violentes luttes pour en arracher la dimension religieuse : là où la gauche d’antan défendait le divorce et le libertinage, contre la rigueur du mariage chrétien fondé sur la charité et la fidélité, celle d’aujourd’hui a cherché par tous les moyens, et est parvenue à élargir le plus possible cette institution qu’elle est censée détester, et, accrochez-vous ! elle est même allée jusqu’à prétendre que le nombre de divorces étant très important chez les hétérosexuels, la grande fidélité, l’amour qui unit les familles issues de homosexuels (qui, eux, ne sont pas alcooliques et ne battent pas leur progéniture) allaient être à même de sauver le mariage. Rien que ça. Je ne sais plus qui disait ces âneries – Najat Vallaud-Belkacem, Audrey Pulvar ou une autre cruchasse du même acabit.

Je ne suis pas de gauche (et, aujourd’hui, bien incapable d’être de droite : je ne peux adhérer à ce qu’on s’est mis à appeler « droite », et qui est si éloigné de Burke, Maistre, Baudelaire ou Bloy qu’on pourrait aussi bien l’appeler « gauche », ou « milieu » ou « truc »), mais ça ne m’empêche pas de vouloir du bien à la gauche, ne serait-ce que pour trouver, dans la France moderne, un adversaire valeureux comme mes lointains prédécesseurs ont pu avoir. Je souhaite une vraie gauche en face de moi, une gauche qui puisse batailler avec moi sur l’Histoire, le progrès, la révolution et la réaction, les problèmes et les solutions, et je refuse la moindre considération à cette gauche en papier-mâché qui se secoue les bourrelets après une victoire de pacotille sur un sujet ridicule, qui se présente comme le Christ en marche vers le Paradis des arcs-en-ciel, des confettis multicolores et des barbes-à-papa géantes, cette gauche qui n’est qu’un tas de crétins puérils dont je n’ai à dire que le plus grand mal, incapable de l’estimer le moins du monde.

Je pourrais me murer dans le silence mais j’ai de la bile à revendre, et elle est d’autant plus acide que ce n’est pas dans les rangs lâches de la droite à demi vendue que je vais pouvoir la ravaler sans broncher. Mais vivent les mariés, cela va sans dire ; les homo, proto, hétéro, coco, rigolosexuels, enfin tout ce qu’on voudra, vive tout si vous voulez, mariez-vous, tous pour le mariage et le mariage pour tous, mais marrons-nous plutôt. Tout cela n’est pas très sérieux.

Eric Campagnol

Panorama de la culture geek (3): Anonymous et Angot, même combat ?

“We are Anonymous. We are Legion. We do not forgive. We do not forget. Expect us. »[1]

Oscillant entre le club des vengeurs masqués, l’armée des ombres, l’association des malfaiteurs humanistes et la confrérie des hackers fous ou immatures, nul ne sait ce que veut vraiment cette obscure Franc-maçonnerie du Net. Du moins, point de communiqués officiels ni de réception à l’Elysée en perspective.

Anonymous en France

Anonymous version française…

Le fait est que les Anonymous sont aujourd’hui une unité d’élite(s), cela au point de devenir un allié de choix. Les U.S.A. l’ont certainement compris, car l’action impromptue de nos Guy Fawkes sans foi ni loi, menée contre Pyongyang ces derniers jours, est tout à fait bienvenue pour le Pentagone. Tout comme le sont les cyberattaques contre l’Iran, le Venezuela ou la Syrie. Il serait ici bien stupide de faire du mouvement le suppôt secret de la bannière étoilée ; mais les objectifs de la superpuissance et de la cyberorganisation semblent bien souvent se rejoindre : doit-on y voir une proximité idéologique, des idéaux communs? J’en vois un immédiatement, c’est celui de la « frontier » : Internet est le lieu d’expansion infinie pour une pensée de la conquête qui doit faire face à la finitude territoriale; on retrouve même le bon vieil esprit d’autogestion qui caractérisait les pionniers, une capacité à faire justice sur ses « terres » qui s’approche du lynchage, le mépris du pied tendre renommé noob à l’occasion, et même une certaine mythologie qui peut faire passer pour héroïque un simple détrousseur de diligence, et monstrueux un cow-boy lambda. C’est dans cet espace imaginaire, dans cette conception de « la conquête d’internet » que l’on retrouve l’esprit américain des Anonymous. Mais leur influence n’est en aucun cas uniquement interne. L’intérêt que suscite le groupe dans la communauté geek (le versant « informatique » de ce groupe, cela va de soi) est lié à une certaine politisation du mouvement et à son nouveau statut de puissance. La capacité de frappe de son élite, dont l’estimation est complexe, voire impossible, donne à Anonymous un crédit nouveau et en fait l’acteur international numéro un de la « culture geek indépendante », qui s’oppose en cela à une culture geek « dépendante » ou consommatrice. Paradoxalement, vous allez le voir, cette culture indépendante semble être un fervent défenseur du libéralisme, c’est-à-dire son avant-garde libertaire, ne critiquant aujourd’hui que ce qui viendrait entraver leur totale liberté d’action sur la Toile.

« Anonymous est la première superconscience construite à l’aide d’Internet. Anonymous est un groupe semblable à une volée d’oiseaux. Comment savez-vous que c’est un groupe ? Parce qu’ils voyagent dans la même direction. À tout moment, des oiseaux peuvent rejoindre ou quitter le groupe, ou aller dans une direction totalement contraire à ce dernier » affirme Chris Lander, du Baltimore City Paper. La comparaison m’évoque malgré moi  Les Oiseaux d’Hitchcock. Ces volatiles représentent une « superconscience », mot barbare défini par Pierre Levy, philosophe canadien, comme  « le projet d’une intelligence variée, partout distribuée ; sans cesse valorisée, coordonnée et mise en synergie en temps réel ; et qui aboutit à une mobilisation effective des connaissances ». Levy entretient en fait l’idée d’une conscience démocratique à flux tendus. Anonymous est pensée comme la cotation intellectuelle plus que comme un groupe social; cette dématérialisation et dépersonnalisation du bandit/héros suscite tous les fantasmes.  Mais quoi qu’en dise ces « spécialistes », le gratin des 2 milliards d’internautes (pour 7 milliards de Terriens) porte un message, qui, sous couvert de superconscience, se définit comme universel ; et qui ne peut être analysé que dans ses actions concrètes et revendiquées.

On dénombrera trois types de d’attaques. Le premier concerne la défense de la démocratie : Anonymous, par ses actions dans tous les pays du Printemps Arabe, tout comme en Iran, au Vénézuela ou en Corée du Nord, s’est placé comme le gardien de la transparence, affirmant « libérer l’information ». On a pu voir à quel point les informations « libérées » n’étaient pas représentatives de la réalité démocratique avec les résultats des élections tunisiennes, libyennes et égyptiennes. Concrètement, Anonymous est donc le relais informel de la démocratie à l’occidentale, et donc en aucun cas le rassemblement de défense des « journalistes – citoyens » impartiaux. Le volet « anti-censure » est avant tout un camouflet ; pour la communauté geek, cela a un effet direct : l’hacktivisme est souvent pensé comme neutre et désintéressé quand il est politico-humaniste et donc fruit d’une idéologie concrète (de nos jours les journalistes en font trop souvent leur choux gras, à tort).

La seconde catégorie concerne la moralisation d’Internet : attaque contre la Scientologie, contre le site ludique Habbo (considéré comme un nid à pédophiles) et contre les opposants aux hackers de Megaupload. La diversité de ces attaques renvoie à l’esprit de « frontier », c’est-à-dire à un positionnement de justicier solitaire, qui vient compléter celui de « watcher » ou gardien exprimé ci-dessus ; de là cette valorisation de la Loi du Talion. Vous retrouverez ici toute la civilité qui caractérise de très nombreux forums, publics essentiellement (certains forums privés réussissant plus souvent, il est vrai, à instaurer des comportements et conversations tout à fait urbains). L’ennemi est vite désigné : un mot de travers et le sang coule par gros pixels sur votre écran ; trolling, caps lock et Godwin sont fortement déconseillés: ils ne pardonnent pas.

La dernière catégorie concerne la libértarisation (excusez le gros mot) : Anonymous compte envoyer en premier lieu « du porno et des chatons » aux amis nord-coréens, une fois leur réseau pénétré. La pénurie en la matière est certainement ce qui inquiète le plus tous les observatoires supranationaux; cela donnera en tout cas une belle image de la civilisation occidentale. Voilà ce qu’est la liberté version Guy Fawkes et le catholique fou qu’il était aurait tout à fait approuvé cette action, n’en doutons point. Les hérauts de l’activisme « geek » ou « hacktivisme portent majoritairement l’idée qu’être libre, c’est faire ce qu’on veut. Quelle profondeur philosophique, certes ! Christine Angot dit la même chose quand elle affirme:

« Anonyme veut dire collectif. Un mot qu’on ne signe pas, ça veut dire qu’il représente la collectivité, quand on ne s’individualise pas. »

Prions pour qu’elle signe la totalité de ses torchons : l’humanité en sortira grandie, et indéniablement plus libre.

Mais rassurez-vous ! Quand j’en viendrais, moi aussi, à signer ce texte du doux nom de Bonaventure Caenophile, je promets de ne point me muter en un collectif ; même pas dans celui du très sympathique cénacle des Saumons. J’espère, contrairement à Anonymous, que mon anonymat restera pour vous la marque de mon statut de personne, pas de « tout le monde ».

Bonaventure Caenophile


[1] Nous sommes des Anonymes. Nous sommes Légion. Nous ne pardonnons pas. Nous n’oublions pas. Gare à nous !

La Danse et la Transparence ? (ou jusqu’où ira la transparence en politique ?)

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La danse, Henri Matisse, 1909-1910.

« Il n’y a, dit Zadig, qu’à faire danser tous ceux qui se présenteront pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus de légèreté sera infailliblement le plus honnête homme ».

Zadig ou la Destiné, de Voltaire, 1747.

« Le Grand Déballage » : c’est la danse à la mode aujourd’hui. Chacun y va de ces petites contorsions, on roule du popotin, pour mieux masquer ses grosses poignées d’amour, son ventre plantureux. Voyez-vous, j’ai regardé la farce médiatique de cette dernière semaine avec tendresse. D’abord, parce qu’à les voir tous défiler, un a un, devant les caméras à faire leurs courbettes, les Montebourg, les Fillon, les Duflot, les Wauquiez … et oui, même Wauquiez, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à un mauvais vaudeville ou aux si charmantes prestations des Guignols, au jardin d’acclimatation.

Ensuite, j’ai bien aimé l’histoire du référendum sur le « choc de moralisation » de la vie politique. Etant gosse à Guignol, il y avait aussi des référendums improvisés. « Vous voulez que je vous débarrasse du grand méchant, les enfants » ? Tous en choeur : « Oui ! » Plus tard, il sortait son gros bâton et lui tapait sur le crâne, au méchant. Un peu comme avec Cahuzac. Ah ! la big stick policy, rien de tel ! Surtout quand il s’agit de copier le puritanisme à l’anglo-saxonne. C’est ce qu’a cru comprendre notre cher Président, tapant du gras sur la table : à partir de maintenant, « le changement c’est chacun qui va rendre public son patrimoine ».

On se dit : l’idée est excellente ! Que n’a-t-elle pu poindre plus tôt en son front disgracieux ? Avec un telle mesure, Cahuzac aurait déclaré à la presse son compte à la UBS, transféré à Singapour, et il n’aurait pu devenir le ministre du Budget en charge de la fraude fiscale. On rit. Jaune. Il n’empêche que depuis cette annonce, c’est à qui devancera l’appel. Ah, ces premiers de classe, ils ne changeront jamais ! Que voulez-vous, c’est une question de réflexe,  d’ultime révérence au tribunal médiatique.

Sans les quelques protestations effarouchées d’une Nadine Morano, la pitié aurait vite, pour nous, supplanté la tendresse. Par chance, la palme de l’ironie revient sûrement à Jean-Luc Mélenchon, qui a pris soin de nous renseigner sur les détails de sa corpulence dans sa déclaration de patrimoine. Notons qu’il a omis de préciser les mensurations, taille et poids, de ses organes procréateurs. Les bijoux de familles sont, il est vrai, un patrimoine fort précieux pour nombre de nos confrères. C’est pourtant ce que proposait le tonitruant Monsieur le député Gilbert Collard, affirmant être prêt « à enlever le bas ». Monsieur Collard, je vous crois assez malin pour en avoir une paire de rechange en Suisse, aux fraîcheurs helvétiques.

Après tout, dans un pays où l’échec est stigmatisé et la réussite suspecte, il n’est pas étonnant de voir vénérer sous cette forme la transparence, onction suprême de la démocratie made in France. Plaisanterie mise à part, en plus d’être risible, le bal des vrais-faux-tartufes a quelque chose de naïf. Le grand déballage médiatique s’est transformé en une course au plus pauvre, sous les yeux médusés des téléspectateurs et les quolibets des internautes. On est vraiment dans du théâtre au sens brechtien du terme, tant le Verfremdungseffekt[1] est brutal.

Devant leurs pirouettes malhabiles, je n’ai pas pu m’empêcher de penser au bon Roi Nabussan, fils de Nabussanab, priant Zadig de lui trouver un « trésorier qui ne [le] vole point ». « Il n’y a, dit Zadig, qu’à faire danser tous ceux qui se présenteront pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus de légèreté sera infailliblement le plus honnête homme ». N’est-il pas attendrissant de les voir se gondoler si grassement, « la tête baissée, les reins courbés, les mains collées à leurs côtés », comme on lit dans Zadig ? Chacun y allant de son petit refrain sucré sur la moralisation. Très précis sur la valeur d’une 4L achetée y a dix ans, mais plus évasif sur leur appartement de cent mètres carrés à Paris. Ce dont tout le monde par ailleurs se fout. Certains ne danseront que sur ordre ; ainsi, les Copé. D’autres s’y sont employés pressement. On ne peut même pas dire : « Jamais on ne dansa plus pesamment et avec moins de grâce », car apparemment, c’était déjà le cas du temps du bon roi Nabussan et des soixantes-trois fripons, se présentant pour être trésorier du roi à la place du trésorier du roi. Mais Hollande n’est pas Nabussan, et Ayrault n’est pas Zadig.

Un premier ministre insipide qui se pose en héraut de la transparence, ça ne manque pas de sel. Si seulement la transparence n’était qu’une diversion politique du gouvernement ! Mais la transparence politique, ils y connaissent un rayon. C’est presque devenu un concept, tant la politique est de plus en plus figurative. Il faut dire que l’on a la chance d’avoir un Président et un gouvernement on ne peut plus transparents. Exemplaires en la matière. Leur parole ne vaut plus rien. Ils sont inaudibles, translucides, vaporeux. En action : Hollande manie les coups d’épée dans l’eau avec brio. C’est quand même moins dangereux que les moulins à vent ! Vive la transpafrance ! Bref, la république du cellophane …

Jean-Suie Fortaise


[1] Effet de distanciation ; mais Verfremdungseffekt ça fait bien.

Le grand retour de l’Ordre moral

Connaissez-vous l’Ordre moral, avec une majuscule ? C’est le nom qu’on donne au gouvernement français de la période troublée qui a suivi la défaite de Sedan et la chute du Second Empire. Une coalition des légitimistes et des orléanistes, menée par le maréchal de Mac-Mahon et le duc de Broglie. L’Ordre moral n’a pas survécu longtemps, et n’est pas parvenu à rétablir la monarchie. Le grand symbole de sa courte existence fut la Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, envisagée comme une construction expiatoire à même de remettre le pays sur le droit chemin.

Sans majuscule, un ordre moral peut être tout et n’importe quoi, surtout n’importe quoi, puisque l’expression désigne, dans la bouche des dérangeants, des iconoclastes, des libertaires et de tous les insoumis sous prébende, toute construction sociale qu’ils jugent liberticide, c’est-à-dire traditionnelle ; fasciste, c’est-à-dire non-moderne. Pourtant il y a un hic, et de taille encore. Le hic, c’est que les adversaires déclarés de la morale en sont les défenseurs le plus acharnés.

L’affaire Cahuzac agit comme un révélateur. Après l’aveu de l’ex-ministre du Budget, l’aveu de ce crime impardonnable entre tous qu’est l’exil fiscal, la classe politique dans son ensemble s’est époumonée pour faire tomber l’infâme, et protester de sa bonne foi. Ils se sont bousculés au portillon de la Morale, les ministres, les chefs de partis, les élus du peuple, publiant les uns après les autres l’état de leur patrimoine. Et bientôt, on n’a plus entendu qu’un cri, repris en chœur et du fond du cœur par tous ceux qu’on pensait farouchement opposés à toute forme de morale : « Moralisation ! Moralisation ! »

Le gouvernement s’est bien volontiers joint à la mascarade en publiant les patrimoines de ses membres pour que chacun puisse juger chaque ministre à l’aune de ses richesses. On croyait l’Ordre moral mort et enterré ; il fait son grand retour, et personne n’ose en rire, ce qui serait la moindre des choses. Il fallait rire, d’ailleurs, dès le début de l’affaire Cahuzac, qui est une véritable pièce de Molière. Il fallait rire devant ce ministre chasseur d’évadés fiscaux se révélant gibier de sa propre chasse. Personne ne l’a fait. C’est l’horrible, la détestable et omniprésente indignation qui a triomphé, qui s’est exprimée dans toute sa grandiloquence froissée. La meute est tombée avec une violence inouïe sur le mouton noir, le lacérant de ses griffes morales. « Une honte », « un acte indigne », hurlait-elle ; l’épuration éthique, ainsi qu’aurait dit Muray, pouvait commencer au son des pleurnicheries de ministres, élus, militants « choqués », « meurtris », « trahis ».

La France entière se trouvait brusquement peuplée d’enfants, avec toute la cruauté que cela suppose. Cahuzac devenait le méchant pion aux poches secrètement remplies de billes. A mort ! L’Ordre moral reprend les rênes. Mais quelle morale apportez-vous donc, mesdames et messieurs les moralitaires ? Je me demande bien. Moraliser la vie politique, c’est supposer qu’il existe une morale valable pour tous, une morale universelle ; vous m’avez pourtant répété, depuis que j’ai des oreilles pour entendre, qu’il n’existe pas une telle chose, que chacun fait sa soupe, que les impératifs moraux d’un autre âge doivent disparaître parce qu’ils ne supposaient aucune relativité des opinions, etc. Daniel Cohn-Bendit lui-même, le petit garçon turbulent de mai 68, qui hurlait « A bas le vieux monde ! » et « Il est interdit d’interdire ! », expliquait il y a quelques jours qu’il était opposé à l’« opération transparence » du gouvernement, non pas bien sûr parce qu’il trouvait cet élan moral ridicule, cette frénésie de l’interdiction opposée à ses valeurs, non ! Dany le Rouge est beaucoup trop moderne pour n’être pas dégueulassement moraliste ; s’il s’oppose à la publication des patrimoines, c’est qu’il n’existe pas encore, d’après lui, d’autorité suffisamment répressive pour punir les menteurs. Il publierait bien tout, et plus encore, et appellerait tout le monde à faire de même, s’il était certain qu’on puisse traquer, punir et dépecer les fraudeurs sans en laisser un seul en réchapper.

Rions, rions donc, chers amis, l’Ordre moral a de beaux jours devant soi, promu par le petit père Peillon, qui veut faire des écoliers, comme jadis Ferdinand Buisson, des « Christs républicains », et les « arracher à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel », pour les plonger dans la nouvelle morale. Rions donc, nous n’avons plus que le rire, qui est une insulte aux nouveaux impératifs catégoriques de transparence, de bonne tenue et d’indignation.

Eric Campagnol

La République des ingrats

crédit photo : AFP

crédit photo : AFP

Français, vous êtes des ingrats. Vous avez voté avec une écrasante majorité, une conviction inédite et une participation jamais vue pour ce gouvernement, le parti-pour-tous, et voilà que vous voulez l’abandonner pour les drapeaux rouges, roses et bleus de Jean-Luc et Virginie. Français, vous n’êtes qu’une foule fanatisée, radicalisée, fascisante. Français, vous n’êtes qu’une poignée de vilains bonshommes.

Finies, les imprécations contre la crise. Finies, les excuses et la fainéantise féroce des jours heureux. La France se réveille, la France s’agite, mais la France va se mettre au salut-pour-tous. Des larmes, de la sueur et du sang : voilà le programme du bon François. Du gaz, des escapades nocturnes et des coups de matraques. A ton tour d’adhérer au triptyque des révolutions civilisationnelles des grandes défaites nationales, travail, famille, patrie : chômage, acculturation matrimoniale, rois fainéants.

François Pays-au-plus-Bas, Harlem Désir-pour-tous, Benoît Touche-pas-Hamon-gouvernement, Jean-Marc anti-Ayrault, merci de sauver la République contre les 50 boutonneux du GUD et de l’AFJ. Merci, pour la France. Merci-pour-tous. Cahuzac-de-nœuds, tes mensonges devant le Parlement n’ont pas à rougir face aux proférations outrageantes et extrémistes de Virginie Tellenne et de ses comparses douteux. Hollande ne veut pas du sang, il ne veut pas rester cent ans, juste cinq ans, avec ses copains qui ont bien travaillé-pour-tous, et il va continuer à faire voter ses loi-pour-tous avec l’approbation-pour-tous de la presse-pour-tous, par le Parlement-pour-tous. Et si t’es pas content, et bien, t’auras la répression-pour-tous.

La fête est finie, citoyens-pour-tous! La police-pour-tous a enfilé sa combinaison Robocop-contre-tous, et la République va pouvoir rosser ses ingrats. Tu brûles des voitures ? Ingrat. Tu offres des Tagada aux CRS ? Ingrat. Tu veux manifester en mai ? Ingrat. La France, c’est les ingrats mal-pensants contre le gratin des malfaisants ? Fasciste dégueulasse des heures les plus sombres de l’humanité sans-feu-pour-tous. Les mal-pensants, va falloir les mettre au pas. La République, c’est l’ordre-pour-quelques-un, l’unanimité-pour-tous et le pouvoir-pour-nous. C’est Valls qui l’a dit. Tu sais, le candidat-pour-tous pour qui tu vas sûrement voter dans cinq ans.

L’heure du socialisme-pour-tous a sonné, Français-pour-tous. Range ton drapeau, sors ton anneau, puisqu’on te dit qu’on va enfin l’arracher à Gollum-le droit-pour-lui-tout-seul. C’est pas ces Uruk-Hai-pour-Sauron-camouflé en Elfes-pour-tous qui vont nous en empêcher !

Alexandre Pâris

Vigile aux Enfers (ou La Médiatique Comédie)

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« Dante et Virgile dans le Neuvième Cercle de l’Enfer », Gustave Doré (1861)

Dans son monumental ouvrage, La Divine Comédie, Dante raconte son périple au cœur des Enfers en compagnie du poète latin Virgile. Qui voudrait aujourd’hui se placer dans les pas d’un artiste contemporain visiterait sans doute un tout autre enfer… Jouons un moment les Dante modernes et brossons le portrait de ces néo-artistes, ces petits bonshommes de Bien qui pullulent fièrement sur le cadavre de Virgile (et de la culture classique dont il est le symbole). Laissons émerger de ces lignes la figure de ce nouveau Vigile.

Vigile est notre artiste contemporain. Il croit dans sa grande naïveté qu’il aurait pris tout naturellement la suite des grands maîtres qui l’ont précédé. Il est persuadé de naviguer encore sur les vastes mers de la grande Histoire, domptant les furieuses tempêtes du génie, quand en réalité il ne fait que barboter bruyamment dans le pédiluve médiatique, surfant à l’occasion sur l’écume verdâtre que produit son inspiration croupie. Bref, notre Vigile se rêve roi des mers alors qu’il patauge dans une mare…

Si Vigile porte ce nom c’est que celui-ci désigne bien mieux que tout autre son unique mission : surveiller l’enfer moderne qu’il prend pour un petit coin de paradis. On ne lui demande qu’une seule chose à cet enthousiaste esclave culturel : être là pour qu’il n’y ait bientôt plus rien d’autre à sa place. Vous le connaissez forcément, Vigile est chanteur ou écrivain, peu importe car ce dont il rêve c’est passer à la télévision : écrivain, il espère que son dernier roman sera adapté au cinéma ; chanteur, il est persuadé que les textes mort-nés de ses insipides chansons seront ranimés par les images d’un vulgaire clip-vidéo. Enfin Vigile peut tout aussi bien être cinéaste, acteur, peintre, jardinier acoustique ou plasticien poético-minimaliste, ce qui compte c’est qu’il est dynamique, moderne, ouvert, subversif à ses heures perdues, optimiste à plein temps et solidaire.

Vigile n’a en effet rien d’un Cerbère : ambianceur acharné, incitateur à conniver en rond, à communier en long, en large et en travers, il artistise pour guérir le monde. Ce petit homme de rien se rêve homme de Bien et pond dans cette perspective de mielleuses comptines morales qu’il s’en va bégayer consciencieusement sur les plateaux de télévision du sidaction. Il chante aussi régulièrement au spectacle des Enfoirés où lui et ses petits camarades s’échinent chaque année à nous montrer bruyamment qu’ils sont bel et bien de parfaits sosies insignifiants. S’en rendent-ils seulement compte ? Pensez donc ! Ils sont bien trop occupés à enfoncer toutes les portes les plus ouvertes de l’époque dans leurs soporifiques et désolantes rengaines.

Vigile est aussi souriant et attachant. Il n’a pas une de ces gueules fatiguées aux traits marqués des artistes passés, mais une frimousse bien télégénique, une petite bouille toute enfarinée de bons sentiments, lui qui rêve de rassembler le monde sous la terreur sirupeuse de son lénifiant sourire. Il est également reconnaissable à son regard d’huître, que n’a jamais baigné la puissante marée du génie, elle qui laissa dans les regards de Baudelaire, Bloy ou Verlaine cet éclat si saisissant.

Si Virgile inspira Dante, Vigile n’inspirera jamais personne. Il faudrait être bien affamé, et au bord de l’inanition intellectuelle, pour vouloir s’abreuver à une telle source… Pourtant ils sont nombreux ceux qui se vautrent avec plaisir dans les œuvres marécageuses de Vigile, se gavant à n’en plus finir des misérables clichés qui y stagnent en surface comme autant de têtards morts… Disons enfin, dans l’espoir de susciter quelques vocations, que quiconque aurait le courage d’essorer l’esprit spongieux de Vigile aurait certainement la chance de l’y noyer, tant celui-ci est imbibé de toutes les plus poisseuses niaiseries et  liquéfiantes rengaines de notre époque.

Pauvre Dante, s’il savait à quel point Virgile est décidément bel et bien tombé dans l’empire des morts… Une seule lettre nous manque et nous voilà cernés par la foule des Vigiles qui errent sans but et sans raison, de chaînes en chaînes au cœur du dédale médiatique. Mais après tout, si Vigile et ses semblables nous pompent, littéralement, notre air c’est qu’ils croient peut-être naïvement qu’ainsi ils retrouveront ce « r » qui ferait d’eux des artistes et qui leur manquera toujours.

P.-L.P.