Métro sexuel

RVBStalingradRéflexions sur les comportements scandaleux qui perturbent le bon déroulement de nos pérégrinations souterraines, par Eric Campagnol.

 

« Le puritanisme anglo-saxon nous dessèche chaque mois davantage, il a déjà réduit à peu près à rien la gaudriole impromptue des arrière-boutiques. Tout tourne au mariage et à la correction. »

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

J’apprends récemment, grâce au Monde, que les hommes prennent plus de place que les femmes dans le métro, ce qui ne va pas du tout on s’en doute. Ils continuent à prendre plus de place, comme depuis des siècles et des millénaires, et tout comme s’ils n’étaient pas au courant que la France et l’univers avaient entamé leur transition sexuelle, c’est-à-dire leur transition du stade sexué au stade arc-en-ciel, beaucoup plus rigolo, beaucoup moins stigmatisant. Tout le monde sait qu’un arc-en-ciel c’est une sorte de pont qui ne relie rien, et c’est exactement ce qu’on veut. Jeter des ponts entre des rives qu’on veut voir disparaître, l’homme et la femme. Tout le monde aime les arcs-en-ciel. Et tout Le Monde est d’accord pour déplorer la persistance des « comportements sexués » qui font adopter aux hommes des postures machistes – d’abord, pourquoi personne ne critique un homme quand il écarte les jambes, bien campé sur ses pieds, du haut de son strapontin ? Pourquoi on y verrait chez la femme seule un appel au vice ?

Les Suédois du Sörmland ont sans doute voulu régler le problème en prévoyant d’obliger les hommes à pisser assis comme tout le monde, mais voilà, entre ceux qui veulent le faire asseoir là où il devrait rester debout et ceux qui constatent que, décidément, même assis, l’homme ne peut s’empêcher d’être un gros salopard, on ne sait plus où donner de la tête dans le pays champêtre de l’Egalité. Les idées fusent, il n’y a pas à dire. Mais tout cela manque assurément de coordination. On n’est pas bien loin de l’épineux problème posé par la prostitution : faut-il l’interdire, comme en Arabie saoudite ou comme, bientôt, en Suède (le doux sentiment qui vous gagne, n’est-ce pas ? quand dictature et modernité se rejoignent comme par enchantement), ce pays qui nous a donné l’idée de pénaliser les clients, ainsi que le préconise le ministre des Droits des femmes ? Ou au contraire laisser faire en se disant qu’après tout, si l’on se revendique à longueur de temps de la « libération sexuelle » des années 1970, il serait temps de prouver qu’on n’a pas menti depuis le début ? Encore une fois ça s’écharpe et ça part dans tous les sens entre membres du même camp, celui des ennemis du sexe.

Maud Olivier, député socialiste, est à la fois très effrayante et très emblématique de la grande friche d’idées de merde où vont pourrir en hymnes larmoyants les enthousiastes forcenés du progrès. C’est elle qui, avec une petite camarade de classe, a proposé le projet de loi sur la pénalisation  du recours à la prostitution (elles voulaient aller jusqu’à l’emprisonnement), tout en faisant très fermement les gros yeux à toute idée liberticide, sans rire une seule fois s’il vous plaît. Interrogée par des lecteurs sur le site du Monde, ce chou à la crème expliquait très sérieusement que l’instinct sexuel n’existe pas, que les « besoins sont créés de toute pièce » et donc « peuvent être contrôlés » – en d’autres termes, que Freud est un con, que l’Eglise catholique s’est plantée et que l’humanité, depuis le départ, a tout faux. Que tout est à refaire. Qu’il faut rééduquer tout le monde (sauf Le Monde). Faire comprendre à ces gros cochons qui prennent de la place sur les banquettes du métro que « libération sexuelle » signifie bien plutôt « libération du sexe », « contrôle des pulsions », « éducation à la sexualité » (et surtout pas « instruction », grands fous ! il faut de la morale là-dedans). « On doit apprendre à réguler, à organiser son envie de relations sexuelles en fonction, déjà, des préférences de sa partenaire, et aussi des contraintes de la vie sociale », conclut cette porte-étendarde de la liberté – une liberté  bien curieuse, mais il suffit de s’entendre sur la définition, en gardant bien à l’esprit que les dictionnaires ont changé depuis que les petits cons d’antan ont battu les rues de Paris à la suite du rikiki Dany. Une façon bien claire, quoique enfantine, de dire que « mon corps m’appartient », « jouissons sans entrave » et « faites l’amour, pas la guerre » n’étaient que des blagounettes.

Non que rien n’ait changé dans le rapport de la société au sexe, bien au contraire ! La preuve, c’est justement que Mme le député aborde le sujet en étant persuadée qu’au fond, le sexe peut exister sans mauvaise arrière-pensée, sans égoïsme et sans instrumentalisation. C’est ici que se situe la rupture et non ailleurs ; non dans le libertinage ou l’utilisation du sexe pour le pouvoir, l’argent ou toute autre sombre histoire ; non dans les slogans des crétins à duvet de mai 68, qui n’étaient pas le chant de la révolution mais celui, affreusement faux, de la connerie en partage ; la rupture véritable est dans le libertarisme, qui est une espèce de cri d’angoisse, d’appel terrorisé vers l’innocence évaporée, un cri d’adolescent, un beuglement de branleur – au sens strict – tétanisé à l’idée que ses petites manipulations dans le noir ne soient pas tout à fait pures (non, je ne vise pas là que Michel Onfray[1]).

Comme si des millénaires d’expérience avaient disparu sous l’effet d’une magie fort moderne. Comme si Balzac n’avait rien écrit, ni Baudelaire, ni Maupassant : comme si Bel-Ami était resté au fond d’un tiroir. Comme si Céline n’avait pas écrit : « Autant pas se faire d’illusion, les gens n’ont rien à se dire, ils ne se parlent que de leurs peines à eux chacun, c’est entendu. Chacun pour soi, la terre pour tous. Ils essayent de s’en débarrasser de leur peine, sur l’autre, au moment de l’amour, mais alors ça ne marche pas et ils ont beau faire, ils la gardent tout entière leur peine, et ils recommencent, ils essayent encore une fois de la placer. »

Je parlais de l’Eglise catholique et je persiste : c’est à peu près la seule (Freud, sans vraiment s’en rendre compte, fera la même chose) à marquer une fois pour toute avec détachement le sexe du sceau de l’infamie. « Il ne vous sauvera pas », dit-elle. Aussi a-t-elle condamné en bloc et sans chichis à peu près tout ce que les libertins se sont ensuite efforcés de pratiquer. Et elle n’a jamais été naïve, elle, en se persuadant par exemple que la moindre éducation aux bonnes pratiques était possible : elle s’est contentée d’interdire en sachant très bien que de toute façon les pécheurs n’y arriveraient pas (raison pour laquelle, pendant deux mille ans de christianisme, la prostitution s’est très bien portée, du moins jusqu’à l’arrivée triomphale du puritanisme). Et elle n’a jamais non plus fait semblant de croire que tout irait pour le mieux en ce bas monde en bénissant toutes les pratiques. Elle a maintenu et maintient, résolument, la gêne. En toute lucidité. En canonisant en masse des religieuses, des prêtres, des moines, et des prostituées aussi. Après tout, le Christ en croix était entouré des deux seules personnes dont on ne veut plus entendre parler : une vierge et une putain.

Tout ou rien, en somme. Marie-Madeleine n’a pas abandonné son ancienne vie pour pratiquer une sexualité consentante et gratuite avec le partenaire de son choix. Sans doute Maud Olivier ne peut-elle rien comprendre à cette façon de faire. Mais en fin de compte on ne lui demande pas de comprendre, elle se contente de pénaliser. Au nom de la liberté.

Et dans tout ce fatras, personne n’a songé que le problème de la place dans le métro aurait pu être résolu en élargissant les tunnels, les rames et les strapontins. Ou en interdisant les sièges.

Eric Campagnol


[1] Dont il faut lire Le Crépuscule d’une idole, très instructif. Ce livre censé être une charge contre Freud (et le catholicisme) révèle surtout que le petit Michel, traumatisé par ses passages au confessionnal, dans lequel personne ne le rassurait sur le caractère sain de la masturbation, s’est mis à détester tous ceux qui ne tenaient pas un discours laudateur et réconfortant – naïf, en un mot – sur le sexe.

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One Response to Métro sexuel

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