A quels seins se vouer ?

Peter Paul Rubens, "Sainte Marie-Madeleine en extase" (© Palais des Beaux-Arts de Lille, photo : Hugo Maertens)

Peter Paul Rubens, Sainte Marie-Madeleine en extase (© Palais des Beaux-Arts de Lille, photo : Hugo Maertens)

Analyse, par P.-L.P., de la pudibonderie très spéciale dont les exhibitionnistes modernes sont les enthousiastes promoteurs.

Si vous portez, cher lecteur, votre regard attentif au-delà du rideau de fumée de la fameuse « libération sexuelle », et que, dans le même temps, vous veillez à éviter toute déploration superficielle à propos de la non moins fameuse « perte des valeurs morales » que connaîtrait notre société, bref si vous vous tenez à égale distance des facilités de l’hédonisme et du moralisme, vous observerez alors peut-être comme moi que notre époque est de plus en plus pudibonde. Elle l’est d’ailleurs tellement que c’est désormais à l’Eglise catholique elle-même de défendre les joies de la chair et de la vie vivante contre les hordes de capuchons en latex et les bataillons d’éprouvettes que dirigent tous les plus dévoués améliorateurs du genre humain (mais allez faire comprendre ça à Michel Onfray…).

Cette pudibonderie n’est pas immédiatement détectable car elle n’a rien à voir avec ce que l’on avait coutume de désigner par ce nom il y a peu de temps encore. C’est que la pudibonderie moderne fonctionne non plus sur le régime du refoulement mais, paradoxalement, de l’exhibition : elle consiste non plus à masquer le corps ou à se détourner d’une vision trop directe de celui-là, mais au contraire à masquer sa disparition en l’exhibant à tort et à travers comme gage illusoire de son existence.

De cette pudibonderie nouvelle nous avons eu plusieurs exemples cette année, parmi lesquels on peut compter les apparitions répétées et toujours plus insignifiantes des Femen, seins nus, dans nos rues parisiennes ou notre cathédrale. Comprenons-nous bien : les Femen ne sont pas pudibondes, mais elles ont fait inconsciemment le jeu de cette pudibonderie nouvelle, en bafouant l’ancienne (qui avait déjà un sacré plomb dans l’aile). Ces pauvres femmes sont persuadées d’avoir commis des strip-teases éminemment subversifs alors que le peu de réalité qu’avaient leurs corps n’a fait que disparaître par surexposition médiatique, à la façon dont n’importe quel objet, sous l’éblouissement d’une lumière trop forte, devient flou et indistinct. D’ailleurs leurs apparitions, loin d’avoir soulevé les indignations morales et bien-pensantes qu’elles espéraient récolter dans leur adolescente volonté de choquer, n’ont suscité qu’énervement, condescendance voire indifférence pure et simple. Ces tristes lobotomisées se rêvaient subversives mais n’ont fait que dévoiler leur incapacité à être autre chose qu’un corps d’expédition médiatique dont les corps dérisoires n’étaient que simples supports de revendications et prétentieux symboles enrobés de slogans indigents qui auraient dû faire rougir de honte leurs blanches fesses (ce qui aurait pu contribuer à leur donner un peu plus de réalité).

Le stade suprême de cette pudibonderie exhibitionniste a cependant été atteint loin d’ici, cet été, à New-York où il a été rappelé aux policiers de la ville que les femmes, au nom de l’égalité des sexes, étaient autorisées à se promener seins nus dans les rues. J’ai pu lire à ce sujet dans un hebdomadaire féminin français cette phrase instructive au plus haut point : « si une femme déambule seins nus, les policiers sont priés de disperser les voyeurs qui auraient l’idée de profiter du spectacle » (je souligne)… Autrement dit, une femme ne doit désormais pas faire plus d’effet aux hommes qu’un hippopotame, et tous ceux qui s’ingénieraient à voir dans le corps féminin quelque objet de séduction sont renvoyés au rôle de pervers. Cette transparence naturiste anti-érotique est le stade ultime que rêve d’atteindre la pudibonderie moderne. Son moyen d’y parvenir : dévoiler des corps devenus parfaitement insignifiants. Selon cette conception révisionniste du récit biblique de la Genèse, le corps humain ne doit plus être la cause de quelque honte que ce soit, ni fatalement de quelque désir. Entre l’être humain et son corps ne doit se trouver aucune inadéquation, aucune distance, aucun interstice où le désir pourrait trouver à se glisser.

Voici ce à quoi aspire dans la plus parfaite inconscience l’exsangue humanité moderne : libérez le corps… de tout désir qu’il pourrait encore susciter. À ceux qui ne se résoudraient pas à une telle déperdition de réalité et qui chercheraient, sous les feux aveuglants et déréalisants de la transparence et de l’exhibitionnisme modernes, à quels seins se vouer, je propose ces quelques vers de Baudelaire (extraits du « Beau navire »), précieux et enivrants antidotes :

« Ta gorge qui s’avance et qui pousse la moire,

Ta gorge triomphante est une belle armoire

Dont les panneaux bombés et clairs

Comme des boucliers accrochent des éclairs ;

Boucliers provocants, armés de pointes roses !

Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses,

De vins, de parfums, de liqueurs

Qui feraient délirer les cerveaux et les cœurs ! »

P.-L. P.

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6 Responses to A quels seins se vouer ?

  1. Arany Bogar says:

    Je vois pas le rapport qu’a la protection contre les MST et le désir de contrôle de sa fertilité (« capuchons en latex ») avec la pudibonderie moderne ? La fin de l’article est vraiment intéressante, dommage que comme souvent sur ce blog, on fasse passer en cours d’article des détails pro-catho qui ne sont pas pertinents… L’église est du côté de la séduction ? Vraiment ? Je ne vois ici aucun argumentaire valable (juste une personne contre les moyens de contraception et la fécondation médicalisée, comme prêché par l’église, ce qui n’a pas beaucoup d’intérêt ici).

    Mais encore une fois, je suis ravie de la vision alternative donnée par cet article sur la perception du corps aujourd’hui et j’adhère à l’idée (même si plus de contenu et de flegme quant aux femens servirait mieux le propos). Bravo pour le titre aussi, très accrocheur !

  2. P.-L. P. says:

    Cher lecteur, je vous remercie pour votre lecture attentive et bienveillante de ma modeste prose. Force m’est de vous donner en partie raison : les allusions initiales concernant le préservatif et la procréation médicalement assistée ne sont peut-être pas si transparentes et appelleraient un développement plus fouillé. L’exemple du préservatif n’est sans doute pas le plus pertinent, quoique ce morceau de latex fait qu’on évite le contact charnel en même temps que les maladies, vous en conviendrez. Le cas de l’assistance à la procréation est beaucoup plus intéressant car si l’Eglise s’y oppose c’est au nom… de la chair et de la relation sexuelle, ce qui me semble être un paradoxe rarement relevé par l’homme moderne qui est fermement persuadé que l’Eglise tient le corps en horreur (confondant comme d’habitude le catholicisme avec le manichéisme ou le catharisme, hérésies qu’elle a toujours combattues).
    Quant à la question des rapports de l’Eglise et du corps, il me faudrait un article entier pour creuser la question (car vous vous doutez bien que je n’ai pas de réponse toute faite et que ce sujet est sans fond), ce que je compte bien faire, grâce à vous.

  3. un saumon says:

    C’est très fin ça se mange sans fin

  4. Ping: Splendeurs et misères des testicules | Le Club des Saumons

  5. DALMAS says:

    Avez vous déja pénétré dans une agence bancaire pour naturistes? Seul atout notoire et visible, pas de braquage comme a Nice ou ailleurs. le client montre tout. pour le reste, la chair y est flasque et vraiment triste.

    Temps désuet du ‘cachez ce sein que je ne saurais voir »…
    Le mystère crée plus de désir que le sein (ou le reste d’ailleurs) dévoilé a tous et a chacun.
    ce doit être la différence entre l’objectif de séduction de l’un et d’exhibition pour tous de l autre…
    j’imagine d ailleurs que la mode et le vêtement en sont la raison d être, non?

  6. Ping: Sacerdoce et modernité : Cachez ce célibat que je ne saurais voir | Le Club des Saumons

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