C’est toujours l’heure des contes

Melville,_An_Arab_Interior

Un Intérieur arabe, Arthur Melville, huile sur canevas, 1881, Galerie Nationale d’Ecosse.

Bonaventure Caenophile explore l’univers du conte et son cheminement le mène vers l’écrivain égyptien Naguib Mahfouz dans l’optique de réaffirmer la puissance méconnue de ce genre littéraire.

Il est important d’opposer conte et mythe. Souvent d’origine orale et fondés sur une fiction, tous deux s’opposent radicalement dans leurs objectifs. Au delà des enjeux pédagogiques que fait valoir Bettelheim dans La Psychanalyse des contes de fées, le conte ne rentre pas en dialogue direct avec la réalité, là où le mythe se veut fondateur. Le conte n’est ni conceptuel, ni civilisationnel, ni théorique. Il ne crée ni cosmogonie, ni hiérarchie, ni aucune sorte de rationalisation métaphysique.

Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que le grand homme des Lumières qu’était Voltaire s’en est emparé pour ses basses œuvres polémistes. Ses contes philosophiques n’étaient qu’un éclat de rire (plein de sens certes) qu’il n’eût jamais osé comparer à ses tragédies, ni même à ses écrits les plus scientifiques. Mais c’est pourtant Candide qui reste comme l’oeuvre de son siècle, bien que ce texte soit outrageusement caricatural et léger. Voltaire s’amuse, nous amuse, se moque, mais il reste un je-ne-sais-quoi, caché derrière les traits abondants et  » la folle du logis  » (l’imagination selon Malebranche) en oeuvre dans ce conte.
Evidemment, la lourde machine moralisatrice de notre système éducatif aura tout fait pour transformer notre Candide en une pompeuse leçon de vie, en de l’épaisse philosophie sociale. Les insouciants et coruscants Micromégas, Zadig et Ingénu viennent compléter la mélasse pseudo-pédagogique, montée en beurre de morale laïque par les triple busards noirs de notre Ve République. Ces textes n’ont pourtant ni l’assise philosophique (ils ne sont philosophiques que par leur siècle) ni la puissance mythique nécessaire à une telle mission. Parbleu, car ce ne sont que des contes!
Ne croyez pas cependant que le conte est un sous-genre, ni même qu’il est inférieur au mythe. Il a quelque chose de profondément humain, de chaleureux même dans les plus terribles, de charnel, qui en fait le genre littéraire fictif le plus universellement partagé, un des plus primitifs. La littérature occidentale se construit au milieu des murmures auprès du foyer, au centre des cercles de veillée, en creux de ce désir de fiction qui nous caractérise tous à notre échelle et que la tradition orale a portée seule pendant bien longtemps, jusqu’à ce que Boccace, Chaucer, puis les Grimm et Perrault les convoquent enfin sur le papier. Le conte est populaire, et c’est le Voltaire du peuple, celui qui aime se taper sur les reins et se prendre à rêvasser de son temps, qui amuse son cerveau génial de ces ouvrages modestes, mais qui retranscrivent sans peine  » l’esprit  » de la France au XVIIIe. Pas de quoi faire rêver les salons, c’est chose certaine. Mais pour les chaumières et les faubourgs, c’est une autre affaire.
Le conte exprime ce sourd désir d’autre chose qui maintient en vie Shéhérazade et qui fait chavirer les rois. Il n’est donc jamais philosophique et moral mais social et politique. Il est l’ouvrage le plus historiquement en phase avec son temps, l’oeuvre la plus naturaliste qui soit, même et surtout dans ses divagations. Dis-moi quel conte tu écris, et je te dirais comment tu vivais. Les Contes drolatiques sont la jeune Monarchie de Juillet, les Contes cruels la IIIe République naissante. L’esprit du conte est ce déploiement de la réalité romanesque dans la chair du temps, dans ses désirs, le  » ça  » charnel d’une époque.
Comme je ne veux point et certainement ne puis rentrer avec sérieux dans une difficile et épineuse relecture de la France depuis Perrault, c’est ni par exotisme, ni encore par orientalisme que je m’élance dès lors imprudemment vers l’Ouest, mais pour évoquer la merveilleuse utilisation que fait du conte le tout aussi merveilleux Naguib Mahfouz.
Connu du public du fait de son prix Nobel (1988), on l’a peu à peu oublié, et ces nombreux ouvrages qui étaient entrés tout d’un coup dans les bibliothèques des petits Français sont finalement tombés dans un demi-oubli. L’effet de mode était passé. Après l’arabe, il fallait lire les autres Nobels ;  » Ce serait vraiment bien d’avoir un prix Nobel australien l’année prochaine, non? « . De ce coup de balai, seule la tradition orientaliste semblait sortir indemne (cela malgré les travaux d’Edouard Saïd). Elle se déplaçait alors vers le vestimentaire (sacoches à miroirs) , la musique (les années raïs), la gastronomie (mode des tajines), pour finir avec les printemps. Enivrant Orient.
Mahfouz est loin de cela. Il est l’homme de la nation égyptienne. Il a vécu l’occupation et le départ des Anglais, la guerre, le Wafd et le socialisme arabe de Nasser, l’assassinat de Sadate et l’arrivée de Moubarak en 1981. En plus des grands événements qui marquent l’Egypte pendant sa longue vie, son oeuvre embrasse le violent héritage pharaonique, la tradition philosophique du phare d’Alexandrie, le legs des Coptes, du Prophète, puis des Fatimides (ismaéliens), des Ayyoubides de Saladin (Kurdes sunnites), des Ottomans, de Napoléon et Champollion, de Disraeli et Lesseps. Certains de ses écrits, dits de sa période « mystique », ont cet aspect d’intemporalité qui nous empêche de les situer historiquement.  » Il était une fois en Egypte  » lui suffit, car ce n’est pas d’Histoire qu’il veut parler (sauf pendant sa période pharaonique), mais de la césure violente qu’est l’époque en mouvement dans laquelle il vit, et de la prégnance de ce lourd héritage sur le quotidien de son temps.
J’ai parlé de « périodes », facilité permettant de classer les différents types d’ouvrages de la bibliographie de Mahfouz. Il en existe quatre: la première est donc la pharaonique, tournée vers des écrits « historiques » ; la seconde est réaliste : c’est celle de sa saisissante Trilogie du Caire ; la troisième est mystique : lisez sans attendre ce chef d’oeuvre en la matière qu’est Les fils de la Médina ; la dernière est sociale, se tournant plus vers l’actualité bouillante de son pays. Ces catégories sont imparfaites, non seulement chronologiquement, mais théoriquement. L’entrelacs logique qui unit ces œuvres est évidemment l’Egypte. Cependant, c’est une certaine vision de son pays qui résume l’ensemble de cette oeuvre, celle qu’anime tout conteur.
Une figure permanente dans la distribution des rôles des personnages est celle du vieux sage. Il est un cheikh (autorité religieuse), un grand-père ou une grand mère, un vieil ami… toujours en marge, hantant le récit plus qu’y participant, il vit en dehors de la narration. Ce sage, incrusté dans le récit comme le tombeau de Hussein dans le Vieux Caire, résiste au temps du récit. Il l’englobe doucement, tel le léger hijab autour d’un visage féminin. Cette figure esthétique rappelle très nettement l’enrobage narratif autour de l’histoire, l’épaisseur des détails autour du maigre canevas chronologique que se doit d’adjoindre tout bon conteur. L’abondante chair de l’histoire autour du squelette de l’Histoire.
Et en cela la Trilogie cairote, qui n’a rien du conte mais est un roman réaliste (ce qui a poussé certains crétins à faire de Mahfouz le Zola égyptien) joue dans l’oeuvre un rôle de pivot. Tous les contes de la période dite « mystique », tout comme les autres ouvrages, lui répondent. La question de la descendance et de l’héritage incarnés par le père M. Abd el-Gawwad nous est contée dans La chanson des gueux. Le conflit de Yasine le fils frère musulman et de Kamal l’étudiant athée prend tout son sens dans Les fils de la Médina. La perte des valeurs traditionnelles portée par la mère Amina, de plus en plus absente et invisible, dans Le mendiant. La brutalisation de la société dans laquelle tout ces personnages vivent et la mort de Fahmi, le fils cadet dans Le voleur et les chiens… on pourrait continuer cette liste longtemps, surtout s’il l’on venait à y adjoindre les écrits de fin de vie et les autres textes « réalistes » de Mahfouz.

L’esprit du conte enveloppe l’histoire vécue de l’Egypte, tel le léger hijab autour d’un visage féminin.

J’abuse certainement de la définition stricte du conte, certaines œuvres citées se rapprochent par de nombreuses caractéristiques de la saga ou du roman, mais c’est qu’il y demeure l’essentiel, ce pudique enveloppement de la société loin de l’alchimie originelle et pesante des mythes.

C’est peut-être pour cela que notre époque n’en produit plus et préfère rêver de grandes œuvres romanesques et se livrer à des gigantomachies tel des Kaijū de carton. Plutôt que chercher le grand roman de nos vies, le grand roman national ou supranational, nous devrions certainement rendre des contes à notre époque.

Bonaventure Caenophile

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