Fesse-moi si tu peux

Max Ernst, "La Vierge corrigeant l'enfant Jésus", Museum Ludwig, Cologne, photo Stadt Köln, Rheinisches Bildarchiv © Adagp, Paris 2008

Max Ernst, La Vierge corrigeant l’enfant Jésus, Museum Ludwig, Cologne, photo Stadt Köln, Rheinisches Bildarchiv © Adagp, Paris 2008

La condamnation récente, par le tribunal de Limoges, d’un père de famille qui a eu le malheur d’administrer une fessée déculottée à son enfant, provoque des réactions aussi bien enthousiastes (ce qui n’est pas notre cas) qu’hilares (ce qui l’est nettement plus).

« Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque les jeunes méprisent les lois, parce qu’ils ne reconnaissent plus, au-dessus d’eux, l’autorité de rien et de personne, alors, c’est là, en toute beauté et toute jeunesse, le début de la tyrannie. » Platon, La République

« On ne devrait jamais sous-estimer le caractère prévisible de la bêtise humaine. » Vinnie Jones, Snatch

Les anthropologues qui étudieront, dans cinq cents ans[1], les fragments que le cannibalisme  masochiste de notre civilisation aura daigné leur laisser ne manqueront pas de s’horrifier – ou de s’extasier, tant son étendue relève de l’extraordinaire – devant notre capacité à creuser toujours plus profond pour nous ensevelir dans la fosse commune de la léthargie post-sexuée et post-hiérarchisée. On apprend par exemple dans les inénarrables brèves du Figaro qu’un coup de pelle supplémentaire a été donné par le tribunal correctionnel de Limoges. Les juges s’évertuent une fois de plus, avec une constance qui eût été louable s’ils l’avaient employée à autre chose, à s’ériger en fossoyeurs de l’exceptionnalité, en lévites de la platitude, en zélateurs du mou.

Dans une décision en date du vendredi 11 octobre, les magistrats limougeauds, qui outre l’office, partagent avec les croque-morts le noir de l’habit[2], ont donc décidé de condamner à 500 euros d’amende un père qui avait eu l’outrecuidance de fesser son môme, châtiment assorti de 150 euros de dommages-intérêts pour la mère de l’enfant. C’est vrai que la souffrance de la pauvrette a dû être insoutenable, non, vraiment.

Si, comme l’a dit Philippe Muray, « l’invention perpétuelle de nouvelles infractions pénales est un sport de combat », Estelle Lamotte-Genet, présidente de l’aréopage auteur de ce grand moment d’indignation sentimentaliste, doit en être le Jérôme Le Banner[3]. « C’est une violence ! », tonne-t-elle. « Doublé d’un acte humiliant pour l’enfant qui, à 9 ans, se retrouve les fesses à l’air pour se faire frapper. » Ce n’est plus une souris qui accouche d’une montagne, mais carrément un ver de terre qui nous pond le mont Fuji, le tout pour une broutille qui, en son temps, causait chez le conteur Pierre Gripari et le chanteur Pierre Chêne une nostalgie hilare. Qu’ils tremblent, les pères aliénants, les phallocrates dominateurs, les masculinistes barbares, les vestiges d’une misogynie patriarco-fascisante ! Le temps de l’indignation est révolu, place au foudroiement jupitérien du juge pénal. La fessée ne sera bientôt plus qu’un jeu érotique au lieu d’être le symbole honni de l’oppression de ces chers bambins[4]. Tout ne sera que douceur sucrée et bienveillance débonnaire, sous l’œil vigilant des femmes et pour le plus grand bonheur des enfants qui pourront piquer le Nutella dans le placard et insulter leurs géniteurs en toute impunité, protégés qu’ils seront par l’invocation rituelle de leurs anges gardiens en uniformes bleus et robes noire. Lesquels anges gardiens seront bien emmerdés si par extraordinaire certains de ces jeunes gens choyés décident de braver des lois plus contraignantes que les bonnes manières et la piété filiale[5].

Mes parents, que je chéris, et qui m’ont donné une éducation dont je n’ai pas à rougir, pouvaient avoir la main leste, parce que j’étais un petit con[6]. Au tarif calculé par le tribunal de Limoges, à trois fessées et autres taloches par semaine à peu près, de mes quatre à mes dix ans, mes parents seraient redevables de quelque 468 000 euros. Encore en exclus-je les dommages-intérêts prononcés en faveur de la mère de l’enfant, puisque ma sainte génitrice (que Dieu la bénisse) ne rechignait pas à m’administrer elle-même les corrections que mes écarts rendaient nécessaire. Mon père avait ramené d’Afrique un instrument redoutable, nommé chicotte et constitué de lanières en osier dont le frottement était particulièrement dissuasif. Mes sœurs et moi-même devons à cet ustensile d’avoir forgé la discipline intellectuelle et morale, le caractère et les manières qui ont été le terreau de tous nos succès, mais aussi d’avoir stimulé notre imagination en nous inspirant toutes sortes de stratagèmes pour l’épiler avec la patience d’une esthéticienne dans un spa cinq étoiles, dès que nos parents avaient le dos tourné[7]. Divine chicotte, louée sois-tu.

À vouloir s’illusionner avec le fantasme d’une éducation purement incitative, les chantres de l’éducation par la guimauve et leurs sbires de la magistrature militante couvent une société surprotégée, donc faible. Ils seraient bien inspirés de se souvenir qu’une civilisation gavée d’œstrogènes est une civilisation en faillite. La Révolution, la période la plus sexiste de l’histoire de France[8], est une réaction sanglante de la virilité populaire face à la mollesse des éphèbes chamarrés et poudrés de la cour de Versailles, qui feraient figure de Stallone sous créatine à côté des hipsters métrosexualisés de la rive gauche[9]. Pour échapper à la guillotine, fessons ! Nos preux magistrats oublient que ce n’est pas en polissant le marbre avec un carré de soie, mais bien en le martelant au burin, que Praxitèle a accouché de ses plus grands chefs-d’œuvre. Ils s’imaginent à tort qu’une correction sévèrement mais justement administrée équivaut à tabasser sa progéniture à coups de tessons de bouteille. Comme si le fait de boire une bière de temps en temps faisait de votre humble serviteur un Boris Eltsine en puissance : en dépit des craintes de mes géniteurs et des hystéries du ministère de la Santé, il y a de la marge.

Edmond Leboîteux

[1] Selon mes calculs les plus optimistes.

[2] Avec les prêtres aussi : ils essayent même d’en singer le col romain. Cela renforce l’impression que l’institution judiciaire est devenue l’instrument d’un interminable service funéraire, dont l’introït fut récité, en son temps, par son lointain et séditieux ancêtre le Parlement de Paris, allié avec les avocats qui formaient les gros bataillons des illuminés.

[3] La comparaison est loin d’être flatteuse envers ce grand homme, incarnation de cette race que Daniel Herrero, qui en est membre éminent, qualifierait de « papédé ». S’il lit ceci, j’aimerais premièrement qu’il reçoive l’expression de ma plus vive admiration, deuxièmement qu’il accepte mes plus plates excuses, et troisièmement, dans la mesure où il fait le double de ma carrure et le triple de mon poids, qu’il évite de me poutrer à coups de doubles high kicks dans ma frêle gencive. Merci d’avance, Gégé. On t’aime.

[4] J’allais dire « de ces chères têtes blondes » mais j’en connais qui trouveraient le moyen de me chercher noise.

[5] Laurent Fabius, Marisol Touraine, ô crème de la crème des éducateurs modernes, je vous salue bien bas. Et votre irréprochable progéniture avec.

[6] On me fait régulièrement comprendre que je le suis toujours, mais je m’éloigne du sujet.

[7] Il nous a fallu quelques années pour neutraliser la bête. Les petits derniers ignorent ce à quoi nous leur avons fait échapper.

[8] Ce n’est pas notre ami Aurélien Hautecoeur qui me contredira, lui qui vénère religieusement Olympe de Gouges.

[9] Le lien n’est d’ailleurs pas de moi, mais bien de Sofia Coppola, icône des susmentionnés, qui dans un parallèle troublant – parler de sursaut de lucidité serait trop beau pour être vrai – dépeint une Marie-Antoinette avide de cupcakes. Ça ne s’invente pas.

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