Le hipster révolté

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« Le hipster révolté »
Source: Time Out London

L’artiste militant, l’universitaire dissident, le journaliste engagé, est-ce là la Sainte Trinité moderne ? Interrogés par Le Monde, trois stars littéraires que l’on ne présente plus, Philippe Roth, Salman Rushdie et Liu Yiwu donnent leurs avis sur le désamour que l’on porte aujourd’hui aux hérauts des Droits de l’Homme partout dans le monde. « Comment être dissident aujourd’hui ? »  est la question posée. Nous avons besoin d’une « insurrection et une éthique des droits de l’âme » déclare joliment le journaliste Nicolas Truong en guise d’introduction ; mais quelle est cette « insurrection », quelle est votre «  éthique des droits de l’âme », amis écrivains ?

Pour tous ces grands prosateurs (on ne peut pas leur enlever ça), le courage en politique n’est pas apprécié à sa juste mesure dans les pays de la « post-démocratie », ces démocraties de façade qui manipulent l’opinion publique.  On a envie de leur dire que c’est ça, être courageux, gardant en tête le mot célèbre du chevalier Bayard. La voix qui crie dans le désert ne cherche point l’assentiment des villes : elle se fatigue longtemps pour faire rentrer son message en résonance. Pour seule réponse, elle n’a souvent que son propre écho. Car la voix courageuse ne vit pas dans un havre démocrate, elle n’est pas exilée,  elle n’écrit pas dans Le Monde, n’est pas l’avant-garde éclairée mais l’avant-garde isolée. Bref, n’en déplaise à ces messieurs, pour être dissident aujourd’hui, il faut commencer par l’être vraiment ; pas se battre en ayant déjà vaincu.

Pourquoi est-ce que les opprimés n’écoutent pas leurs artistes ? L’argumentation se fonde sur un catalogue convenu et convenable de « Grands », dont sont vantés tous les mérites : Soljenitsyne, Nelson Mandela et Aung San Suu Kyi, l’homme au char de Tienanmen, Vaclav Havel et Ossip Mandelstam… Il est certain que Yiwu et Rushdie comprennent un peu mieux que nous ce qu’ont été leurs combats :  le premier a été enfermé pour un poème, le second voué à l’exil permanent pour un roman. On s’étouffe juste un moment quand on voit que Rushdie évoque, après Liu Xiaobo, les « artistes engagés » que sont les « Pussy Riots »…

« Nous ne les oublions pas » ; mais pour nos écrivains, on les oublie toujours trop. Pas assez transparente, la presse?  Yiwu est persuadé que l’on ne sait plus qui est Xiaobo, trois ans seulement après son Prix Nobel. J’en ai la preuve : on n’en parle plus au Grand Journal. Pour Rushdie, il faudrait les écouter, ces héros, ces représentants de la démocratie, ces « Lumières » : j’aimerais qu’il m’explique maintenant ce que d’Alembert, accoudé avec son pote Diderot à bouffer de la glace à la fraise au Procope entre deux articles de l’Encyclopédie a de courageux.  Ce qui est certain, c’est que les solutions proposées pour changer le monde par nos génies sont très osées : « signer des pétitions, aller à des meetings », dit Rushdie. Les choses évoluent dans le bon sens « grâce à Internet » (certes, on a pu le voir en Syrie !) et aux « associations de quartier » dit Truong. On devrait aussi tous rentrer dans la Garde des Droits de l’Homme, à défaut de la Garde de Nuit.

L’artiste engagé est un roi en exil : avec sa cour en carton-pâte, il donne des ordres à ses anciens sujets, et s’insurge de ne pas les voir se remuer d’un pouce. En bon hipster, il honnit le courant duquel il vient de s’extraire, et s’enorgueillit de dominer ceux qui — décidément les vilains — ne suivent jamais les élites éclairées ! Il serait bon de leur rappeler ces « soldats inconnus » qui ne sont pas sur la liste : je me contenterai d’un grand poète nommé Mao suivi religieusement par toute une « jeunesse de lumière » en Mai 68 en France (comme nous le signale Yiwu).

L’écrivain engagé peut aussi se tromper avec courage, et pas besoin de faire de liste pour le prouver. La méfiance envers une élite nombriliste me semble donc légitime. Elle est même courageuse de temps à autres.

« Comment lutter, comment s’indigner, écrivez-moi quelque chose, un article, un bon mot, je vous en supplie, maaaaître ! » demande le journaliste. « Barrez-vous ! » crie Céline.

Bonaventure Caenophile

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One Response to Le hipster révolté

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