Entre Pest et Buda : II. Kecskemét et l’irrédentisme magyar

La suite des péripéties d’Aurélien en Hongrie ; aujourd’hui: la ville historique de Kecskemét, centre de l’irrédentisme hongrois. 

Kecskemet

Armoiries de la ville de Kecskemet, surmontées de la couronne de saint Etienne, roi et saint majeur de la Grande Hongrie.

Reprenons où nous nous en étions arrêtés. Pour cela, faisons si vous le voulez bien un tour en province. De la gare Nyugati les trains partent vers le sud et l’est de la Hongrie. En une heure vingt, me voici dans une cité qui a la chèvre pour emblème – kecske en hongrois – et se trouve jumelée en France avec Arcueil (pour ceux qui ont passé des concours… pénible souvenir !). Nous voici bien loin de la splendeur du style néo-baroque d’un café Gerbeaud, mais au véritable centre géographique – et peut-être culturel – de la Hongrie.

Petite escapade pour le week-end, grâce à un ami français, enseignant lui aussi, qui m’accueille pour me faire découvrir la ville. Après avoir passé le Cifrapalota, ancien immeuble d’habitation tout droit sorti des années 1900, aujourd’hui converti en musée, nous arrivons sur la place principale. A gauche, une impressionnante synagogue toute de blanc vêtue, transformée récemment en un de ces bars alternatifs dont je vous entretenais dans mon premier pensum. Autour de la place, pas moins de trois églises de confession différentes, et ça fait la queue pour se marier devant l’Hôtel de ville. Nous apercevons deux noces qui se croisent, s’observent, rient un moment avant de se céder la place. On m’informe que la mairie est réputée pour être conservatrice et ses habitants très traditionnels. Impossible de visiter l’église franciscaine Saint-Nicolas, d’où l’on entend émaner une bénédiction magyare. On ose aventurer une tête mais le gardien nous retient de perturber plus avant la cérémonie.

Qu’importe, nous ressortons à peine de la Nagytemplom d’en face – la « grande église » –, bariolée de dorures, et qui surtout affiche bien en vue les couleurs du blason magyar. Imaginez un instant un chérubin portant haut le Tricolore français dans une église du XVIe arrondissement ! Mais ici, les symboles du roi Matyas – le corbeau et sa bague – et les Saints cohabitent tranquillement avec les récents ajouts vert-blanc-rouge. Les communistes s’acharnaient à réprimer les églises en 1950, mais rien n’y a fait, catholicisme et protestantisme hongrois tiennent bon – avec une odeur de paganisme mais c’est une autre histoire. Tout ici  le patriotisme, fierté hongroise que je m’échine à croire juste, car une fierté éclairée fait bien défaut dans la France d’aujourd’hui, jusqu’à ce que l’on m’emmène sur la place derrière la mairie. Là, un drôle de monument irrédentiste. Voilà mon second leitmotiv hongrois, qu’il convient de démêler sans préjugés grâce à quelques anecdotes.

hongrie

Conception et réalisation : Z. Hajdú, informatique : S. Edelblutte

Que trouve-t-on ? La grande carte, sous nos pieds, d’une Hongrie révolue, avec au centre, à l’emplacement de Kecskemét, une stèle portant couronne et drapeaux. Les frontières de l’actuel Magyarország s’y trouvent découpées. Les noms des villes qui autrefois faisaient partie de la grande Hongrie sont orthographiées à la hongroise – Zágráb pour Zagreb, en Croatie, Koloszvár pour Cluj, en Transylvanie roumaine, etc.

De même, au centre de la place principale, devant la mairie, se trouve un monument que j’avais négligé et où aiment à s’amuser les jeunes enfants. De ce disque surélevé partent en toutes directions des flèches dans lesquelles est indiquée la distance qui sépare le centre de Kecskemét des autres villes de Hongrie. La légende veut en effet que la ville soit au cœur du pays. Jusqu’ici, tout va bien. Mais de même que sur le monument derrière la mairie les regrets de la grandeur passées se matérialisaient géographiquement, de même ici les flèches n’indiquent pas seulement Budapest, Debrecen ou Szeged, mais également Temesvár – Timisoara en Roumanie –, Pozsogy – Bratislava en Slovaquie, et bien d’autres. Alors, que faut-il penser de l’irrédentisme hongrois ?

Dans son ouvrage Paroles de Hongrois, publié en 1991 au sortir de l’époque socialiste, Blandine Millent évoque une soirée en compagnie de vieux Hongrois qui ont pour la plupart vécu leur enfance sous Horty puis se sont fait tant bien que mal au communisme, comme adolescents puis hommes mûrs. A la sempiternelle évocation de l’histoire des malheurs hongrois le maître de maison se précipite dans sa bibliothèque pour trouver un ouvrage dans lequel se trouvait deux cartes, de la Hongrie et de la France, à la veille de la signature du traité de Trianon le 4 juin 1920, qui reste une – petite mais réelle – épine dans le pied des relations franco-hongroises. Ces cartes ont été distribuées sous forme de tracs peu avant la signature du traité.

« Français, voudriez-vous cette paix ? C’est ce que vous imposez à la Hongrie. » – peut-on lire en légende. Il est bien difficile et délicat de regarder avec des yeux non prévenus ce rapprochement et cet appel désespéré du peuple hongrois au peuple de France, car cet hypothétique découpage ne nous aurait-il pas, comme les Hongrois, fait chanter « Nem lehet ! Nem ! Soha ! » – « Cela ne se peut pas ! Non ! Jamais ! » ? Il est vrai que l’on ne refait pas l’histoire. Seulement, peut-être peut on comprendre, au lieu de s’épouvanter à la manière des bien-pensants – on m’a dit que je partais « en dictature », parmi mes amis sympatisants de gauche – ou de se récrier – rangers aux pieds, à la Jobbik. Si les « vieilles démocraties » doivent retenir leurs préjugés, les Hongrois d’extrême droite eux aussi doivent comprendre que la position irrédentiste, dans un monde qui avance, et tout conservateur que l’on soit, ne saurait se tenir indéfiniment. Ces images, alors, seraient reléguées, apaisées, à l’histoire, comme document. Ne devraient-elles pas l’être, depuis longtemps ?

hgr

Provocation anti-française : « Nem lehet! Nem! Soha – Cela ne se peut pas ! Non! Jamais ! »

Ceci de plus que de nombreux jeunes hongrois que j’ai rencontrés avouent qu’ils se contrefichent de Trianon et du « jour de l’Unité nationale » instauré par Viktor Orban en 2010. Je serais volontiers d’accord avec eux. Néanmoins j’éprouve quelques réticences lorsque je comprends que la cause de ce désintérêt n’est autre que le consumérisme et le règne de l’homo festivus dans le centre cosmopolite de Budapest.

D’autres, un peu plus âgés, prennent parti pour une Hongrie catholique et unie, qui doit regarder l’avenir plutôt que de remâcher le passé. Certes, tous ces témoignage, je l’avoue, n’ont été pris que dans des milieux intellectuels, urbains et aisés, qui ont les moyens de se protéger de la propagande démagogique et ne reflètent pas l’opinion de la majorité. Une donnée demeure inchangée depuis bien des années : les élites sont attirés par l’Europe occidentale, les Etats-Unis, les pays scandinaves, et se préoccupent assez peu de ce qui se passera chez eux, dans leur petit pays qui n’intéresse prétendument personne, et à la culture duquel la langue représente une vraie barrière.

Me voici en gare de Kecskemét, en un dimanche matin grisâtre. Je fais le voyage de retour en compagnie d’américains peu versés dans l’histoire de l’Europe Centrale, étudiants l’art de la céramique, somme toute assez sympathique malgré leur peu d’intérêt flagrant pour le pays où ils ont atterris. Je pense un instant à mon pays si un hypothétique traité de Budapest l’avait divisé par trois, et renommé Lyon – Olaszvár… Je songe, aussi, aux manifestations sans queue ni tête de Paris, où le mot « compromis », comme le disait Péter Nadas en 1991, n’a décidément pas le même goût qu’ici.

Aurélien Hautecœur

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