Vogue de la vague

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La Grande Vague de Kanagawa par Hokusai, 1830-1831, Metropolitan Museum of Art, New York. L’image a été inversée pour permettre une lecture orientale.

Eric Campagnol l’affirmait il y a peu sans me nommer, mais il est vrai que j’ai un problème avec les vagues. Une vaguophobie dirait-on certainement de nos jours. Historiquement, la vague s’impose comme un lieu commun de la peinture et de la littérature au XIXe en France, où elle est bien souvent l’image d’un mouvement vaniteux, sûr de lui, qui s’engonce toujours dans l’habitude de la fatalité, qu’elle soit blanche comme l’écume ou noire comme la houle.

La vague est avant tout le symbole du mouvement inexorable de l’ordre naturel, une force telle qu’on ne peut la maîtriser, si puissante que même les âges de la modernité ne peuvent en venir à bout. Une de ses représentations les plus iconiques reste, et ce n’est pas anodin, La Grande Vague de Kanagawa, estampe de Hokusai. Le Japon, cette terre sismique trop souvent frappée par les tsunamis (« vagues du port ») qui viennent fracasser les bateaux sur les quais et les rives, ressent plus fortement que tout autre peuple cette pression sans limite de la nature sur l’humanité, et l’a encore prouvé récemment . Mais culturellement, il en découle une certaine divinisation de cette force en en faisant, comme dans l’oeuvre, le tourbillon de la vie ; dans un jeu de symétrie centrale s’opposent le ciel et le Fuji, élévation positive et spirituelle japonaise, et  la mer déchaînée, violence supérieure contre laquelle rien ne sert de lutter. Les barques, elles foncent sur l’obstacle, résignées, tel un stoïcien romain vers la mort.

La vague c’est tout d’abord cela : la force primitive brute qui vient écraser l’humain, l’immensité face à la finitude. Cette peur et admiration qui provoquent le sentiment de sublime face à l’imminence de l’impact est l’esprit même de l’ukiyo[1],  « monde flottant » où doit réapparaître l’ordre des choses, replaçant les êtres selon leur place et qui dans la culture japonaise prend un sens tout à fait fixiste, de la hiérarchie sociale au rituel sacré du jardinage.

Là où cette résignation tout asiatique me fascine tout en me terrifiant (sursaut esthétique de l’ignorant peut-être), l’utilisation du motif de la vague par le romantisme vient me sortir d’un coup de cette contemplation toute platonicienne. Nombreux sont ceux au XIXe siècle à faire de la vague l’énergie positive voire positiviste de leur puissance créatrice. La vague n’est plus spirituelle mais sociale et philosophique. Elle devient le mouvement de vie (cf. L’homme qui rit et la mort dans la pétole[1]), force destructrice de l’action créatrice, gigantomachie entre l’Individu et le Système, bref, Victor Hugo.

hugo vague


Plume et lavis d’encre brune, gouache, sur papier vélin. 1867.
Paris, Maison de Victor Hugo. © PMVP.

Le Poète est le XIXe siècle incarné tant il a su suivre son temps comme un navire surfe la houle, de son passé de monarchiste au Panthéon en 1885. Après sa fuite à Guernesey, il s’est pris d’amour pour la mer, à force de faire cent fois le tour de son caillou verdâtre et d’observer le Cotentin au loin par beau temps. De merveilleux romans en sont inspirés[2], insistant sur cette violence totale et bestiale des océans déchaînes. Il n’en demeure pas moins que notre homme va plus loin dans cette relation à la fureur marine en prenant chair dans l’énergie de la vague. Ma destinée l’illustre parfaitement : il est la vague, c’est-à-dire cette violence inéluctable, qu’aucune temporalité ne pourra calmer, celle qui vient tout rompre. La vague hugolienne est donc cette tendance à faire un avec la spiritualité « naturaliste » telle qu’on la retrouve en Asie, pour la reproduire dans le corps social. Seule l’écume brille dans ce tableau sombre, frange d’or du mouvement du monde, sort des élites éclairées en haut desquelles seul Hugo peut trôner. Le flot est ce qui vient recouvrir le vieux monde, l’énergie purificatrice, la marche vers le progrès. « Tu me crois la marée et je suis le déluge »[3] affirme-t-il dans le poème Dans l’ombre. Hugo, quand il le veut, sait être divin.

Il n’est pas le seul à se laisser emporter par la vague : le jeune Maupassant lui aussi s’y adonnait à Etretat, dans un délire mystique symptomatique de ce temps de révoltes puériles :

« Il se penchait sur les flots écumeux

Et sa pensée, abandonnant la terre

Semblait percer les mystères des cieux. »[4]

Symboliquement, l’héritage de cette conception de la vague est multiple et trop important pour que l’on s’y attache ici. Nombreuses sont les vagues aujourd’hui. Je ferai juste remarquer que la synthèse entre la vision européenne et orientale est apparue dans les années 70. Elle concerne des jeunes athlètes à la peau orange et collante, les cheveux filasses, le sourire niais et les jambes perpétuellement ensablées : les surfeurs. Crétins sublimes de nos plages, ils entretiennent l’idée saugrenue d’une union spirituelle à la mer[5] tout en s’inscrivant dans le mouvement social de protection de la biosphère. Monstrum athlético-moralisant comme on les adore au Club des saumons, cette communauté n’a cependant aucun talent artistique : arrêtons donc ici notre offensive, elle ne la mérite pas.

Si la vague est toujours en vogue, de l’ancienne à la Nouvelle, de Courbet à Cendrars, du mauvais film anti-totalitaire allemand aux plus grands écrits engagés de Camus, c’est que l’homme et c’est bien normal, est fasciné par le mouvement. La télé, la vague, la flamme dans le noir, c’est la même chose. Mais de ce mouvement il faut chercher la dynamique, diriger le flot, canaliser les fluides. Il semblerait qu’on se contente aujourd’hui de la surfer, s’extasiant devant des prouesses ridicules et inutiles. Suivant les folies libertine d’un Thoreau qui déclarait : « Tu dois vivre dans le présent, te lancer au-devant de chaque vague, trouver ton éternité à chaque instant », l’homme resterait condamné à désirer son courant propre, et ferait du mouvement naturel le désir. Ce serait oublier que les vagues ne se lèvent pas si nul vent ne vient les creuser.

Bonaventure Caenophile

[1] « Douceur subite de l’énigme », I. 2. XVI. Gallimard, 2002, pp.191-205.

[2] Quatre-vingt-treize (1874), Les Travailleurs de la mer(1866), L’homme qui rit (1869).

[3] In L’année terrible, 1872.

[4] « Au bord de la mer », 1867, Des Vers, de Guy de Maupassant, 1880.

[5] Cf édito de la revue de Surfrider ; http://fr.calameo.com/read/0002910210165d4a937c5

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