La pierre du scandale

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La Danaïde, par Auguste Rodin, 1885, marbre, musée Rodin, Paris.

Le philosophe Marcel Conche confiait dans un entretien que l’expérience d’Hiroshima – et la mort des enfants innocents qui y vivaient – du 6 août 1945 constituait pour lui le plus grand désaveu de l’existence de Dieu. En effet, comment Dieu avait-il pu laisser se produire un tel scandale, sous ses yeux, sans agir ? De même, certains déportés feront le même douloureux constat : ils souffraient dans une horreur indicible, et sans doute appelaient-t-ils à leur secours le Créateur, et pourtant Il semble avoir attendu la venue des Alliés pour mettre fin aux camps de la mort. Mais Dieu n’agit-il pas justement dans le cœur de l’homme, et « si le mal prospère », n’est-ce pas « à cause de l’inactivité des hommes de bien », comme disait Edmund Burke ? Lire la suite

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Le temps des gitans

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image tirée du film de Kusturica

En 1989, alors que le Mur de Fer s’effrite et que l’Est se réveille enfin de son cauchemar communiste, Emir Kusturica, le grand cinéaste serbe, remporte le prix de la mise en scène à Cannes pour son chef-d’œuvre, fresque mélancolique sur la communauté tzigane des Balkans, Le temps des Gitans. Le film est tourné en romani, la langue des Roms, et raconte l’histoire d’une famille violentée par l’organisation mafieuse de sa communauté. Lire la suite

Gleeden 2 : Le retour

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Toujours en r’tard, on est toujours en r’tard! in Alice in Wonderland, Disney, 1951.

On a pu constater récemment que le gouvernement tente laborieusement de s’adapter aux grandes directives de l’esprit moderne en imposant le progrès avec force loi et moult mépris pour les mécontents qui s’y opposent . Et pourtant cette précipitation mal masquée révèle bien autre chose que la seule allégeance aux grandes nouveautés du moment : l ‘heure est grave en effet : les modernes au pouvoir sont en retard. Lire la suite

Nathalie Kosciusko-Morizet, nager dans le néant

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Paris Match, 23 mars 2005.

A quoi sert Nathalie Kosciusko-Morizet ?

Elle a été porte-parole de Nicolas Sarkozy pendant sa dernière campagne, avant de s’en prendre au principal inspirateur de cette même campagne, Patrick Buisson, l’accusant de vouloir « faire du Maurras ».

Elle s’est abstenue lors du vote du Mariage pour Tous, arguant qu’elle désirait une union civile. Précisément : lorsqu’on veut une union civile, c’est qu’on ne veut pas du mariage. Quand on ne veut pas d’une loi, on vote contre. Surtout quand on est dans l’opposition. Lire la suite

Direct Mâtin

Monet Quartier de viande

Le quartier de viande, Claude Monet, huile sur toile, 24 x 32 cm, 1862-1863, Musée d’Orsay, Paris.

Au petit déjeuner, les journaux gratuits, c’est un véritable délice. Prenez par exemple le Direct Matin du jour : bourré de micros-informations, de nouvelles cruciales de France et de Navarre en deux phrases concises  de mots-clés, de tweets, de mini-rubriques ; c’est une large palette de confitures et pâtes à tartiner bon marché qui s’étale sous vos yeux. Et ce n’est que l’emballage.

Constellées de publicités délavées, les premières pages nous offrent la première pépite du jour : nos amis peu frileuses de Femen ont encore recouvert leurs corps d’insultes et de gros mots. Leur nouveau combat : la « sextermination of nazism ». Grâce à cette bénédiction qu’est l’extraordinaire association ukrainienne, l’ami Eric Campagnol a encore de beaux jours devant lui.

On saute les reportages bâclés pour atterrir dans le rayon boucherie ; on vide les stocks aujourd’hui. Au menu du jour :

  • Grillade humaine de Montreuil à la sauce HLM.
  • Buffet à volonté de viande éléphantine centrafricaine, bientôt dans vos lasagnes (vous n’y verrez que du feu).
  • Purée de motards à la provençale.
  • Hachis de maman marinée dans son jus de valise, certainement par son chef de mari.
  • Bombe glacée alpine saupoudrée de skieurs.

Vous êtes gâtés, je vous livre, en guise de digestif, le bizarre du jour : un homme que sa femme emmène à l’hôpital psychiatrique s’échappe de sa voiture. « Il tente de se jeter sous un bus avant de s’arracher un œil puis le second. Il s’est ensuite empalé sur un poteau ».

On passe par la case « Amour » : Taubira nous a sorti une petite loi bien comme on les aime. Elle propose de dédommager foncièrement les descendants d’esclaves. Bientôt, on débloquera à l’Assemblée des fonds spéciaux pour les Vendéens, les descendants des familles touchées par le massacre des Saints Innocents et on exemptera tous les néo-cathares d’imposition pour effacer les bûchers d’antan ! Sinon, « Amour » va de pair avec « Bien-être », et pour assurer un bonheur parfait à tous les Franciliens, la rédaction n’oublie pas de vous présenter 828€ de produits in-dis-pen-sables : crèmes à la rose, épilateur « équipé d’une lumière », soin de peau qui agit «  en profondeur » (il atteint le cerveau, c’est sûr !), livre de maquillage, salon de beauté, « protocole de soins unique pour les jeunes mariés […] avant le jour J », soutien-gorge…

Bon, j’évite le rayon culture, ce serait trop facile. Cependant, j’ai failli oublier la petite « quenelle » de François qui a réaffirmé la volonté de protéger l’embryon. L’air de rien. Et a canonisé les Madre Laura et Lupita, fondatrices d’ordres aux services des pauvres au Mexique et en Colombie. Pas plus de trente mots en bas de page, serrés dans un coin. Il est certainement plus intéressant de parler d’une maladie dont on ne sait rien, ou du dernier album de Vanessa Paradis (j’ai craqué).

Si vous en voulez encore, lisez-le demain. Direct, doux et mâtin, l’ami du Francilien !

Bonaventure Caenophile

Pair ou personne ?

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Détail tiré du tableau « Le Printemps » de Sandro Boticelli, 1482.
Les trois Grâces (Fidélité, Beauté et Vertu) dansent en parfaite harmonie.

La Très Sainte Eglise de l’Egalité a tranché : ce sera le droit des couples et non le droit des individus. Une paire de Français, quelle que soit son orientation sexuelle (dans la limite officielle) a le droit avec elle. Droit à l’enfant et droit à l’avantage fiscal marital, principalement. Eric Zemmour, entre autres, avait pourtant défendu l’individualisme légal, qui s’appuie sur l’article 1 de la Constitution ; vous devrez vous contenter désormais de « Tous les couples naissent égaux en droit » en codicille officieux. La gauche a-t-elle lancé un nouveau pavé dans la mare putride de l’individualisme ? Lire la suite

Situation de la grammaire dans la morale contemporaine

Bas-relief du palais du roi à Ninive, représentant le roi assyrien Assourbanipal (VIIe s?av. J.-C.) (ph. coll. Archives Larbor)

Bas-relief du palais du roi à Ninive, représentant le roi assyrien Assourbanipal (VIIe s. av. J.-C.)
(ph. coll. Archives Larbor)

T. W. Adorno termine son étude sur  « La situation du narrateur dans le roman contemporain » par une référence à l’écrivain et polémiste autrichien Karl Kraus. Rappelons que pour ce dernier, l’immonde corruption de la langue, dont il se désole, est l’œuvre des journalistes. Les dernières pages de l’essai portent sur la question de savoir laquelle des deux positions, de l’art-engagement ou de l’art-jouissance, il faudrait adopter en toute cohérence avec une doctrine de l’immanence signifiante, du primat accordé à l’objet et du refus de la distinction idéaliste entre forme et contenu.

Karl Kraus répondait paradoxalement que « tout ce que [ses] œuvres pouvaient expliquer en matière de morale, comme réalité concrète, non esthétique, [lui] était venu uniquement en vertu de la loi du langage, c’est-à-dire au nom de l’art pour l’art. » Le renversement de l’opposition en implication a quelque chose de coquet, certes. Est-ce à dire qu’il ne s’agit que d’un jeu de mot ? A l’heure où la poésie se meurt, où la linguistique et la rhétorique n’intéressent plus que des étudiants déjà poussiéreux, où le phantasme de la langue claire et distincte est déçu par le jargon administratif, politicien et journalistique qui, en se prétendant compréhensif, supprime toutes images prétendues archaïques, mais aussi toute expression osée aux profit d’une bien-pensance exaspérante, et qui fait faire des fautes de grammaire obvies, cette pensée de Karl Kraus ne peut-elle pas nous permettre d’entrevoir quelque vérité que tout, autour de nous, semble décrédibiliser d’avance ?

Il y a belle lurette que les textes juridiques, qui défendent prétendument les droits de l’homme en niant que ce dernier sache correctement s’exprimer, parlent cette langue à demi évanouie, à demi stupide. Comment faire comprendre à des incultes que la grammaire des poètes est une morale bien suffisante et du moins tout à fait compatible avec l’action, sans que ceux-ci se trouvent relégués par des écrivailleurs d’une ignorance crasse au rang d’étendards ridicules ?

Je n’aurai pas ici la prétention de suivre toutes les pistes ouvertes par Karl Kraus, dont je vous entretiendrai peut-être un autre jour. Je me contenterai de me demander quels échos en sont perceptibles dans une certaine morale du plaisir, loin des braillements d’une jouissance 2.0.

Les faiseurs de langue d’aujourd’hui, benoîtement surpris devant l’insurmontable opposition du signifiant et du signifié, défigurent nos langues déjà bien assez tiraillées – par leur faute ! – entre l’esthétique et l’action du plaisir. Sotte distinction d’aveugles et drôle d’alternative : je ne sache pas qu’il faille subir son plaisir pour le goûter. Et s’il faut bien s’abandonner, ce lâcher-prise ne se fait pas de lui-même, et est bien plus force d’abandon qu’évanouissement brutal. D’aucuns jugeront que les verbes « se pâmer », « s’alanguir », « s’abandonner » ne sont que de vieilles expressions désuètes. Leur saveur surannée me console. Que d’action en tout cela ! Que de morale, que de mœurs, que d’éthique – celle de l’Antiquité, du Kama Sutra et de la vieille Mésopotamie. Quel rapport avec l’art pour l’art ? Celui-ci : sur le modèle de ces civilisations, ne pourrait-on pas penser une morale sexuelle raffinée, psychologique autant que physique, charnelle enfin ? Dans l’esthétique du plaisir, le corps ne reprend pas ses droits, car son droit ne connaît nulle interruption. En raffinant ses poses, en faisant de l’amour une danse, en étant civil du creux des reins, il me semble faire quelque pas déjà vers le respect que les textes de loi ont bien du mal à imposer dans les esprits.

Remarquez que la politesse des passions se fonde sur le même modèle : esthétique et morale imbriquées au point de les rendre indissociables. Car en se demandant comment dire une colère, une haine, on se trompe soi-même par la plus grande des chances, et l’on résout plus de conflits en ouvrant un dictionnaire des synonymes qu’en rédigeant une charte aux mille amendements. Cela pour deux raisons : la première est que l’érudition détourne l’attention des passions, apaise les vagues de bile, et la seconde est que la grammaire a sa morale, à ne pas confondre avec la philosophie du langage ordinaire, qui a maintenant dégénéré en « tout ce que le souverain on dit prononce est philosophique ». Que nenni. Les formules de politesse apprises par cœur et pensées font plus que les traités en langue de bois des conférences internationales ou les bavardages des médias. Ne méditons donc plus que sur les morales longtemps pesées à l’aune d’un très vieux dictionnaire.

Aurélien Hautecœur