Vigile aux Enfers (ou La Médiatique Comédie)

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« Dante et Virgile dans le Neuvième Cercle de l’Enfer », Gustave Doré (1861)

Dans son monumental ouvrage, La Divine Comédie, Dante raconte son périple au cœur des Enfers en compagnie du poète latin Virgile. Qui voudrait aujourd’hui se placer dans les pas d’un artiste contemporain visiterait sans doute un tout autre enfer… Jouons un moment les Dante modernes et brossons le portrait de ces néo-artistes, ces petits bonshommes de Bien qui pullulent fièrement sur le cadavre de Virgile (et de la culture classique dont il est le symbole). Laissons émerger de ces lignes la figure de ce nouveau Vigile.

Vigile est notre artiste contemporain. Il croit dans sa grande naïveté qu’il aurait pris tout naturellement la suite des grands maîtres qui l’ont précédé. Il est persuadé de naviguer encore sur les vastes mers de la grande Histoire, domptant les furieuses tempêtes du génie, quand en réalité il ne fait que barboter bruyamment dans le pédiluve médiatique, surfant à l’occasion sur l’écume verdâtre que produit son inspiration croupie. Bref, notre Vigile se rêve roi des mers alors qu’il patauge dans une mare…

Si Vigile porte ce nom c’est que celui-ci désigne bien mieux que tout autre son unique mission : surveiller l’enfer moderne qu’il prend pour un petit coin de paradis. On ne lui demande qu’une seule chose à cet enthousiaste esclave culturel : être là pour qu’il n’y ait bientôt plus rien d’autre à sa place. Vous le connaissez forcément, Vigile est chanteur ou écrivain, peu importe car ce dont il rêve c’est passer à la télévision : écrivain, il espère que son dernier roman sera adapté au cinéma ; chanteur, il est persuadé que les textes mort-nés de ses insipides chansons seront ranimés par les images d’un vulgaire clip-vidéo. Enfin Vigile peut tout aussi bien être cinéaste, acteur, peintre, jardinier acoustique ou plasticien poético-minimaliste, ce qui compte c’est qu’il est dynamique, moderne, ouvert, subversif à ses heures perdues, optimiste à plein temps et solidaire.

Vigile n’a en effet rien d’un Cerbère : ambianceur acharné, incitateur à conniver en rond, à communier en long, en large et en travers, il artistise pour guérir le monde. Ce petit homme de rien se rêve homme de Bien et pond dans cette perspective de mielleuses comptines morales qu’il s’en va bégayer consciencieusement sur les plateaux de télévision du sidaction. Il chante aussi régulièrement au spectacle des Enfoirés où lui et ses petits camarades s’échinent chaque année à nous montrer bruyamment qu’ils sont bel et bien de parfaits sosies insignifiants. S’en rendent-ils seulement compte ? Pensez donc ! Ils sont bien trop occupés à enfoncer toutes les portes les plus ouvertes de l’époque dans leurs soporifiques et désolantes rengaines.

Vigile est aussi souriant et attachant. Il n’a pas une de ces gueules fatiguées aux traits marqués des artistes passés, mais une frimousse bien télégénique, une petite bouille toute enfarinée de bons sentiments, lui qui rêve de rassembler le monde sous la terreur sirupeuse de son lénifiant sourire. Il est également reconnaissable à son regard d’huître, que n’a jamais baigné la puissante marée du génie, elle qui laissa dans les regards de Baudelaire, Bloy ou Verlaine cet éclat si saisissant.

Si Virgile inspira Dante, Vigile n’inspirera jamais personne. Il faudrait être bien affamé, et au bord de l’inanition intellectuelle, pour vouloir s’abreuver à une telle source… Pourtant ils sont nombreux ceux qui se vautrent avec plaisir dans les œuvres marécageuses de Vigile, se gavant à n’en plus finir des misérables clichés qui y stagnent en surface comme autant de têtards morts… Disons enfin, dans l’espoir de susciter quelques vocations, que quiconque aurait le courage d’essorer l’esprit spongieux de Vigile aurait certainement la chance de l’y noyer, tant celui-ci est imbibé de toutes les plus poisseuses niaiseries et  liquéfiantes rengaines de notre époque.

Pauvre Dante, s’il savait à quel point Virgile est décidément bel et bien tombé dans l’empire des morts… Une seule lettre nous manque et nous voilà cernés par la foule des Vigiles qui errent sans but et sans raison, de chaînes en chaînes au cœur du dédale médiatique. Mais après tout, si Vigile et ses semblables nous pompent, littéralement, notre air c’est qu’ils croient peut-être naïvement qu’ainsi ils retrouveront ce « r » qui ferait d’eux des artistes et qui leur manquera toujours.

P.-L.P.

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2 Responses to Vigile aux Enfers (ou La Médiatique Comédie)

  1. DALMAS says:

    En somme nous devrions parler de ces tistes atistes

  2. Paule_Potte says:

    acistes !

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