L’immonde des livres

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Carte bouddhiste du monde, anonyme, XVIIe-XVIIIe, Kyoto. Art Gallery of South Australia.

Le Monde des livres, dont j’attends toujours que quelque bienveillante divinité nous délivre, a publié récemment (le 20 septembre dernier) un affligeant manifeste qui en dit long sur l’état de la littérature contemporaine et de ceux qui s’en font les représentants. Ce manifeste réclame la construction d’une « Cité internationale de la littérature » à Paris. Il est évident que le mot « manifeste » est bien trop imposant et très mal taillé pour rendre compte de ces quelques chancelantes colonnes de texte qui parviennent difficilement à faire tenir debout les deux ou trois poncifs qui font désormais offices de dogmes pour le catéchisme culturel contemporain. Il serait plus juste de parler d’« acte de décès » à propos de cette funèbre paperasse au bas de laquelle rien moins que trente-trois écrivains ont jugé bon d’apposer leur signature. En effet si ce nombre symbolique est habituellement lié à la mort du Christ il l’est ici à celle de la littérature, dont nos trente-trois gardiens du culte culturel s’efforcent laborieusement d’envoûter le cadavre (à défaut, bien sûr, de pouvoir le ressusciter) afin d’insuffler un peu de réalité à leur fantomatique création littéraire et à leur spectrale condition de promoteurs de la culture contemporaine. À ceux qui ont perdu les lettres de la littérature il ne reste plus désormais que le culte piteux de ce qu’ils croient être son esprit, mais qui n’est en réalité qu’un farcesque fantôme qu’ils prennent pour lui et qui n’est autre que leur propre reflet. À ceux-là donc il ne reste plus qu’à demander la construction d’une « Cité de la littérature », c’est-à-dire d’un temple destiné à centraliser leur religion littéraire.
Cette Cité, telle qu’ils se la représentent dans leurs rêves les plus fous, veillera à l’ « éducation artistique » des petits et des grands, et sera, espèrent-ils, un « laboratoire de création », faisant ainsi de la littérature un pur produit de synthèse qui échappera aux règles singulières du génie et dont on pourra enseigner les recettes au sein de « masters consacrés à la création littéraire ». Enfin, selon une de ces formules creuses dont nos auteurs ont le secret, cette Cité permettra de « mettre la littérature au cœur de la ville »… Peut-être nous sera-t-il donc donné un jour de déambuler dans des rues pavées de livres de poche au milieu d’ateliers où l’on pourra se réapproprier les grandes œuvres de la littérature et expérimenter mille autres merveilles issues de la créativité contemporaine ; de quoi nous donner des envies d’autodafés pour les siècles des siècles.
Pourtant, malgré cette entrée en matière peu amène à leur égard, force m’est de rendre justice à nos trente-trois auteurs et auteuses qui, pour la première fois sûrement dans l’histoire de la littérature, nous permettent d’apporter une réponse tranchée à la fameuse question « Qu’est-ce qu’un écrivain ? » : c’est justement quelqu’un qui se ferait pendre plutôt que de faire nombre dans le but de réclamer une meilleure « visibilité » de la littérature au sein de l’espace public, quelqu’un qui préférerait à coup sûr briser sa plume et s’en aller cultiver son jardin plutôt que de s’assembler pour prêcher une diffusion plus large de la « richesse des francophonies et des cultures étrangères », selon le catéchisme antiraciste obligatoire qui fait notamment que nos innocents pétitionnaires n’envisagent pas une seule seconde que la Cité de la littérature dont ils réclament la construction soit autre chose qu’ « internationale » et « ouverte sur le monde », à la façon sans doute dont leurs esprits, véritables carrefours de toutes les idées reçues en circulation sur le globe, sont ouverts depuis longtemps déjà aux quatre vents de la bêtise mondialisée.
Le plus inquiétant dans cette affaire n’est même pas tant qu’un tel projet inepte puisse naître dans l’esprit de quelques insignifiants sosies mais que des individus qui se prétendent écrivains osent souscrire à l’immonde fatras de phrases creuses et de clichés vomitifs qu’est ce « manifeste ». On peut par exemple légitimement avoir des doutes sur la capacité à rendre compte du réel de romanciers qui osent écrire noir sur blanc qu’il est urgent de construire une Cité de la littérature afin que chacun puisse, ouvrez bien vos oreilles, « venir librement y construire son propre rapport à la création contemporaine »… Il va sans dire que j’offrirai une forte récompense à quiconque parviendra à prendre quelqu’un en flagrant délit de se livrer à une telle activité de « construction ». M’est avis que cela doit être fort beau !
La morale de cette histoire ? Nietzsche l’avait tirée il y a plus d’un siècle (ce qui confirme que nos trente-trois énergumènes ne sont définitivement que de simples revenants qui s’ignorent) lorsqu’il écrivait dans le fragment n°193 d’Humain, trop humain : « On devrait traiter l’écrivain en malfaiteur qui ne mérite son acquittement ou sa grâce que dans les plus rares cas : ce serait un remède contre la prolifération des livres ».

P.- L. P.

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One Response to L’immonde des livres

  1. H. says:

    « (…)l’objet qu’il (le livre) désigne est le véhicule d’un art majeur, la littérature. »
    Une 2chevaux ou un porsche ? Peut-être un TGV… Je me suis arrêtée ici, s’en était déjà trop. Flaubert en serait malade !

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