Somme sommaire pour les Gentils

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Le Sacrifice de Noé, par Michel-Ange, 1477-1483, Chapelle Sixtine, Cité du Vatican, Rome.

Jules Renard, dans son Journal, affirme qu’il faut avoir le courage de préférer l’homme intelligent à l’homme très gentil. Céline qui ne peut s’empêcher de dire les horreurs que tout le monde pense tout bas, le relance d’un « Si on se laissait aller à aimer les gens gentils, la vie serait atroce. » Les deux persifleurs en chef du XXe siècle ont définitivement adopté l’acception parisienne du mot, dans la lignée du classicisme, où l’utilisation de l’ironie servie par le décalage des litotes, hyperboles et antiphrases fait l’esprit éclairé, sous les auspices toujours malicieux de Saint Voltaire. Gentil ne veut plus dire « aimable, complaisant, plein de bons sentiments à l’égard d’autrui » et encore moins « agréable à voir pour sa délicatesse, son charme ». C’est un synonyme parfait de con ou idiot.

Quand on sait que le mot vient du latin gentilis, c’est-à-dire « racé », on serait presque tenté d’en appeler aux professionnels de l’indignation anti-raciste, tant l’utilisation du mot s’apparente à de la xénophobie inconsciente. Plaisanterie mise à part, gentil est un mot très utile historiquement car il permet, dans la tradition judéo-chrétienne, de désigner l’Autre sans en faire un objet d’idolâtrie ou de peur incongrues.

S’opposant à la tradition païenne romaine qui considérait l’étranger (celui qui ne parle pas la langue) comme un barbare, l’héritage judéo-chrétien à utilisé cette distinction en désignant Autrui comme membre des autres nations. Le mot hébreu est connu: on parle de goy ou goyim pour tous ceux qui sont exclus de fait par leur naissance de l’appartenance au peuple de Dieu. L’exégèse hébraïque tire du récit de la Genèse sept prescriptions appelées lois noahides (de l’union fraternelle de la descendance de Noé) qui permettent de désigner les hassid oumot haolam, ceux qui, malgré leur disgrâce, peuvent avoir part dans le monde à venir. Ceux-ci doivent donc faire respecter la justice par le biais de tribunaux, ne doivent pas blasphémer, ne doivent pas être idolâtre, ne doivent pas commettre d’unions illicites, ne doivent ni tuer ni voler et enfin s’abstiennent de consommer d’animal vivant (j’espère, que mes amis juifs ne me damneront pas pour mon gout immodéré pour les huîtres).

Là où les dimensions spirituelle et ethnique sont liées dans le judaïsme, Saint Paul, suivant Jésus, choisit de se détacher de cette dernière pour se tourner vers ceux que la tradition de l’Eglise des premiers temps et médiévale désigne comme les « Gentils », c’est-à-dire les peuples païens. Ce bouleversement, qui s’opère autour de la querelle de la circoncision est un accomplissement révolutionnaire de la loi du Talmud. Le concile de Jérusalem, en l’an 50, lui donna raison et fit de l’Eglise ce corps universel mystique que l’on connait actuellement, avec l’objectif universaliste qui fait qu’hier comme aujourd’hui, le chrétien ne peut s’empêcher de convertir. Cependant, il serait trop simple de faire de ce prosélytisme un manque de respect pour les autres religions (même celles qui ne croient en rien). On a beaucoup parlé des trois grands méfaits historiques du catholicisme, je pense aux croisades, aux pogroms et aux guerres de religion. Pour les deux premiers exemples, je renvoie mes Gentils aux textes écrits par Bernard de Clairveaux, celui-là même qui initia la Seconde Croisade. Dans L’Éloge des Templiers, il exprime sa vision de la croisade : « Tuer les païens [les musulmans] serait interdit si on pouvait s’opposer de quelques manières à leurs irruptions et leur ôter les moyens d’opprimer les fidèles. Mais aujourd’hui il vaut mieux les massacrer afin que leur épée ne reste pas suspendue sur la tête des justes. » Il est certain, cependant, que cette croisade intérieure, qui rappellera à mes amis musulmans le djihad intérieur, n’a pas été respectée des deux côtés. Mais cette définition du Gentil reste celle de l’Eglise. De la même manière, saint Bernard s’oppose aux massacres des juifs en Rhénanie sur l’invitation pressante de l’archevêque de Mayence. Il condamne dans sa Correspondance (lettre n°263) le millénariste Raoul qui voulait purifier le monde en vengeant le Seigneur (l’héritage millénariste est évident dans l’histoire de l’antisémitisme) : « Pourquoi tourner votre zèle et votre fureur contre les juifs ? Ils sont les images vivantes de la passion du Sauveur. Il n’est donc permis de les persécuter, ni même de les chasser », répond-t-il aux meurtriers. Léon Bloy s’en souviendra dans son magnifique opuscule Le salut par les Juifs. Je termine avec le catholicisme en affirmant que les mêmes principes de respect s’appliquent aux relations avec les hérésies protestantes.

L’islam a lui aussi son « Gentil » : c’est le kafir (mécréant). Il est dhimmi quand Dar al-Islam (en terre musulmane), et n’a « nulle contrainte en religion » (sourate 2 « La vache », verset 256) , bénéficiant d’un statut de privilégié qui peut varier du meilleur (la Syrie en a longtemps été la preuve) jusqu’au pire (les chrétiens d’Orient endurent cette extrémité tous les jours ces derniers temps). Sinon, il est Dar al-Ahd, c’est-à-dire étranger en paix avec l’Islam : « A vous votre religion, à moi ma Religion » (sourate 109 « Les incrédules », verset 6). Enfin il peut être Dar al-Kufr, c’est-à-dire un agresseur. Dans cette option, le devoir est le djihad, armé ou non, pour rétablir la paix.

La marge d’interprétation des textes et les contextes politiques servent souvent les caricatures selon lesquelles dans les trois religions du Livre, l’animosité envers l’Autre est inévitable. Les hargneux, comme Sophia Aram ou Christine Tasin, font leur recette sur ces idées. Je leur préfère par cent fois Naguib Mahfouz dans Les fils de la Médina et Gotthold Lessing dans Nathan le Sage, et je ne parle pas de plume. De toute façon, la preuve est faite que théologiquement, cette théorie des religions guerrières est infondée. Alors certes, on me dira que mon article est un peu gentil (dans son usage moderne, évidemment). Le fait est qu’on est toujours le gentil, et donc le con de quelqu’un, mais qu’on devrait s’efforcer le plus possible d’être le Gentil d’autrui.

Bonaventure Caenophile

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2 Responses to Somme sommaire pour les Gentils

  1. DALMAS says:

    bravo
    lumineux. qui est l auteur de cette prose magistrale?

  2. Ping: Article sur le concept de Gentil dans la théologie chrétienne | Camille Dalmas

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