Gatsby le Gallois

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Leonardo DiCaprio est Gatsby

Sorti de l’adaptation cinématographique de Gatsby le Magnifique, dont je ne discuterai pas ici les nombreux mérites, il m’est venu une lecture de l’œuvre que je ne suis sans doute pas le premier à faire, mais que je n’avais jamais entendue, et que je trouve amusante.

Comme tous les écrivains américains, Fitzgerald lutte avec l’absence de passé qui caractérise son pays. Il est pris d’une fascination mêlée de dégoût envers la société matérialiste, présentéiste, consommatrice et capitaliste dans laquelle il évolue. Il va donc rêver un personnage qui s’y oppose frontalement : Gatsby. Et Gatsby devra venir du passé.

Ce passé, c’est nécessairement la vieille Europe. Gatsby, c’est Perceval. Un chevalier du Graal. Un héros archaïque. Gatsby est né et a été éduqué au plus bas de la société, comme Perceval ; il s’élève par ses pérégrinations à la noblesse d’épée (Gatsby est un héros de guerre), soit à la chevalerie. Perceval cherche le Graal et sa propre pureté d’âme ; Gatsby cherche Daisy et la pureté de leur amour. Il est plein de cette quête, n’a aucune autre motivation. Il s’identifie à son amour, il est donc un personnage de pureté, et même de sainteté. L’argent est à Gatsby ce que les armes sont à Perceval : un moyen dans sa quête, et jamais un but. L’acquisition de l’argent ne porte aucune valeur morale, nous dit Fitzgerald, seul compte ce qu’on en fait une fois acquis : Gatsby a donc fait fortune grâce au marché noir sous la Prohibition, mais cela n’entache en rien sa pureté, puisque tout son argent est employé au service de son amour cristallin. Il croit cet amour pur, parce qu’il l’a scellé comme par un philtre d’amour lors de leur premier baiser. Le premier baiser, dit Gatsby lui-même, l’a engagé à jamais (Tristan et Yseult…). Le chevalier fera à jamais l’amour courtois à sa dame. Courtois, il l’est aussi par les manières d’aristocrate britannique qu’il est parvenu à se donner. Il n’est jamais pris par le doute, et a toujours confiance en son étoile. Gatsby n’est pas un personnage réaliste : c’est un saint de l’amour.

Mais l’intérêt du roman vient de ce que ce personnage pur, parfait, sanctifié, est plongé dans le monde réel et matériel de l’Amérique des Années Folles. Il croyait en son destin et subit l’échec : ce personnage irréaliste, sans psychologie, uniforme et homogène, est abattu par les contingences physiques de la matière et les réalistes atermoiements des autres personnages. Si Gatsby ne parvient pas à son but ultime, c’est 1° simplement parce qu’il n’a pas pu épouser Daisy dès leur rencontre (il devait se construire une fortune : contingence matérielle), ce qui a donné à Daisy la possibilité d’en aimer un autre (hypothèse inconcevable pour notre Perceval), et 2° parce qu’elle a écrasé Myrtle en revenant de New-York. Le premier événement signe l’impossibilité d’un amour qu’il croira pourtant jusqu’à la fin éternel, pur et réciproque ; le second événement entraîne l’assassinat de Gatsby lui-même. Mais il n’est jamais responsable de ses échecs : il est parfait, et n’échoue que par l’imperfection du monde.

Fitzgerald nous montre le destin d’un antimoderne dans le monde moderne : Gatsby, le seul qui ne pense pas à l’argent pour l’argent, qui croie en l’amour pur, qui affiche courage et persévérance, courtoisie et élégance, succombe au capitalisme ivre des années vingt. Mais Fitzgerald, tout pessimiste qu’il soit, affirme aussi bien son dégoût de la modernité, vide, vulgaire, dépressive. Car jusqu’au bout Gatsby est convaincu de sa victoire à venir et de son futur rayonnant. La balle fatale le frappe alors qu’il entend le téléphone sonner, et qu’il croit que Daisy revient vers lui. Il ne se verra jamais démenti. La société n’aura jamais réussi à montrer au chevalier que le Graal n’existe pas.

On me dira que c’est tiré par les cheveux, pourtant les signes laissés par Fitzgerald sont là en foule : « But now he found that he had committed himself to the following of a Grail », indique le narrateur.
Tout relie Gatsby à la vieille Europe et à la chevalerie, comme d’ailleurs Fitzgerald lui-même, d’origine irlandaise et catholique (Gatsby a d’ailleurs été écrit… sur la Côte d’Azur). Gatsby a fait la guerre en Europe, et notamment la guerre à cheval, précise-t-il ; il est allé à Oxford, université médiévale par excellence ; la grille de son château de West Egg est celle d’un château normand, et ses chemises viennent d’Angleterre. Ses appartements se composent de « Marie-Antoinette music rooms and Restoration salons. » Contrairement aux autres personnages et à l’auteur, il boit peu. Son expression fétiche, old sport, est d’origine anglaise. Il est extrêmement paradoxal que Gatsby ait ensuite été récupéré pour devenir un symbole de l’américanisme. Gatsby, c’est la vieille Europe contre l’Amérique moderne, le chevalier contre le banquier.

Fitzgerald lui-même pousse le lecteur à comprendre le récit dans ce sens : la problématique principale de l’œuvre, peut-on revivre le passé, s’applique autant à la vie de Gatsby qu’à l’Histoire en général. Certes, Gatsby croit en son avenir et incarne l’espoir ; mais il n’est en rien un progressiste, puisque son objectif est la permanence. Comment un saint, comment Perceval pourrait-il être progressiste ? Il s’oppose de front au vrai progressiste qu’est Tom Buchanan, admirateur des thèses racistes : « « Well, these books are all scientific », insisted Tom, glancing at her impatiently. « This fellow has worked out the whole thing. It’s up to us who are the dominant race to watch out or these other races will have control of things. » » C’était le progressisme positiviste du début du XXe siècle. Gatsby est tout le contraire. « « Can’t repeat the past? » [Gatsby] cried incredulously. « Why of course you can! » » L’échec de Gatsby rend clair le constat final : la société moderne (qui se confond avec l’américaine) a vaincu, et les antimodernes sont condamnés à la mort ou à la désillusion. On ne peut croire en l’éternel, et on ne peut revivre la quête du Graal : telle est la loi de la société moderne. Mais Fitzgerald, lui, ne croit pas au progrès : la civilisation reste sempiternellement au même niveau moral, d’où l’excipit fameux : « So we beat on, boats against the current, borne back ceaselessly into the past. »

Bien entendu, Fitzgerald a toujours vécu selon la mode. Il n’a jamais crié contre la modernité des mœurs. Il ne s’identifie pas à son personnage. Mais il règne dans Gatsby un parfum de nostalgie européenne et galante. Un antimodernisme feutré. Et puis, nul n’est obligé d’agir comme il pense, encore moins comme il écrit, old sports.

Évariste de Serpière

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5 Responses to Gatsby le Gallois

  1. E. Gamelin says:

    La nostalgie même de Gatsby en fait quelqu’un de profondément moderne… Son élitisme aristocratique est plus proche de la mondanité des Lumières que de la chevalerie médiévale

    • Gatsby est fort peu nostalgique : il ne regrette pas le passé puisqu’il est certain de sa permanence. Quant à ses manières, elles sont certes plus proches du XVIIIe siècle que du Moyen-Âge, mais d’une part, il aurait été fort ridicule de montrer un Gatsby musclé en armure, et surtout, l’aristocratie XVIIIe est encore très attachée aux valeurs médiévales, avec ses épées, ses duels et ses chevaliers.

  2. Nausicaä says:

    Très belle analyse. Ceci m’a donnée envie d’aller voir la version avec Leonardo Di Caprio.

    Au plaisir de vous relire,

    Une nouvelle lectrice.

  3. William says:

    le ton est un peu pédant comme toujours mais c’est assez vrai quoiqu’un peu superficiel. On pourrait tout aussi bien admettre que Gatsby est complètement siphonné et que son échec provient justement de son incapacité à saisir le réel. Il serait alors une métaphore purement littéraire, mettant en garde le lecteur contre le danger qu’il y a à tomber dans le l’illusion de la fiction romanesque. Enfin c’est assez agaçant ce retour permanent à la critique biographique, il y avait 6 millions d’américains d’ascendance irlandaise dans les années 20, il n’y a eu qu’un Gatsby… Relisez donc le Contre Sainte Beuve de Proust. Mais de toute façon, la seule chose qui compte en littérature ç’est les mots, les personnages, le cadre historique, la fiction en elle même sont secondaires

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