Le Chevalier aveugle

Le chevalier, la mort et le diable

Albert Dürer, « Le Chevalier, la Mort et le Diable », 1513

Et il leur dit : « Mais maintenant, que celui qui a une bourse la prenne, de même celui qui a une besace, et que celui qui n’en a pas vende son manteau pour acheter un glaive. Car, je vous le dis, il faut que s’accomplisse en moi ceci qui est écrit : Il a été compté parmi les scélérats. Aussi bien, ce qui me concerne touche à sa fin. »« Seigneur, dirent-ils, il y a justement ici deux glaives. » Il leur répondit : « C’est bien assez ! » Lc 22, 36-38

C’est d’abord avec surprise et incompréhension que j’ai appris hier le suicide spectaculaire de Dominique Venner. M’est d’abord venu à l’esprit le dialogue suivant le suicide de Jean Rochefort dans RRRrrrr ! :

« – Il l’a dit, il l’a fait. Grand homme.

– Grand con, oui… »

Passé ce premier mouvement, il m’a semblé que les diverses réactions qui ont suivi l’évènement, notamment de la part du milieu catholique ou assimilé, pêchaient singulièrement par méconnaissance du personnage. Le geste est certes extrême, peut-être déplacé. Mais le qualifier de « grand n’importe quoi » (Peltier) ou insinuer que Venner était « un peu dérangé » (Barjot) revient à faire insulte à quelqu’un qui fut, en dépit de ses opinions plus que contestables, un esprit remarquable.

Surtout, ceux de mes amis qui ont blâmé le caractère irrationnel et sensationnaliste du geste, ou l’ont assimilé à un renoncement, voire à un blasphème, font à Venner un procès de mauvais clerc. Loin de moi l’idée de justifier ou excuser une démarche dont la radicalité suscite un vertige évident chez le catholique que je suis. Cependant, pour qui connaît un tant soit peu la pensée du défunt, elle est profondément, inflexiblement logique.

Dominique Venner était un homme cultivé, brillant, passionné. Rappelons que sa Nouvelle Revue d’Histoire, en dépit d’une partialité assumée, donc honnête, était et reste une publication de haute tenue, dont votre humble serviteur fut, pour son plus grand profit, un lecteur avide dans ses plus jeunes années. Dominique Venner a malheureusement mis au service d’une Weltanschauung dévoyée son talent littéraire indéniable, d’ailleurs reconnu par l’Académie française lorsque celle-ci n’était pas encore, ou pas seulement, le panthéon d’une respectabilité ronflante. La prise en compte de celle-ci est indispensable à qui souhaite remettre en perspective le suicide de l’historien.

Il faut ici insister sur le particularisme essentiel de la pensée de cet auteur complexe, auteur de travaux considérés à juste titre comme magistraux sur des sujets aussi divers que l’Armée rouge, le terrorisme, la Guerre de Sécession ou la chasse. Ce qui frappe chez Venner, c’est cette fascination pour les élites martiales, forgées par le fracas des armes. C’est à dessein que j’ai mis en exergue de cet article un passage énigmatique de l’Évangile de Luc. L’un des Douze, entendant Jésus évoquer sa Passion imminente, lui tend deux épées, avant d’être arrêté sèchement par le futur supplicié. Cette incompréhension du sacrifice chrétien dont la radicalité provient précisément de son caractère passif, cet étonnement païen face à l’acceptation totale et volontaire du martyre, on les retrouve chez Venner. Par une coïncidence piquante, la Tradition veut que le belliqueux disciple qui proposa au Christ de faire Camerone ait été Simon le Zélote, anciennement membre de cette secte de Juifs révoltés contre l’occupant romain, dont l’extrémisme alla jusqu’au suicide collectif. La tragédie de Masada préfigure étrangement le drame de Notre-Dame. Ironiquement, quand on sait que l’erreur majeure de Venner a été de vouloir appréhender la civilisation occidentale en se passant de la levure judéo-chrétienne qui lui est consubstantielle, l’historien aura été un Zélote refusant le Messie.

Le suicide de Venner n’a rien d’irrationnel ou d’impulsif, quand on sait la fascination funeste qu’exerçait sur lui la triade des suicidés Sénèque, Montherlant et Mishima. Il n’est pas surprenant que cet élitiste mystique, nourri de la paganité gréco-latine et japonaise aussi bien que nordique, ait été attiré par la rigueur de codes moraux insistant sur la noblesse d’un acte aussi radical tout en faisant abstraction d’une religion révélée. Son acte n’est ni une faiblesse, ni une abdication, mais plutôt l’aboutissement terrible d’une philosophie vertigineusement exigeante.

Pourfendant ce qu’il appelle dans son ultime lettre la « métaphysique de l’illimité », il est logique que Venner ait rejeté le christianisme, « métaphysique de l’illimité » par excellence, mais d’un illimité inaccessible ici-bas, à mille lieux du culte prométhéen de la potentialité qui gangrène la pensée moderne. Il voulut, à tort, concevoir la civilisation occidentale comme inscrite dans un donné intangible et préchristique, celui du sang et de la terre ; pourtant, au moment de se suicider, il s’est dirigé à Notre-Dame de Paris plutôt qu’aux Arènes de Lutèce. Loin de chercher à souiller le lieu sacré, il souhaitait donner à son acte le cadre grandiose qui, croyait-il, correspondait à la portée de ce geste effrayant et total. L’idéal de Venner était, d’un point de vue chrétien, intrinsèquement fourvoyé ; mais il a eu la logique de le pousser jusqu’à son implacable aboutissement. C’est paradoxalement dans un lieu emblématique de l’absolu chrétien qu’il s’est conformé à son absolu païen, pourtant diamétralement opposé. Parce qu’il s’est, littéralement, « pendu au cou de Jésus », il faut espérer que cet homme, égaré mais jamais compromis, soit pardonné.

Edmond Leboîteux

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One Response to Le Chevalier aveugle

  1. un saumon says:

    Mettons aussi à son crédit l’excellent Dictionnaire amoureux de la Chasse

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