Féminisme 2.0

Monet femme à l'ombrelle

Femme à l’ombrelle tournée vers la gauche; par Monet, 1886, tempera sur carton, Musée d’Orsay, Paris.

L’internet vient frapper à ma porte : des harpies, me dit-on, se disputent le gâteau médiatique, Femen contre Antigones. Que se passe-t-il donc en France ? De ma petite montagne de Buda, je m’interroge sur l’avenir des femmes, l’avenir du féminisme mais surtout le sens qu’il faut donner à ces éclats de voix. Je ne sais si Virginia Woolf ricanerait ou se retournerait dans sa tombe devant la violence des unes et l’auto-flagellation des autres, elle qui se satisfaisait d’avoir ses livres, son libre-arbitre, 500 pounds a year and a room of one’s own…

En un sens, cette division des femmes entre elles a quelque chose de rassurant : enfin, les voilà qui ont leurs dissensions, comme les hommes ont eu les leurs : Socrate contre Aristote, Spinoza polémiquant avec Descartes, Joseph de Maistre vitupérant contre Robespierre et la Révolution. Si elles étaient intelligentes, elles ne voudraient pas leurs dissensions, qui est encore une manière de les mettre à part, mais un débat sans distinction de sexe. Pour un salaire à égalité, par exemple.

Ces dissensions, donc, à cause de la théorie des genres, mais tout autant à cause de l’histoire pluriséculaire de la relégation récurrente de la femme à l’espace privé, ne sont pas encore le signe d’une victoire. Car vu d’en haut, tout ce pataquès n’est encore qu’une « histoire de bonnes femmes », de quelques « hystériques » contre quelques autres. Elles agacent. Oui, elles intéressent l’opinion, certes, mais il sera bien vite facile de les ridiculiser, vu le niveau du débat, vu l’absence de réflexion construite et réfléchie, laquelle ferait plus de trois mots et une page…

Vous voici engagées dans une bataille de tracts, mesdames, que vous le vouliez où non. Mon dégoût du sérieux pédant m’invite à me réjouir. Lorsque l’on braille, c’est que l’on est vivant. Les poumons prennent leur première bouffée d’air, l’enfant arrive au monde. Et pourtant. Je déplore que cette bataille d’esbroufes et d’escarmouches peine à se transformer vers des questionnements en profondeur – questionnements hautement nécessaires si nous ne voulons pas nous laisser happer par les vagues illuminations de la sémillante gender theory venue d’Outre-Atlantique et ne parlant guère qu’une langue de Shakespeare défigurée.

Valéry disait bien que « tout ce qui brille n’est pas d’or » et qu’avant de pouvoir conclure à la valeur inestimable d’une idée il fallait bien la soupeser. Seulement voilà, l’esprit d’évaluation patiente et scrupuleuse n’est pas à l’ordre du jour. Je ne veux pas mettre de l’eau au moulin des alarmistes qui prédisent déjà la fin du livre et avec lui celui de l’intelligence : sans doute, les ventes des Classiques ne se sont guère portées beaucoup mieux ni beaucoup plus mal qu’aujourd’hui. Ni la superficialité des batailles de tracts, ni leur médiatisation, ne datent d’hier : qui nierait que la plupart des étudiants de 68 ne comprenaient à peu près rien à Marx et n’avaient jamais attentivement travaillé Proudhon ?

Ils hurlaient, ils piaffaient, comme les autres. Voir dans ces colonnes désordonnées des génies en culotte courtes – parce que reprenant la Bastille – serait une illusion rétrospective dont je me garderai bien. Il est vrai aussi qu’étant nées de la dernière pluie, ces demoiselles – ou ces dames – ne sont pas illettrées, loin de là. Qu’elles parlent plusieurs langues étrangères où se soient plongées dans la lecture attentive de Sophocle et Racine, je ne le mets pas en doute. Pourtant, à quoi peut bien leur servir cette grande culture si elle ne se lit que dans des « mots-clés » et des « manifestes » à peine plus longs que des tweets, et dont aucune densité ne vient racheter la brièveté ? Ce n’est pas mal écrit, certes, mais on a envie de dire « Mesdames, explicitez ! »

De quoi est-il question au juste ? Du féminisme 2.0, et de deux bandes d’écervelées, d’une génération qui n’a pas eu à se décarcasser pour avoir toute liberté : sortir le soir, s’habiller à son goût, boire tout son saoul, fréquenter peu ou prou les mêmes bars que les garçons, sans se voir traiter de traînées.

Mais, comme tout ce dont on jouit sans avoir eu à le gagner, ces demoiselles, hélas ! ont oublié le poids de mots comme « naturel », « filles », « épouses », et combien de querelles familiales des années 60 ils ont permis de clore, combien de d’interdictions, de larmes et d’injustices ils furent la cause.

Cela est arrivé pas plus loin que dans les histoires que ma propre mère me racontait, et que souvent je n’arrivais pas à croire. Moi, grand garçon brun jouissant de tout le privilège du premier sexe ! Ce n’est pas que mes grands-parents – Dieu ait leur âme – , ne fussent particulièrement sévères, particulièrement réactionnaires : la messe n’était qu’une vague obligation à laquelle ni l’un ni l’autre ne s’est jamais plié passé vingt-cinq ans. Mais elle n’avait pas le droit, parce qu’elle était une fille.

Donc trop faible pour dire « non », donc trop étourdie. Ce confinement, d’autant plus hypocrite qu’allié au capitalisme triomphant il n’est pas un confinement à la maison mais dans des boutiques de filles, dans des endroits de filles, dans des amusements de filles, les pensées de filles, nous l’avons petit à petit vaincu – quoique les mentalités soient encore fort loin d’évaluer une fille et un garçon à la même aune. Continuons !

Qu’elles seraient malheureuses, nos petites Antigones libérées, dans les souliers de leurs grands-mères, qui devaient accepter un mari depuis longtemps déniaisé tandis que personne ne leur expliquait le fonctionnement de leur cycle menstruel – sans parler de l’enfantement !

De l’autre côté, les Femen. Est-il besoin de les présenter ? Est-il besoin de dire leur ridicule ou leurs corps peinturlurés parlent-il d’eux-mêmes ? Montrer ses seins à la face du monde ne changera rien à l’affaire. Elles me font songer au lion de Zarathoustra, à ce moment nécessaire de l’anéantissement des obligations qui pèsent sur le chameau. Crinières au vent, peintures de guerres, elles sont encore loin de l’enfant. Quant aux Antigones, leurs sœurs, leur monstruosité résulte de ce qu’elles portent visage d’enfant sur un corps de chameau. Jean qui prie et Jean qui crie.

Quant à celles qui ne veulent pas ce cette alternative, que puis-je leur dire, en toute humilité ? Étudiez, devenez des femmes d’action, des femmes de décision, non pas contre les hommes, non pas en leur donnant dans l’ombre votre appui et en leur faisant de bons petit plats, mais en écrivant, en vous appropriant au même droit que vos frères, vos époux, vos pères, ces idées et ces mots qui valent mieux que des coups et des hurlements, mieux aussi que des robes de vierges effarouchées.

Ne croyez pas les publicités. Faites-vous prendre au sérieux pour vous-mêmes, pas pour un mouvement.

Croisez d’un même regard de défi les vicieux qui vous sifflent et les arrogants qui vous ouvrent la porte. La sagesse et l’étude n’ont pas de sexe.

Aurélien Hautecœur

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5 Responses to Féminisme 2.0

  1. Alexis says:

    Je suis navré mais votre article est à côté de la plaque. Ce que font les Antigone me semblent au contraire mériter un hommage ravi. Elles se placent avec succès dans la sphère médiatique, trop longtemps délaissée à toutes les plus stupides entreprises. A part de l’entraînement, je ne vois guère ce qui leur manque. Elles revendiquent la dignité, le débat, luttent contre pour démystifier une grossière cabale, et surtout pour qu’on arrête d’arroser de subvention ces deux opportunistes ukrainiennes. Et vous leur répondez quoi ? Lisez ? Vous préjugez beaucoup, il me semble, de leur culture.
    Les Antigone sont plutôt lionnes, adolescente certes, mais efficaces. Quand à l’enfant, il ne tient qu’à vous de leur donner. Je crois que c’est flatter les Femen d’ailleurs que de leur donner du Nietzsche, et un contresens: ce sont des marchandes d’images, des vendeuses de rêves amères, des flatteuses de bas instincts, et non des guerrières affranchies. Et puis excusez moi mais c’est complètement débile de se payer de mot comme ça, par cette ritournelle bourgeoise et péremptoire. Votre précédent article était exquis, celui-ci est regrettable.

    • Aurélien says:

      Si vous les aimez tant, épousez-les, elles n’attendent que cela.

      Ps : Le lion n’est pas encore le surhomme – concept bien trop complexe pour que nous en parlions ici, et qu’humblement j’avoue ne pas avoir encore assez travaillé – , et il vend plus de rêve que vous ne semblez le croire.

      Vous semblez penser que je suis pour les unes contre les autres : que nenni.

      Bien que non-violent, je suis ravi de vous avoir agacé, et vous remercie pour ce commentaire.

  2. culturieuse says:

    Aucun besoin de choisir l’un ou l’autre camp, figures récurrentes d’extrémistes obtuses. Nous avons maintenant la possibilité de nous concocter le féminisme qui nous convient, au contraire de nos mères ou grands-mères dont l’expression était bafouée. Et j’adore votre réponse à Alexis!

    • H. says:

      Merci ! Un Alexis qui n’a pas trouvé mot pour répondre d’ailleurs…

      • Alexis says:

        Il a tenté d’en épouser une, mais il a trouvé son affection revêche, et sa soi-disant soumission, tyrannique.
        Votre réponse était très drôle, du coup je trouvais poli de vous laisser le dernier mot.
        Dans le fond, je reprochais à votre article son manque de clarté, et je vous ai repris sur les « Anti-connes », mais je reconnais que l’exemple était mal choisi. Ce paresseux lecteur avait sans doute une migraine, causée sans aucun doute par un jean trop corseté.
        Du coup, l’auteur de commentaire s’est depuis un peu plus penché sur la question.

        Il en a tiré plusieurs constats – vous en faites ce que vous voulez :

        – le féminisme est bien pauvre quand il il ne s’inscrit pas dans une philosophie plus large, et il évident que c’est servir hommes et femmes ensemble que de défendre une philosophie politique et sociale de bon sens et d’exigence, puisque comme vous souleviez « La sagesse et l’étude n’ont pas de sexe ». Défendre la femme comme on défend une classe sociale est absurde. La distinction sexuelle est moins pertinente que la distinction de classe, de communauté ou de personnalité.

        – la société occidentale subit de plein fouet les phénomènes d’atomisation et d’indifférenciation qui sont propre au libéralisme idéologique contemporain. La question des sexes s’en ressent.

        -la question de la « place des femmes » est fondamentalement différente suivant qu’elle se pose chez les bobo-parisiens; les banlieusards, la communauté catholique, la communauté protestante, la communauté protestante juive, musulmane. De même suivant la profession, suivant le QI, le tour de taille et le nombre de doigts à chaque main.

        – Elle a pour corollaire la question primordiale de l’organisation de la société et de la distribution des rôles entre hommes et femmes, autour de la question des enfants et de l’éducation. Une société harmonieuse y pose une forme d’équilibre, une société rigide promeut le déséquilibre. A ce titre la société bourgeoise du XIXème siècle incarne un profond recul comparé à la société aristocratique de l’Ancien Régime.

        – La société contemporaine nihiliste détourne la quête existentielle autour de la question du sexe, caractéristique qui lui valut le surnom bien mérité de « civilisation du trou de balle ».
        La précarité culturelle du petit bourgeois individualiste est telle que son propre sexe est source d’une indécision que ne rattrapera ni sa frénésie, ni son activisme. De plus, ce type de société produit davantage de sous-hommes que de femmes dans les fers.

        – Le roman de John Irving, Le monde selon Garp, est sans doute l’un des meilleurs à traiter de la question du féminisme et des transgenres.

        – Quand le gouvernement s’empare de ces question, c’est comme pour le reste, c’est une catastrophe.

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