Le malaise dans la peinture

"La Dame de Shalott", J. W. Waterhouse

La Dame de Shalott, J. W. Waterhouse

Né au beau milieu du XIXe siècle, le préraphaélisme a été, comme le furent nombre de romantiques et d’esprits gothiques depuis la fin du XVIIIe, fasciné par le Moyen Age, ses légendes, ses formes, ses couleurs, sa poésie. Eric Campagnol ne devrait que s’en réjouir ; il ne peut pourtant s’empêcher de trouver cet art mal à l’aise.

Je ne sais jamais vraiment que penser lorsque je contemple une toile préraphaélite. La verticale silhouette des personnages de Burne-Jones, le regard triste et la moue purpurine des femmes de Waterhouse, la nature peinte par Millais qui vous ferait presque trembler de froid, les visages blancs de Dante Rossetti, aux yeux que l’ennui clôt à demi, Shakespeare mis en couleurs par Deverell, la profondeur des teintes chez Hunt, leur brillant éclat chez Collinson, sont des visions esthétiques incomparables, et me feraient presque sentir, au calme qui me saisit alors, le libre jeu de mes facultés d’entendement et d’imagination, pour parler comme Kant dans la Critique de la faculté de juger, autrement dit une sorte de flottement de l’esprit ; l’oubli, pendant un court instant, des notions d’utilité ou de hiérarchie.

Aux figures des toiles préraphaélites s’applique d’autant mieux le terme de « flottement » qu’elles semblent, justement, nager très au-dessus des préoccupations du siècle. La Confrérie préraphaélite naît en 1848, alors que les chartistes se révoltent en Angleterre, à la suite des républicains en France. Engels et Marx publient leur Manifeste. Partout en Europe fleurit, en bouquets de feu, ce qu’on s’est mis à appeler le « Printemps des peuples ».

1848 est une année fondamentale, aussi bien pour les peuples que dans le monde des arts et des lettres. Chateaubriand, mort en juillet, peu après la naissance de la IIe République, ne tarde pas à ressurgir quand sont publiées ses Mémoires d’outre-tombe, dès l’automne. Une autre romantique meurt cette année-là, plus proche de nos préraphaélites : c’est la jeune Emily Brontë, âgée de trente ans, qui a marqué les esprits avec ses Hauts de Hurlevent.

« Le dernier sommeil d’Arthur », E. Burne-Jones

1848 en peinture, c’est l’émouvante rencontre entre deux génies : Courbet et Baudelaire. De cette rencontre naît un portrait du poète par le grand peintre. Le tableau, qui n’est certes pas son meilleur, lui donna du fil à retordre, son sujet « changeant tous les jours de figure ». Et tandis que Courbet peint la gueule de prêtre de Charles Baudelaire, de jeunes Anglais tâchent de trouver, par tous les moyens, le modèle unique et idéal à représenter sur toutes leurs toiles. Quel gouffre immense entre le talent brut, la peinture charnelle, le déballage de laideur, de cuisses, de cellulite, de visages tordus, de haillons, de Courbet, et les visions mystiques, mythologiques, épiques, de ses contemporains préraphaélites ! Entre la peinture du bourru d’Ornans qui fouaille le ventre et celle, éthérée, des poètes d’Outre-Manche ! Entre le corps lascif aux jambes largement ouvertes sur un gouffre incertain et l’implacable verticalité des corps androgynes !

Tableau sans titre de Courbet, rebaptisé "L'origine du monde" (détail)

Tableau sans titre de Courbet, rebaptisé « L’origine du monde » (détail)

Le préraphaélisme n’a cessé de vouloir renouer avec les primitifs italiens et flamands. Il y a certes quelque chose d’approchant Van Eyck dans la stature des modèles de Leighton, et Waterhouse pourrait évoquer Giotto. Mais on sent comme un malaise. 1848, c’est presque la mort du romantisme – bien sûr, Hugo est toujours bien vif et fringant, et Viollet-le-Duc continuera à tripatouiller toutes les ruines médiévales qu’il pourra pendant encore trente ans, mais le mouvement s’essouffle, et c’est tout naturel ; il a gagné la bataille. Serait-ce là l’origine du malaise que je sens devant les tableaux de la Confrérie ? Je ne crois pas. Il est vrai qu’elle est née tardivement, qu’elle est le dernier rejeton du romantisme, et que son entreprise paraît, a posteriori, dérisoire, ringarde, infructueuse. Le malaise des préraphaélites viendrait du sentiment d’urgence qu’on sent chez eux à sauver ce qui peut l’être de l’envolée romantique – c’est d’ailleurs à la même époque qu’on se remet à jouer Hernani, qui avait marqué, dix ans plus tôt, l’apothéose du mouvement en France, comme s’il n’y avait plus que la divination ou la nécromancie, l’appel des esprits du passé ou le réveil de cadavres, pour raviver le souvenir, faire durer l’excitation.

Mais je n’en suis pas convaincu. Il me semble en fait que toute une frange des arts plastiques, à partir du XIXe siècle, perd tout simplement le nord. La peinture ne sait plus où aller. On s’insurge, c’est à la mode, contre le classicisme, mais on en vient à remonter indéfiniment dans le temps : les silhouettes semblent, par leur rigidité, des statues grecques archaïques ; par leur naïve simplicité, des vierges romanes ; par l’élégance marmoréenne de leur posture, des anges gothiques. Où remonter ? Dans quoi puiser ? Dans la mythologie antique ? Dans la Bible ? Dans la légende arthurienne ? Dans l’histoire récente ? Jamais ou presque, en tout cas, dans le quotidien, dans le monde contemporain, dans la chair et la sueur et la suie de l’Europe en pleine industrialisation, en pleine révolution morale.

Un ami me disait, il n’y a pas longtemps, pourquoi il n’aimait pas les représentations de plages ou de falaises ou viennent se fracasser les flots. Il m’expliquait qu’il y voyait la vague hugolienne, qui roule et s’écrase sur elle-même, la métaphore du romantisme narcissique. C’est sans doute cela, le malaise dans la peinture que j’ai l’impression de déceler au beau milieu du XIXe. Le préraphaélisme aime moins les précurseurs de Raphaël que ses descendants ; il aime moins le Moyen Age que la vision moderne du Moyen Age (gargouilles et chimères à la Viollet-le-Duc, restes du roman gothique anglais façon Walpole). C’est un retour sur soi, une fascination pour le mythe qu’on a créé de toutes pièces ; une louange qu’on adresse moins au passé qu’au présent – et, une fois de plus, moins au présent réel qu’aux fantasmes hantant le présent. Le préraphaélisme est une épuration du passé. Il a donné des œuvres somptueuses, qui ne parviennent pourtant jamais à me faire oublier son intrinsèque vanité. Son arrière-goût de néo-paganisme. Son médiévalisme de façade, qui cache finalement assez mal une modernité bien commune (et toujours décevante, pour moi, quand je la découvre chez ce que j’aime…).

Eric Campagnol

"Ophelia", J. E. Millais

« Ophelia », J. E. Millais

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