Karl Marx au McDonald’s

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Publicité McDonalds: « Un graine (de sésame) de révolte a été plantée ».

Place de Clichy, tard le soir, dans la salle trop éclairée du McDonald’s. Je viens prendre un « pain à étage d’Hambourg », comme l’appellerait mon cher E.F., arrosé d’un soda dont la recette demeure encore et toujours secrète aujourd’hui. Ce restaurant vient d’accélérer la révolution économique qui couve dans ces secteurs au fort capital humain que sont la restauration rapide ou le supermarché. C’est le retour en puissance de la machine. Loin des rêves paresseux des ouvriers de René Clair dans A nous la liberté[1],  cette rangée d’écrans tactiles intrigue : où donc sont passés les serveurs ? Nous feignons la surprise : on sait bien qu’en ces lieux,  on continue à appliquer tel quel le bon vieux taylorisme et son extension fordisme : minutage, standardisation, travail à la chaîne, mécanisation, double division horizontale et verticale ; une méthode scientifique et rationnelle telle que seul le XIXe siècle pouvait l’imaginer.

Pour l’investisseur privé qui vient acheter une licence au géant américain, il n’y a qu’un objectif : rentabiliser ; mais celui-ci n’a que peu de marge de manœuvre : il ne peut rigoureusement que gérer le personnel et le bon fonctionnement du local. Tout le reste est à la charge de la marque internationale, qui peut virer le gérant sans aucune difficulté. Pour lui, deux options se présentent : augmenter la consommation ou diminuer la masse salariale. La première variable étant très difficile à modifier, c’est sur la seconde que le gérant/investisseur va porter son action : et quoi de mieux qu’une machine qui permet de prendre toutes les commandes et de les transmettre directement aux cuisines, pendant que deux ou trois serveuses (contre une quinzaine auparavant) se chargent de préparer plateaux ou sacs en papiers. On réduit l’espace (plus que trois caisses) et surtout la perte de temps qu’occasionne tout échange humain. L’écran porte bien son nom.

Mais chez McDonald’s, le capitalisme ne se cache pas. Il s’expose sur la façade, marqué du jaune de ses frites sur un gros carré vert (couleur du dollar tout comme du « nature friendly », cela est dit). Tout le monde le sait, McDo est un parangon de mondialisation : on utilise même « le » Big Mac comme indice comparatif. Alors certes, je préfère la politique humaine de Ronald à Hong Kong, qui embauche à la pelle des handicapés pour s’occuper de tâches simples tout en leur garantissant un salaire et une petite protection sociale, mais à Panam’, je ne m’insurge pas pour autant en pinçant de mes lèvres la paille rouge et blanche de ma boisson lyophilisée ; nulle raison de me prendre pour Marx dans cette situation. Je la ferme et j’avale.

Ce n’est pas le cas de Jules. Jules est un type à la morale irréprochable, tout comme l’est son costume tendance cintré, sa coupe de cheveux millimétrée, son jean slim sans pli ; tout comme l’est aussi le maquillage de sa copine Léa. Il tient dans sa main un portefeuille bien garni, elle un sac hors de prix et très distingué.  Notre ami BB Brune n’est pas un habitué, et s’avance maladroitement vers le comptoir de retrait. On lui indique les machines et là, c’est l’indignation :

–          « Ah ! c’est une bonne façon de supprimer des emplois… Lamentable, déclame-t-il tout haut (aux serveuses).

–          Vous êtes marxistes ? lui demande-je, intrigué.

–          Eh bien oui, je suis marxiste, où est le problème ?

–          Vous êtes bien déguisé, je cherche en vous l’ouvrier spécialisé!

–          Si tu juges au déguisement, c’est que t’es trop c…

–          Peut-être, mais ce qui est certain, c’est que Karl Marx ne serait jamais allé au McDonald’s, cher monsieur ! »

Bonaventure Caenophile


[1] Cette comédie sociale, datant de 1931, illustre l’idéal populaire d’un monde où les ouvriers ne devront plus travailler car les machines les remplaceront dans les tâches difficiles.

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One Response to Karl Marx au McDonald’s

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