Repos, commandant !

hélie

Alger, 1961. A droite, Hélie Denoix de Saint-Marc vient de faire son choix : ce sera l’Algérie contre le général de Gaulle.

« Sans fanfaronnade, sans faire d’histoires, sans se vanter, sans gémir, tous admettaient la mort paisiblement. Non seulement ils ne retardaient pas le moment des comptes, mais ils s’y préparaient doucement et à l’avance, désignant à qui irait la jument, à qui le poulain, à qui le sarrau, à qui les bottes. Et ils s’éteignaient avec une sorte de soulagement, comme s’ils devaient simplement changer d’isba. » Alexandre Soljenitsyne

Le premier article de votre humble serviteur ayant été un éloge funèbre, je m’étais juré de changer de registre en reprenant la plume. Pas de bol. En fin de compte, la rédaction de la rubrique nécrologique du Figaro pourrait m’apporter une satisfaction inattendue et des perspectives de carrière insoupçonnées. Fontaine, peut-être finirai-je par boire de ton eau.

Seulement, c’est de la mort de l’homme le plus exceptionnel de notre siècle qu’il s’agit. Et la vie et l’œuvre d’Hélie Denoix de Saint-Marc sont trop riches pour en dédaigner les enseignements.

Sa vie, d’abord. Il fut résistant puis déporté à Buchenwald, ce qui n’empêcha pas certains, jouissant d’une aura que le confort intellectuel et matériel dans lequel ils se vautraient rendaient indue, de le traiter plus tard de fasciste. Officier dans la Légion étrangère, corps dont il chante la fraternité mystique, il dut à son corps défendant abandonner les partisans qu’ils commandait dans la Haute-Région vietnamienne à une mort certaine. Il conçut de cet abandon un déchirement et une honte qui hanteront ses choix postérieurs. En Algérie, comme commandant de compagnie puis officier d’état-major, il fut témoin de la victoire des troupes françaises, dont les morts furent foulés aux pieds par la mégalomanie bétonnée de certitudes d’un président-dictateur-général démiurge. Confronté une nouvelle fois à la perspective de trahir et de condamner ceux qui avaient choisi la France, il refusa d’obéir sourdement. Il se révolta, le payant de sa liberté.

Son œuvre, ensuite. Il décrit dans ses Mémoires ses engagements et leurs motivations, et dévoile la profondeur d’un esprit dont la guerre, la mort et la prison n’ont pas altéré la hauteur. Avec ses phrases courtes et intenses, comme une rafale de pistolet-mitrailleur, sans jamais un mot de trop ni une parole inutile, il pose sur notre siècle le regard d’un témoin forgé dans le même feu et le même métal que les bombes qui ont labouré le siècle précédent. Ce fut un seigneur dans la guerre et un sage dans la paix. La mesquinerie lui répugnait. La mesquinerie des indignés professionnels qui instrumentalisent le supplice des déportés. La mesquinerie des politiciens radsocs et gaullistes qui condamnèrent à la mort, d’un trait de plume, les catholiques du Tonkin puis les harkis qui avaient choisi de servir le pays qu’ils dirigeaient. La mesquinerie du mercantilisme rampant qui pervertit le monde développé, par le biais d’une dépersonnalisation plus effrayante encore que celle de l’univers concentrationnaire, parce que conduite sans coercition et contre une opposition plus que parcellaire. Il offre à notre génération épargnée et sans idéal le témoignage de sa génération sacrifiée pour et par ses idéaux, mais qui se refusa à succomber au cynisme et au matérialisme, parce qu’ils avaient soufferts plus que les autres du totalitarisme qui en est le fruit.

Il a tiré d’une vie plus palpitante qu’il n’eut rêvé à vingt ans des conclusions dont la lecture, pour nos propres vingt ans, est une œuvre de salut public et personnel. Ce guerrier, pour l’avoir vécue, haïssait la guerre. Il décrit pourtant admirablement la sublimation que celle-ci opère sur le soldat de terrain, loin des compromissions par lesquels les responsables politiques ont anéanti les quinze ans d’efforts que ce soldat avait consenti sur leur ordre. Ces efforts visaient à sauver non une tache rose sur une mappemonde, comme le croit trop souvent une historiographie partisane, mais la vie et la liberté des supplétifs autochtones en qui cette race d’officiers exceptionnels ne voyait pas seulement des variables d’ajustement ou les composants d’une masse. Le totalitarisme, dont Hélie de Saint-Marc a éprouvé l’étau dans sa chair, représentait pour lui quelque chose de concret, et pas l’hydre fantasmée que fulminent dans leurs grands-messes expiatoires les accusateurs publics, acharnés à donner un tour de clé au verrouillage idéologique qu’ils ont élaboré[1]. Celui qu’un journaliste, imbu de ce manichéisme qui est l’apanage des hommes de gauche convaincus, avait traité d’« image d’Épinal de la droite française »[2] témoigne envers ceux qu’il a combattus ou côtoyés un respect et une compréhension authentiques, auprès desquels la tolérance superficielle et ignorante dont notre époque se prévaut est une farce pour ceux qui la pratiquent et une insulte pour ceux qui la reçoivent[3].

La véritable grandeur de Saint-Marc ne provient pourtant pas de l’éclairage qu’il porte sur les événements militaires et politiques dont il a été le témoin. Son œuvre n’est pas seulement un récit, mais une réflexion sur le devoir du soldat et les valeurs que ce devoir suppose. Saint-Marc redonne à l’honneur, à la fidélité, à la justice, à la franchise la place que beaucoup de nos contemporains leur refusent. Mais surtout, il nous enseigne que la liberté humaine est intangible, parce qu’elle ne s’accomplit pleinement que dans les abîmes intérieurs dont l’exploration est, insiste-t-il, plus tortueuse que celle de la jungle indochinoise ou du djébel algérien, fussent-ils des poudrières. C’est par cette force intérieure, au moins autant que grâce à la bonté d’un mineur letton[4], que Saint-Marc échappa au cauchemar concentrationnaire. C’est cette force intérieure qui le fit tenir lors de sa détention à Tulle avec les autres officiers putschistes, alors que la plupart de ses relations lui tournaient le dos. C’est enfin cette force intérieure qui lui permit de témoigner inlassablement[5], malgré la douleur physique et mentale que ses récits pouvaient lui causer, et avec l’honnêteté foncière qui ne lui a jamais fait défaut.

Saint Marc a tout vécu, surtout le pire. Il aurait pu plastronner, et sa vie exceptionnelle lui en aurait peut-être donné le droit. Pourtant, il est parti humblement, comme les paysans russes décrits par Soljenitsyne, dont il confiait vouloir imiter la manière de mourir. Cette simplicité est l’ultime leçon d’une vie qui en contient beaucoup, venant d’un homme qui a toujours refusé d’en donner. Ça change.

Edmond Leboîteux


[1] Parmi les quelques 691 483 exemples de ces dernières années, citons par exemple l’affaire Méric comme le plus récent.

[2] Un qualificatif qui convient infiniment mieux à Charles de Gaulle, qui l’a fait mettre en prison et poursuivi avec un acharnement effarant tous les cadres de l’armée suspectés de sympathie envers les putschistes, voire de tiédeur envers lui-même. Comme le résume si bien ce dialogue entre Hubert Bonnisseur de La Bath et sa secrétaire partenaire dans Rio ne répond plus :

« – Comment appelez-vous un pays qui a comme président un militaire avec les pleins pouvoirs, une police secrète, une seule chaine de télévision, et dont toute l’information est contrôlée par l’État ?

– J’appelle ça la France, Mademoiselle. Et pas n’importe laquelle : la France du général de Gaulle ! »

[3] Si nos lecteurs en doutent, il leur suffit de reprendre la signification véritable du verbe tolérer. Qu’on me permette, pour en donner une petite idée, de citer encore une fois OSS 117 :

« Silence, Loktar ! Tu es toléré ici ! Toléré ! »

[4] Envoyé à Langenstein, un camp satellite de Buchenwald au taux de mortalité effroyable, et soumis à des conditions de travail bestiales, Saint Marc ne dut sa survie qu’à la charité d’un mineur letton qui le nourrit et lui épargna les travaux les plus épuisants.

[5] Il serait ingrat de ne pas mentionner ici le travail de Laurent Beccaria, dont l’aide envers Saint Marc fut précieuse, et sans qui ce témoignage ne nous serait pas parvenu.

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