Extension du domaine de l’inutile

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La femme au voile, Alexander Roslin, 1768, Nationalmuseum Sweden

Rien de nouveau sous le soleil : lunettes noires et éventails font leur grand retour. La parade nécessaire aux agressions solaires et autres chaleurs accablantes. Mais non, je vous arrête, je ne vais pas faire la liste des must have de l’été. Bien au contraire. Aujourd’hui, j’ai cette furieuse envie de me méfier de ces « accessoires indispensables ». L’expression sonne comme une antinomie sans en receler la substantifique moelle qui fait de Chesterton le « Prince du paradoxe ». Voilà. Comme cela, on est bien loin des pages fringues de Elle ou Gentleman Quarter.

La question de l’accessoire, puisque c’est de cela qu’il s’agit, me semble être, pour le coup, essentielle. Elle est celle de la distinction du nécessaire et du superflu. C’est sur cette opposition que repose la sagesse épicurienne : « Parmi les désirs, les uns sont naturels et nécessaires, les autres naturels et non nécessaires, et les autres ni naturels ni nécessaires, mais l’effet d’opinions creuses. » [1] Vous me direz à raison qu’on n’est pas plus avancé. Mais reconnaissez cependant dans cette position mesurée ou philosophie orientale de l’équilibre la grande distance à l’idée très libertine que l’on se fait de l’épicurisme de nos jours. Epicure ≠ luxure.

Entre l’ascétisme le plus morbide et le désir frénétique de l’inutile, il y a un vaste marécage où l’on s’embourbe vite si l’on en reste à l’idéal oriental d’un juste milieu. Qu’est-ce qui est indispensable ? La science ? La politique ? L’art ? La religion ? La croissance ? On peut voir dans un premier temps que ce qui est nécessaire n’est pas ce qui est rare, mais ce qui doit être abondant tout en étant bien peu de choses. Léon Bloy : « Tout homme qui possède au-delà de ce qui est indispensable à sa vie matérielle et spirituelle est un millionnaire, par conséquent un débiteur de ceux qui ne possèdent rien. »[2] J’approuve cette idée d’une société de millions de millionnaires, de nantis incognito, s’accaparant le « sang du pauvre » dans la plus parfaite ignorance. J’aime moins l’idée que j’en fais bel et bien partie.

S’opposant radicalement à l’idéalisme bloyen, le pragmatisme moderne considère qu’il faut partir du principe que le strict nécessaire est une barrière faite au progrès, que ce soit économique, moral, politique… L’accessoire est devenu obligatoire, vital, s’opposant à l’apparente mortification de l’ascète. Et je ne parle pas de mode vestimentaire ici : tout ce qui tourne au gadget trouve la faveur des Dieux. Ainsi, cette liste ridicule dans Libération… des calculateurs et estimateurs qui volent le travail de nos cerveaux, de nos sens, pour des tâches des plus simples et communes. La  liste de nos asservissements technologiques, de nos fétichismes totalitaires, est bien trop longue et anxiogène. L’accessoire crée une dépendance ; plus de smartphones, ou d’ordinateurs, ou de wifi et c’est la panique.

J’aime à penser que la dictature du must have est une pure illusion comique. Que comme sur les planches, on considère l’accessoire avec un très grand respect parce qu’il est comme un « téléporteur » vers l’illusion. Lars Von Trier en a fait une démonstration très forte dans Dogville, où seuls les costumes et accessoires sont présents, palliant sans problème l’absence de décor[3].  L’accessoire peut contaminer tout notre rapport social au monde, et même le remplacer complètement. Technophobe ou pas, les smartphones tuent la communication au moins autant qu’ils en créent. C’est que l’entrelacs phénoménologique qui nous unit à l’objet accessoire est épiphyte. On peut s’en recouvrir, comme certains arbres se parent de lierre grimpant ; et finissent un jour par en mourir.

Bonaventure Caenophile


[1] Épicure, Lettre à Ménécée.

[2] Léon Bloy, Le sang du pauvre, Stock, 1932.

[3] Évidemment, le jeu des acteurs y est aussi pour quelque chose.

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One Response to Extension du domaine de l’inutile

  1. Ping: Petit essai sur la société de l’accessoire | Camille Dalmas

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