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Internet, la néo-réalité de ce que Joël de Rosnay appelle élégamment les Mutants Hybrides Bionumériques Géolocalisés

Internet, la néo-réalité dans laquelle évoluent ceux que Joël de Rosnay appelle élégamment les Mutants Hybrides Bionumériques Géolocalisés

Il y a des baffes qui se perdent, et je pèse mes mots. Il m’a souvent été donné de contempler un optimiste dans son milieu naturel (un écran de télévision, par exemple), et l’expérience me donne en général l’impression d’être un entomologiste étudiant un fascinant spécimen, encore que je n’imagine pas un entomologiste rire d’une fourmi ou sur le point de lui en coller une entre les mandibules.

Attention, il ne s’agirait pas de baffes agressives ni même douloureuses, mais plutôt de celles qu’on donnerait volontiers à un idiot qui dit une ânerie. Et en matière d’âneries, j’en connais un qui les profère à proportion de son impressionnant CV, dont vous n’avez peut-être pas entendu parler, mais qui fait fureur dans les milieux positifs. Joël de Rosnay, vous connaissez ?

Il est à la branche scientifique de la modernité ce que Michel Serres est à sa branche philosophique : un enthousiaste et toujours plus gaga porte-étendard. L’un et l’autre, fascinés par le progrès technique (tout comme moi), s’imaginent que l’humanité de demain s’en servira pour devenir plus belle, plus in et plus communicante (certainement pas comme moi). Joël de Rosnay est un scientifique de haute volée, mais il est surtout un papy qui fait du surf – autant dire qu’il représente Homo novus dans toute sa riante splendeur, sans compter qu’il s’avoue prospectiviste à ses heures perdues, futurologue quand il a le temps et « optipessimiste à vision positive » (peu importe que l’expression ne veuille rien dire, elle a valeur de titre de noblesse en ces temps bénis).

Cela fait un moment que je me suis sérieusement penché sur le cas Rosnay. Ce monsieur est le modèle à partir duquel Libération aimerait beaucoup cloner les néo-humains qui peupleront, espère-t-on ardemment, la Suède immense que sera devenu le monde dans quelques années. J’ai parlé sur ce site du lien troublant (mais amusant) qu’on peut déceler entre les délires modernes de la science et du bonheur triomphants et ceux, nettement moins cybersexy, qui ont constitué l’essentiel de l’horreur du XXe siècle. Il se trouve que Joël de Rosnay est un lecteur attentif de la fine fleur des eugénistes d’avant-guerre, au rang desquels figure en bonne place le grand scientifique et prix Nobel de physiologie Alexis Carrel, qui a eu quelques problèmes à la Libération[1] (je suppose que notre grand-père planchiste aime également le doux Auguste Forel, chanté par Libé et théoricien du racisme d’Etat).

Qu’un surfeur scientifique opposé à la malbouffe et confiant dans l’avenir milite pour une cyberdémocratie qu’il imagine dominer la pseudo-réalité de demain, rien ne semble plus normal. Qu’il soit très copain avec les eugénistes d’hier m’amuse, en revanche. Remarquez bien que je ne fais pas d’amalgame (je sais, ô Dieu ! comme on s’est mis à ne plus du tout aimer les amalgames, pour une raison que personne, jusqu’à présent, n’a pris la peine d’expliquer à qui que ce soit). Je constate. En passant.

Joël de Rosnay, en qualité de petit père incontesté des peuples futurs, est le premier sur ma liste de cybertartes. Oui, je ne vois pas tellement comment je parviendrais à lui inculquer le réel à coups de claques physiques, puisque je suis fermement convaincu qu’il n’existe pas. On ne peut pas se proclamer à la fois « spécialiste de l’avenir » (c’est-à-dire de rien du tout) et existant en même temps. Il faut choisir. Je gage qu’il préfère s’échapper du réel en surfant la vie, comme il aime à le dire (et si j’ai bien compris, surfer la vie, c’est peu ou prou lui passer dessus). A moins bien sûr que M. de Rosnay ne soit médium ou magicien, ce qui ne m’étonnerait qu’à moitié : après tout la France moderne a bien produit Franz-Olivier Giesbert, auquel décidément il faudra bien, un jour, que je consacre un article.

Eric Campagnol


[1] Oui, la même Libération qui a donné son nom au triste journal, lequel, visiblement, n’a pas réalisé l’ironie de la chose.

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