Nathalie Kosciusko-Morizet, nager dans le néant

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Paris Match, 23 mars 2005.

A quoi sert Nathalie Kosciusko-Morizet ?

Elle a été porte-parole de Nicolas Sarkozy pendant sa dernière campagne, avant de s’en prendre au principal inspirateur de cette même campagne, Patrick Buisson, l’accusant de vouloir « faire du Maurras ».

Elle s’est abstenue lors du vote du Mariage pour Tous, arguant qu’elle désirait une union civile. Précisément : lorsqu’on veut une union civile, c’est qu’on ne veut pas du mariage. Quand on ne veut pas d’une loi, on vote contre. Surtout quand on est dans l’opposition. Lire la suite

Direct Mâtin

Monet Quartier de viande

Le quartier de viande, Claude Monet, huile sur toile, 24 x 32 cm, 1862-1863, Musée d’Orsay, Paris.

Au petit déjeuner, les journaux gratuits, c’est un véritable délice. Prenez par exemple le Direct Matin du jour : bourré de micros-informations, de nouvelles cruciales de France et de Navarre en deux phrases concises  de mots-clés, de tweets, de mini-rubriques ; c’est une large palette de confitures et pâtes à tartiner bon marché qui s’étale sous vos yeux. Et ce n’est que l’emballage.

Constellées de publicités délavées, les premières pages nous offrent la première pépite du jour : nos amis peu frileuses de Femen ont encore recouvert leurs corps d’insultes et de gros mots. Leur nouveau combat : la « sextermination of nazism ». Grâce à cette bénédiction qu’est l’extraordinaire association ukrainienne, l’ami Eric Campagnol a encore de beaux jours devant lui.

On saute les reportages bâclés pour atterrir dans le rayon boucherie ; on vide les stocks aujourd’hui. Au menu du jour :

  • Grillade humaine de Montreuil à la sauce HLM.
  • Buffet à volonté de viande éléphantine centrafricaine, bientôt dans vos lasagnes (vous n’y verrez que du feu).
  • Purée de motards à la provençale.
  • Hachis de maman marinée dans son jus de valise, certainement par son chef de mari.
  • Bombe glacée alpine saupoudrée de skieurs.

Vous êtes gâtés, je vous livre, en guise de digestif, le bizarre du jour : un homme que sa femme emmène à l’hôpital psychiatrique s’échappe de sa voiture. « Il tente de se jeter sous un bus avant de s’arracher un œil puis le second. Il s’est ensuite empalé sur un poteau ».

On passe par la case « Amour » : Taubira nous a sorti une petite loi bien comme on les aime. Elle propose de dédommager foncièrement les descendants d’esclaves. Bientôt, on débloquera à l’Assemblée des fonds spéciaux pour les Vendéens, les descendants des familles touchées par le massacre des Saints Innocents et on exemptera tous les néo-cathares d’imposition pour effacer les bûchers d’antan ! Sinon, « Amour » va de pair avec « Bien-être », et pour assurer un bonheur parfait à tous les Franciliens, la rédaction n’oublie pas de vous présenter 828€ de produits in-dis-pen-sables : crèmes à la rose, épilateur « équipé d’une lumière », soin de peau qui agit «  en profondeur » (il atteint le cerveau, c’est sûr !), livre de maquillage, salon de beauté, « protocole de soins unique pour les jeunes mariés […] avant le jour J », soutien-gorge…

Bon, j’évite le rayon culture, ce serait trop facile. Cependant, j’ai failli oublier la petite « quenelle » de François qui a réaffirmé la volonté de protéger l’embryon. L’air de rien. Et a canonisé les Madre Laura et Lupita, fondatrices d’ordres aux services des pauvres au Mexique et en Colombie. Pas plus de trente mots en bas de page, serrés dans un coin. Il est certainement plus intéressant de parler d’une maladie dont on ne sait rien, ou du dernier album de Vanessa Paradis (j’ai craqué).

Si vous en voulez encore, lisez-le demain. Direct, doux et mâtin, l’ami du Francilien !

Bonaventure Caenophile

Pair ou personne ?

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Détail tiré du tableau « Le Printemps » de Sandro Boticelli, 1482.
Les trois Grâces (Fidélité, Beauté et Vertu) dansent en parfaite harmonie.

La Très Sainte Eglise de l’Egalité a tranché : ce sera le droit des couples et non le droit des individus. Une paire de Français, quelle que soit son orientation sexuelle (dans la limite officielle) a le droit avec elle. Droit à l’enfant et droit à l’avantage fiscal marital, principalement. Eric Zemmour, entre autres, avait pourtant défendu l’individualisme légal, qui s’appuie sur l’article 1 de la Constitution ; vous devrez vous contenter désormais de « Tous les couples naissent égaux en droit » en codicille officieux. La gauche a-t-elle lancé un nouveau pavé dans la mare putride de l’individualisme ? Lire la suite

Situation de la grammaire dans la morale contemporaine

Bas-relief du palais du roi à Ninive, représentant le roi assyrien Assourbanipal (VIIe s?av. J.-C.) (ph. coll. Archives Larbor)

Bas-relief du palais du roi à Ninive, représentant le roi assyrien Assourbanipal (VIIe s. av. J.-C.)
(ph. coll. Archives Larbor)

T. W. Adorno termine son étude sur  « La situation du narrateur dans le roman contemporain » par une référence à l’écrivain et polémiste autrichien Karl Kraus. Rappelons que pour ce dernier, l’immonde corruption de la langue, dont il se désole, est l’œuvre des journalistes. Les dernières pages de l’essai portent sur la question de savoir laquelle des deux positions, de l’art-engagement ou de l’art-jouissance, il faudrait adopter en toute cohérence avec une doctrine de l’immanence signifiante, du primat accordé à l’objet et du refus de la distinction idéaliste entre forme et contenu.

Karl Kraus répondait paradoxalement que « tout ce que [ses] œuvres pouvaient expliquer en matière de morale, comme réalité concrète, non esthétique, [lui] était venu uniquement en vertu de la loi du langage, c’est-à-dire au nom de l’art pour l’art. » Le renversement de l’opposition en implication a quelque chose de coquet, certes. Est-ce à dire qu’il ne s’agit que d’un jeu de mot ? A l’heure où la poésie se meurt, où la linguistique et la rhétorique n’intéressent plus que des étudiants déjà poussiéreux, où le phantasme de la langue claire et distincte est déçu par le jargon administratif, politicien et journalistique qui, en se prétendant compréhensif, supprime toutes images prétendues archaïques, mais aussi toute expression osée aux profit d’une bien-pensance exaspérante, et qui fait faire des fautes de grammaire obvies, cette pensée de Karl Kraus ne peut-elle pas nous permettre d’entrevoir quelque vérité que tout, autour de nous, semble décrédibiliser d’avance ?

Il y a belle lurette que les textes juridiques, qui défendent prétendument les droits de l’homme en niant que ce dernier sache correctement s’exprimer, parlent cette langue à demi évanouie, à demi stupide. Comment faire comprendre à des incultes que la grammaire des poètes est une morale bien suffisante et du moins tout à fait compatible avec l’action, sans que ceux-ci se trouvent relégués par des écrivailleurs d’une ignorance crasse au rang d’étendards ridicules ?

Je n’aurai pas ici la prétention de suivre toutes les pistes ouvertes par Karl Kraus, dont je vous entretiendrai peut-être un autre jour. Je me contenterai de me demander quels échos en sont perceptibles dans une certaine morale du plaisir, loin des braillements d’une jouissance 2.0.

Les faiseurs de langue d’aujourd’hui, benoîtement surpris devant l’insurmontable opposition du signifiant et du signifié, défigurent nos langues déjà bien assez tiraillées – par leur faute ! – entre l’esthétique et l’action du plaisir. Sotte distinction d’aveugles et drôle d’alternative : je ne sache pas qu’il faille subir son plaisir pour le goûter. Et s’il faut bien s’abandonner, ce lâcher-prise ne se fait pas de lui-même, et est bien plus force d’abandon qu’évanouissement brutal. D’aucuns jugeront que les verbes « se pâmer », « s’alanguir », « s’abandonner » ne sont que de vieilles expressions désuètes. Leur saveur surannée me console. Que d’action en tout cela ! Que de morale, que de mœurs, que d’éthique – celle de l’Antiquité, du Kama Sutra et de la vieille Mésopotamie. Quel rapport avec l’art pour l’art ? Celui-ci : sur le modèle de ces civilisations, ne pourrait-on pas penser une morale sexuelle raffinée, psychologique autant que physique, charnelle enfin ? Dans l’esthétique du plaisir, le corps ne reprend pas ses droits, car son droit ne connaît nulle interruption. En raffinant ses poses, en faisant de l’amour une danse, en étant civil du creux des reins, il me semble faire quelque pas déjà vers le respect que les textes de loi ont bien du mal à imposer dans les esprits.

Remarquez que la politesse des passions se fonde sur le même modèle : esthétique et morale imbriquées au point de les rendre indissociables. Car en se demandant comment dire une colère, une haine, on se trompe soi-même par la plus grande des chances, et l’on résout plus de conflits en ouvrant un dictionnaire des synonymes qu’en rédigeant une charte aux mille amendements. Cela pour deux raisons : la première est que l’érudition détourne l’attention des passions, apaise les vagues de bile, et la seconde est que la grammaire a sa morale, à ne pas confondre avec la philosophie du langage ordinaire, qui a maintenant dégénéré en « tout ce que le souverain on dit prononce est philosophique ». Que nenni. Les formules de politesse apprises par cœur et pensées font plus que les traités en langue de bois des conférences internationales ou les bavardages des médias. Ne méditons donc plus que sur les morales longtemps pesées à l’aune d’un très vieux dictionnaire.

Aurélien Hautecœur

Selon Mélenchon, cinq plus un font quatre

Coup de balai

Un vrai coup de balai, Monsieur Mélenchon?

On parle toujours de Mélenchon comme d’un type décidé, volontaire et qui a des idées bien ancrées, qui sait ce qu’il veut. Mais quand je vois les propositions du Front de Gauche pour une Sixième République, je me demande s’il a les idées si claires que ça.

Résumons d’abord les grandes lignes de cette Sixième République : elle devra abolir la monarchie républicaine, rétablir la primauté du pouvoir législatif, garantir l’indépendance de la justice, et instaurer la démocratie participative et autres mesures progressistes. Pour cela, réduction du pouvoir du Président de la République au profit du Premier Ministre,  subordination du gouvernement au Parlement, élu à la proportionnelle intégrale, vulnérabilité des élus et dirigeants aux attaques en justice, justice elle-même renforcée par un Conseil Supérieur de la Magistrature désormais élu pour moitié par le Parlement.

Tout cela ne tend qu’à affaiblir le pouvoir et renforcer l’inertie des dirigeants. Ces mesures seraient même en partie antidémocratiques, car elles transfèrent beaucoup de pouvoir à des personnalités non élues, les magistrats. Le Président deviendrait inutile et les gouvernements instables. Vous me direz que c’est déjà un peu le cas sous Hollande et vous n’aurez pas tort : le caractère hollandais convient très bien à la République des Partis et des petits arrangements. Vous remarquerez en même temps que c’est un nouveau mérite posthume de De Gaulle que d’entourer un Hollande d’une telle aura de pouvoir, par la seule magie des institutions de la Cinquième.

Il y a dans le projet frontiste (pourquoi ne dirait-on pas frontiste pour parler du Front de Gauche?) des idées que j’estime plus, et qui sont d’ailleurs plus véritablement de gauche : « le Front de Gauche milite pour la réaffirmation de droits sociaux au plus haut niveau de la hiérarchie des normes : droit à l’emploi et au travail, à la santé, au logement, à l’éducation, à la protection sociale… La Constitution devra reconnaître la citoyenneté d’entreprise en imposant dans le statut des grandes entreprises une responsabilité sociale et en conférant aux salariés et à leurs représentants un pouvoir économique d’importance. » Tout cela ressortit plutôt aux bonnes intentions qu’aux véritables changements, mais n’a rien de haïssable. Il y a aussi des mesures progressistes et rigolotes qui sont (pour la première) ou pourraient être (pour la seconde) des mesures socialistes : « le Front de Gauche mettra en place une citoyenneté de résidence faisant bénéficier les résidents extra-communautaires du droit de vote aux élections locales. Le Front de Gauche inscrira dans la Constitution le droit des citoyens à intervenir dans le développement de la recherche scientifique. Pour le garantir, des forums citoyens des sciences et de la technologie avec pouvoirs d’enquête seront créés à la demande des populations concernées. »

Je note enfin que le Front de Gauche veut user plus souvent du référendum : j’applaudis cette envie exquisément gaulliste. Que ne l’a-t-il demandé pour le Mariage pour tous.

 

Plus sérieusement, c’est un retour à la Quatrième République que Mélenchon demande, pas une Sixième. C’est un régime parlementaire, où l’Assemblée est élue à la proportionnelle et où le président et le gouvernement sont soumis à l’Assemblée et responsables devant elle. On sait ce qu’il est advenu de la Quatrième. Je crois même que la Quatrième aujourd’hui produirait bien pire que ce qu’elle a produit de 1946 à 1958, puisque dans le contexte de la mondialisation et de la communautarisation, il me semble crucial de disposer d’un pouvoir national fort, centralisé et identifiable ; sans quoi la France se convertira en région européenne. Je sais bien que c’est ce que veulent certains, mais je sais aussi que ce n’est pas ce que veut Mélenchon. Quand on est ne serait-ce qu’un tout petit peu souverainiste, on doit vouloir un pouvoir visible, fort et stable. Et je ne parle même pas d’antilibéralisme : les marchés seraient ravis d’avoir affaire à des gouvernements éphémères et tremblotant. J’ai l’impression de voir Gulliver enchaîné par les petits technocrates libéraux européens, et l’extrême-gauche venir lui rajouter un bâillon. Toutes les mesures proposées par le Front de Gauche affaiblissent le régime français et ne résolvent en rien les problèmes actuels, dont la cause est à chercher du côté de l’Europe et de l’abandon de nos pouvoirs souverains.

La Sixième République de Jean-Luc Mélenchon mélange le progressisme, le parlementarisme, le judiciarisme et le souverainisme. Les trois premiers principes sont néfastes et le quatrième contredit tous les autres.

Gédéon Triolet

Colbert et Dailymotion

Colbert1666

Jean-Baptiste Colbert, 1619-1683, par Philippe de Champaigne, 1655.

L’histoire de Dailymotion n’a été que modérément commentée, mais elle est à mon sens extrêmement caractéristique des nouvelles lignes de la politique française. Tout d’abord elle est passée comme un boulet dans les rangs du gouvernement, explosant une nouvelle fois une cohérence dont on se demande si elle exista jamais. Une preuve amusante : quand je tape « Arnaud Montebourg Dailymotion » sur Google, je lis sur le fil d’actualité : Lire la suite

Indochine sur le Mur des cons

Une polémique n’est jamais à prendre à la légère, parce qu’elle est un signe des obsessions du temps ; l’une des obsessions du nôtre est d’ailleurs la polémique elle-même. Rien qu’en ce moment, les journalistes français en ont au moins deux toutes fraîches sur le feu : la polémique du « mur des cons » et celle qu’a provoquée le dernier clip d’Indochine. Lire la suite

Mean Mrs. Merkel

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L’ogresse, Riccardo Valsecchi/digitaljournal.com

Le Gouvernement espérait pouvoir se reposer de ses récents efforts, quand tout à coup le Parti socialiste sortit du placard et cria d’une voix aiguë : « Méchante Madame Merkel ! Ouh, la sale petite égoïste ! » Le Gouvernement s’empressa de refermer le placard, mais trop tard : la Droite a entendu. D’une voix sévère, elle se répand en imprécations : « Comment osez-vous ? Vous jouez aux apprentis sorciers, bande de germanophobes ! » (Si même la droite se met à sortir les –phobes, où va-t-on?) Le gouvernement écrase discrètement le pied du Parti socialiste et temporise d’une petite voix angoissée. Lire la suite

Confucius Unchained

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Yip Man (Tony Leung) avec son école d’Hong Kong ; à ses côtés, le futur Bruce Lee.

Maître et maîtrise ne vont plus de pair aujourd’hui : les deux mots s’opposent même, car on conteste  bien souvent, au nom de l’égalité, sa maîtrise à celui qui s’en réclame par son titre ; on se demande si ce substantif est légitime, voire même éthique. Les maîtres ne semblent plus maîtriser.  D’où une interrogation très forte dans le monde du cinéma, qui après The Master de Paul Thomas Anderson revient en force avec Wong Kar Wai et The Grandmaster (en cantonais 代宗师: dai zong shi « Au nom du maître-ancêtre »). Un retour à la source de leur propre « maitrise » artistique ?

Il est très intéressant de remarquer que les deux films se situent presqu’à la même époque (pour une bonne partie) ; cela nous permet d’une part de resituer cette Chine luxuriante mais chancelante du début du XXe, mais d’autre part de prendre conscience du gouffre philosophique qui sépare la notion de « maître » en Chine et aux USA : Hegel et sa marche de l’histoire n’a nullement sa place dans la Chine en crise des années 40-50 et donc aucunement dans la réflexion propre au film ; en cela seulement, le film est irrévérencieux et politiquement incorrect, car il nie les fondements encore vivaces de nos jours dans le Parti, de la pensée marxiste et de sa téléologie communiste. Pour ne pas se mettre en péril financièrement et politiquement, Wong Kar Wai en restera là[1], offrant un silence assourdissant sur la place des communistes dans l’histoire chinoise : Hong Kong s’impose comme un asile[2] opportun pour l’après-1949 et la passerelle obligatoire pour penser l’avant-Mao en Chine[3]. L’héritage du maître est à Kowloon, pas à Shanghai ou Pékin.

La place du maître est centrale depuis Confucius, et elle est la plaque tournante de toute la sagesse chinoise, allant de pair socialement avec l’institution parentale. Etre un maître  c’est constituer une école pour pouvoir transmettre, tout comme l’on conçoit sa progéniture. Les photographies qui encadrent l’histoire de Yip Man, compositions symboliques d’une grande beauté, sont les témoins silencieux de la transmission entre génération, et la matérialisation concrète de l’héritage. « L’homme honorable commence par appliquer ce qu’il veut enseigner ; ensuite il enseigne »[4] dit Confucius. Cette sagesse complexe place le maître dans une position paradoxale : il n’est que le miroir de son enseignement, et donc un miroir agissant. Au-delà et au cœur de l’apprentissage en même temps. Mais au début de notre histoire, le maître  tout comme la tradition chinoise, prend un sérieux coup de vieux.

La vie de Yip Man est bouleversée par la remise en cause de cette tradition, montrée constamment en son parallèle avec la décadence (à ne pas prendre dans un sens moral) de la culture traditionnelle chinoise : l’émergence de la modernité et la déréliction de l’autorité, incarnée par son propre maître  Gong Baosen, dépassé puis tué par son disciple Ma San, disperse l’héritage : d’un côté le jeune disciple ambitieux, rallié à la Mandchourie[5] et de l’autre Gong Er, la fille unique qui cherche à sauver les Gong du déshonneur. Et Yip Man le déshérité. Cet héritage, c’est le kung-fu, composé des « 64 mains » du wing chung[6] connues uniquement par Gong Er et d’une version nordique (dont le nom m’échappe) maîtrisée par Ma San ; là où seule l’union des « héritiers » aurait pu permettre la pérennité du legs, l’histoire apporte le déséquilibre tragique ; la désobéissance au maitre entraine la chute de la maison et les deux élèves se voient relevés de leur héritage ; Gong Er emprunte le chemin du « Wu Lin » ou « monde martial » pour sauver l’honneur de sa famille mais abandonne du coup son droit à l’enseignement et à la procréation. Le combat qui oppose les deux héritiers, au côté d’une « bête humaine » infinie lancée à toute vitesse est lourd de sens ; ce train, c’est le temps qui avance bien trop vite pour eux, et qui les place dans leur plus profonde désuétude : à quoi sert-ce de faire du Kung Fu quand les armes à feu existent (cf. Indiana Jones et la dernière croisade)  ? Certes, c’est un combat pour l’honneur face au temps, mais la reconnaissance ultime de la faillite des Wong ; un regard en arrière douloureux, car il est dévoilement de l’ultime secret du maître (la passe du vieux singe) et le renoncement à tout combat à venir. C’est Confucius qui rétablit l’ordre par les lois sacrées de l’honneur : « Quand on peut accomplir sa promesse sans manquer à la justice, il faut tenir sa parole. »[7] La parole enchaîne la tradition a un passé révolu. Seul Yip Man la libère en continuant à vivre, simplement et justement, lui qui semble déshérité comme tous les autres dans cette histoire, de par son histoire tragique (faillite familiale, amoureuse et économique), devient le fondateur, parce qu’il a sacrifié son statut de maitre pour le respect de l’équilibre des forces de son temps, comme le conseille le Maitre Kong :  « Dépasser le but, ce n’est pas l’atteindre »[8] ; il démontre toutes les forces d’un traditionalisme quasi-stoïcien qui sacrifice de tout au présent (son bloc de combat part en bois de chauffe) et peut ainsi regarder calmement le passé, parce qu’il a compris que la maîtrise selon Confucius n’est ni un héritage figé dans la quête du parfait honneur, ni une construction ambitieuse du moderne opportuniste mais un réapprentissage perpétuel, une redécouverte spontanée de sa parenté et de sa filiation : « Rappelle-toi que ton fils n’est pas ton fils mais le fils de son temps »[9]. S’il ne peut hériter des « 64 mains », il peut les redécouvrir. Recevoir son héritage, c’est fonder son être dans ce qui, ayant existé auparavant, pourrait être toujours.

A partir de cet exemplum mythique qu’est le maître de la première génération de kungfu hongkongaise, que peut faire valoir l’un des plus dignes héritiers d’un cinéma local, qui s’est, comme chacun sait, fortement enrichi grâce à la mise en scène des arts martiaux ? Il y a certes cette recherche d’une esthétique des corps qui se violentent, mais surtout la prédominance de la finesse de l’effleurement, motif récurrent chez Wong Kar Wai. L’effleurement, c’est la pudeur du maître qui veut toucher le monde sans l’abimer, tout en sachant qu’un simple effleurement est plus puissant qu’un uppercut bien ajusté sous le menton. Frôlant les êtres, le maître se fait des disciples, là où l’arrogant se fait des ennemis. « Se regarder scrupuleusement soi-même, ne regarder que discrètement les autres. »[10] Caché sous son chapeau, Yip Man affirme haut et fort que le titre de maître ne peut valoir que pour soi, nullement pour les autres ; un homme sage le disait tout aussi bien « Celui qui est le maître de lui-même est plus grand que celui qui est le maître du monde ». Après Confucius vint le maître-élève Bouddha.

Bonaventure Caenophile


[1] On peut penser que la référence au traître Mandchou Ma San (allié aux Japonais) et au nationaliste renégat « The Blade » (qui trahit Jiǎng Jièshí) permet à Wong Kar Wai de compenser ces lacunes plus insidieuses.

[2] La raison de l’exil est très vite évoquée, et reste néanmoins mystérieuse : elle est économique et liée au passé commerçant du père de Yip Man, qui avait des relations à Hong Kong.

[3] On dit toujours que l’immigration chinoise est plus traditionaliste que la Chine moderne : ce film le confirme.

[4] Confucius, Entretiens.

[5] Le Japon et la Mandchourie peuvent être pensé comme l’alternative traditionnelle, qui historiquement elle  aussi périclite (en 1945).

[6] Littéralement « chant du printemps », d’où l’utilisation de l’hiver comme le symbole fort de la mise en péril de son héritage.

[7] Confucius, Entretiens.

[8] Id.

[9] Id.

[10]Id.

Soufflons la première bougie de l’essoufflé!

« La Fortune se plaît à faire de ces coups ;
Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.
Défions-nous du sort, et prenons garde à nous
Après le gain d’une bataille. »

« Les deux coqs », Jean de La Fontaine, Fables, Livre VII.

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Chers amis, laissez-moi souffler avec vous les un an de la Présidence Hollande. C’est jour de fête. Rassemblons-nous. A douze mois, notre nourrisson manque cruellement de souffle. Ce sont les journalistes, doctes de la santé médiatique, qui l’ont dit, se félicitant néanmoins qu’il sache brasser un peu de vent et faire des bulles avec la langue. Alors, gageons que nous serrons nombreux à ses côtés pour la souffler, cette première bougie. Qu’il se rassure le bambin, nous l’aiderons. Prêtons-lui nos souffles. Des souffles clairs, généreux et puissants. Lire la suite