Dominique Venner, l’homme qui a eu tort

venner-dominique-Dominique Venner s’est donné la mort, hier après-midi, au pied du maître-autel de Notre-Dame-de-Paris, d’une balle dans la tête. Un geste perturbant qui n’a pas manqué de soulever des questions : pourquoi se suicider à soixante-dix-huit ans ? pourquoi ce païen convaincu a-t-il décidé de terminer sa vie dans l’un des cœurs de la chrétienté médiévale ?

Venner était historien, spécialiste de l’armement. Il avait beaucoup écrit sur les temps troublés de la première moitié du XXe siècle, et maintes fois rappelé son attachement au socle hellène, romain et celte de la civilisation européenne, socle démantelé par le judéo-christianisme. Dans un élan très antique, il s’est volontairement donné la mort, non pour mettre fin à une dépression, non pour fuir la réalité de la vie, mais pour secouer les consciences, leur ouvrir les yeux sur le « grand remplacement » de la population française par l’immigration extra-européenne. Une fin triste qui ne manquait pas de noblesse.

Dominique Venner était un adversaire tout désigné pour le Club des Saumons, parce que ce qu’il appelait « tradition » n’était qu’un des nombreux avatars de la modernité – retour aux sources, lutte contre l’hégémonie du monothéisme, méfiance vis-à-vis de l’Eglise, nationalisme, qui sont de purs produits du XIXe siècle : il suffit de relire Sue, Michelet, Renan, Zola, plus tard Montherlant. Nos lecteurs savent notre attachement pour le bouillant Chesterton, qui a polémiqué avec les néo-païens et les mauvais chrétiens de son temps et rappelait, au moment de l’éclosion de l’eugénisme et de ses applications politiques : « Tant que nous n’aurons pas totalement détruit la religion mystique de la race chez les chrétiens, nous ne restaurerons jamais la Chrétienté. » Le chrétien attentif se moque bien de la race, mais beaucoup l’ont oublié, et se retrouvent dans le camp de leurs adversaires déclarés : tous les paganismes modernes ont été racistes et anticatholiques.

Mais il faut se pencher sur les réactions qui ont suivi le retentissant suicide de Dominique Venner. On s’est immédiatement demandé qui était cet homme, qu’on a alors identifié comme un penseur de la décadence. Sur France Info hier soir, un journaliste en brossait le portrait. On jugeait bien entendu inadmissible qu’on puisse penser, comme lui, que la civilisation européenne était en déliquescence, et on s’est demandé s’il n’était pas un « catholique intégriste ». Non, non, il ne l’était pas, répondit-on, mais il pensait tout de même que le monde moderne était décadent, ce qui est amplement suffisant pour ne pas regretter son départ précipité. C’est sans doute le plus grand péché de Venner, aux yeux de nos contemporains : il n’a pas pris part à la grande fête du Progrès – le même soir, une grande célébration citoyenne et festive était organisée à la Bastille pour acclamer l’adoption du mariage homosexuel. Venner n’a fait aucun effort. Il n’a pas ravalé sa bile et dansé sur des chansons de Mika comme tout le monde. Il ne s’est pas réjoui des « avancées sociétales » et des « progrès de la démocratie ».

Il avait tort, bien sûr. Il voyait tout de travers. Il était lui-même une sorte de progressiste, puisque la décadence n’est que le progrès dans le mauvais sens. Celui qui parle de décadence souhaite que le monde avance, mais dans une direction différente de celle où il est parti. Il faut être résolument anti-progressiste, et marteler que tout progrès est une illusion, un mot, une ânerie[1]. Le problème ne vient pas, comme il le croyait, de l’Eglise, des musulmans, des juifs, mais bien de son camp à lui, nourri de scientisme et de l’idée de nation, de son camp européiste, paganisant ou laïque, descendant direct de Robespierre et de Victor Hugo plutôt que de Vercingétorix.

Mais je lui en veux de s’être ainsi suicidé : j’appréciais ce qu’il écrivait comme on apprécie la pensée intelligente d’un adversaire de valeur, espèce hélas en voie de disparition. Il s’est encore trompé.

Eric Campagnol


[1] Qu’on ne s’imagine pas que je sois suffisamment aveugle pour ne pas constater la réalité du progrès technique et scientifique, mais il faut rappeler que la question n’est absolument pas là. Pour rappel, le Progrès est l’idée selon laquelle l’humanité peut s’améliorer, et même n’a d’autre destin que l’amélioration constante. Comme si l’électricité, le bitume et la 3G faisaient de nous de meilleurs hommes.

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2 Responses to Dominique Venner, l’homme qui a eu tort

  1. Yves says:

    « Si nous étions demain matin soudain bloqués par la neige dans la rue où nous habitons, nous accéderions soudain à un monde beaucoup plus vaste et beaucoup plus extravagant que ce que nous avons jamais connu. Tout l’effort de l’individu typiquement moderne consiste à s’échapper de la rue où il vit » Chesterton
    Dominique Venner y a contribué, à sa mesure, à réveiller la conscience atrophiée de nos contemporains. Il appelait à un retour au réel « aujourd’hui en dormition ».
    Son geste est condamnable mais je ne crois pas qu’il soit un seul instant progressiste, ce serait le méconnaître et vulgariser son oeuvre. Tout est plus complexe qu’il n’y paraît et c’est tant mieux

  2. Complexe, la pensée de Venner l’est sans aucun doute. Il appartient néanmoins à une tradition de pensée qui du rejet du christianisme a fait son combat, et, partant, a renié le message hautement aprogressiste de l’Eglise, qui fonde sa morale sur le péché originel, seul garant du libre arbitre, niant du même coup tout fantasme d’un progrès moral de la société.En un sens, Venner fut un progressiste et son suicide même en est la preuve : il attendait un renouveau, une avancée, ou une reculade, enfin un progrès dans un sens ou dans un autre. Bien sûr qu’il n’a pas communié à la frivolité festive de nos contemporains, et en cela il était éminemment respectable. Il n’en demeure pas moins que sa pensée tout entière, pour brillante qu’elle ait été, est aussi éloignée de celle de Chesterton que possible – précisément, la phrase que vous citez de lui est le contrepoint exact du geste de Venner, qui s’est échappé de la rue où il vivait, et a provoqué sa propre dormition, se coupant justement du réel. Comme le dit encore Chesterton, le suicide est la plus grande des insultes au monde, parce que celui qui se tue n’est pas assassin de lui-même, mais assassin du monde entier : quand il se supprime, il ne supprime pas tant sa personne que le ciel, la terre, les arbres, les villes et toute l’humanité.

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