Quel avenir pour la désobéissance civile ?

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La Manif pour tous, dont l’enthousiasme et la frénétique hystérie sont peu à peu retombés[1], a marqué la reprise du concept de désobéissance civile par une grande proportion de citoyens. Ce genre d’appropriation et de contagion est rare. En général, la désobéissance est le fait de personnalités fortement convaincues et courageuses, (ou d’individus marginaux, têtus et téméraires), qui décident d’enfreindre des lois qu’ils jugent non démocratiques et contraires au bien commun – si ce n’est pas pour eux un pléonasme. Lorsque les gens modérés s’en emparent, avec leurs lots de personnalités et de marginaux, c’est que la question soulevée doit être bien sérieuse.

Lors du mouvement LMPT, nombreux sont ceux qui ont cru que le temps de la désobéissance était venu puisqu’il fallait plus ou moins « renverser un gouvernement non seulement incompétent, illégitime, mais en plus inique ». Notamment dans la caution qu’il apportait à la destruction d’un modèle familial fondé sur les lois naturelles. Pour d’autres, plus modérés, la désobéissance, après l’épuisement des recours démocratiques, devait mener à une reconnaissance du mouvement de la part de l’opinion et un recul de la loi chez les parlementaires, à travers des actions et des initiatives très diverses.

Après Occupy Wall Street, les Indignados, les Anonymous, ce fut en gros le tour des catholiques indignés, qui ont réussi à rassembler la majorité de leurs paroisses, en plus de certaines mosquées, de certaines synagogues, de quelques associations à préoccupation sociale ; et tout cela dans un seul mouvement. Or, malgré les tentatives acharnées des Veilleurs pour endormir les CRS, les affiches, les conférences, les actions d’éclats, il n’y a apparemment pas eu de résultats probants, puisque la loi est passée. Tout cela fut donc fait en vain ? Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Un vague mauvais souvenir de soirées durant lesquelles les discussions était houleuses ou franchement tendues ? Des brouilles avec des amis de longue date ? De bons souvenirs de communion et de fraternité, de réappropriation de l’espace social et de l’action politique ? Un peu de tout cela sans doute.  Ces actions où l’on se faisait un devoir moral de se rendre, comme au culte, en défenseur de ses convictions, ou tout simplement par plaisir, mondanité ou jeu, n’ont pas abouti à l’effet escompté.  Les médias n’ont pas franchement relayé la légitimité du mouvement, les députés sont demeurés imperturbables ou se sont trompés de bouton.

Alors pourquoi lorsque ce sont les écolos, par exemple José Bové et Noël Mamère qui coupent des OGM, ça fonctionne, et pas pour les braves gens de LMPT ? Tout d’abord, il faut rappeler que la désobéissance doit mener à une reconnaissance consensuelle d’un intérêt général jusque-là empiété. La comparaison avec l’écologie n’est pas oiseuse, car c’était plus ou moins le même raisonnement qui fut à l’œuvre pour le mariage : la modification d’une tradition familiale/agricole, dite naturelle (avec toutes les tenants et aboutissants philosophiques que cela implique) peut se révéler risquée et systémique, et nécessiterait en conséquence l’application d’un principe de précaution pratique/morale. L’erreur était justement de croire que ce qui fonctionne plus ou moins pour les questions matérielles peut s’appliquer au domaine spirituel des valeurs. Les valeurs s’expérimentent et se choisissent, elles ne se prouvent pas. Si la matière bénéficie de ce qu’Alexandre Jenni appelle « l’évidence fruste de ce qui se voit »  ce n’est pas le cas du mariage… d’autant plus dans une société où il y a autant de séparations et de divorces, est-il utile de le rappeler. C’était illusoire d’avoir là-dessus une posture scientifique, mais c’était bien essayé au moins. Il s’agissait dès lors de convaincre plus que d’affirmer. Mais convaincre qui ?

D’abord l’opinion. Mais si celle-ci est paradoxalement conservatrice en termes de nature paysagère (car la terre, elle, ne ment pas[2] !), elle est plus franchement progressiste sur la nature humaine… ce qui était déjà mauvais signe.

D’autre part, le pari était risqué de s’attaquer à un droit, puisque c’est aller contre l’extension illimitée des droits, qui caractérise le mouvement de fond des démocraties occidentales depuis cinquante ans. Le droit des enfants n’existant, encore une fois, qu’à travers le concept écologique des « générations futures » héritée de Hans Jonas[3]. Ce combat était plutôt risqué en somme, mais il était courageux et nécessaire de le mener. Nécessaire, car il a réveillé une génération.

Après l’opinion, les juges du Conseil. Mais pourquoi diable ceux-ci seraient plus légitimes que la nation et le corps politique pour trancher le nœud gordien de cette affaire ? Après le scientisme, LMPT a péché par excès de judiciarisation et désaveu du politique. Mais effectivement c’était un recours qui n’avait rien à envier à une chimérique union non partisane des parlementaires.

Cependant on regrettera la façon dont cela  a pu se passer. Car la « Manif » a cumulé tous les maux politiques du malaise français : centralisme, spectacularisme, abêtissement grégaire, marketingatisation et réduction du débat, désaveu du rôle du politique etc.

Le général Dary et son état-major, en excellents militaires qu’ils ne doivent pas manquer d’être, nous ont fait construire un magnifique pont sur la rivière Kwai. Quelque chose de propre, de net, sans aucun doute, mais qui ne pouvait pas nous mener bien loin.

De plus, pourquoi nous infliger de tels représentants ? On se plaint d’avoir été 700 000 citoyens bafoués, mais on se laisse représenter par si peu de gens, si peu représentatifs. On se moque de Hollande, de ses grosses lunettes et de son éloquence de bègue, mais qui a déjà écouté par exemple Béatrice Bourges – la « bien nommée » comme l’appellent les petites pestes du Canard[4] – l’ancienne porte-parole du mouvement ? Elle est très ennuyeuse, cette dame, lorsqu’on l’écoute à la télévision on a envie de piquer du nez. C’est assez pénible d’écouter quelqu’un d’aussi peu éloquent au sujet d’une si noble cause. Ce serait bien de ne pas la subir trop longtemps d’ailleurs, ou mieux, de lui payer un coach. Sainte Frigide, quant à elle, était certes quelqu’un de très méritant, comme tant d’autres d’ailleurs, mais bon, quand avoir eu l’ENA, apparemment, ne suffit pas à gouverner la France, Sciences Po et une expérience de comique ne suffisent pas non plus, il faut se rendre à l’évidence, pour mener une manif et un mouvement de contestation de cette envergure.

Tout est là, d’ailleurs, dans ce « mener une manif », avec son lot de ballons, de sifflets, de pulls et de drapeaux et de slogans affligeants que ça a impliqué, comme on prend un gosse par la main. Le sempiternel  Samuel Laurent du Monde, soulevait, dans un article écrit sans doute avec ses pieds, le manque de consistance des associations engagées, et le côté jacobin de l’organisation. Il n’avait pas tort.  La droite se plaint de ses hommes politiques, et que tout aille mal en France. Ils n’ont pas tort non plus. Mais pourquoi alors avoir délaissé la sphère publique au profit de la sphère privée, et des associations qui la constitue justement ? Combien de brillants avocats d’affaires, de pédégés, de conseillers, de cadres, d’employés y a-t-on vus, et si peu de représentants d’envergure ? Pourquoi si peu de collectifs ? Des régions, ça y en avait, un vrai défilé scout. Sans doute parce que trop de gens ont oublié que la politique ce n’est pas seulement le gouvernement, c’est bien davantage la société civile : cet espace protéiforme d’associations, d’initiatives privées, qui constituent la colonne vertébrale d’une nation[5]. La loi est peu de chose face aux mœurs. L’action politique est peu de chose face à la somme de millions d’actions individuelles. La conjonction des deux produit le meilleur comme le pire de l’histoire des peuples.

Dès lors, que faut-il retenir de la Manif pour tous ? On osera dire qu’elle représente tout ce qu’il ne faut plus faire. Laissons les partisans du mariage pour tous se marier, divorcer, et tâcher d’être de bons parents, bref, comme avant la loi mais de façon officielle. Rendez à César ce qui est à César, aux gens ce qui est au gens : l’amour  et l’éducation. Le mariage traditionnel ne se « vendra » jamais mieux que par l’exemplarité de ceux qui l’incarnent, en attendant un éventuel ou chimérique rebasculement des mœurs et des lois.

Les objectifs sont ailleurs, comme voulait justement le souligner le mouvement, et il ne faut pas les perdre de vue : emploi, justice, prospérité, grandeur et union de notre nation (et donc réconciliation de toutes ses communautés). Aussi, si nous voulons être les auteurs et les acteurs de la société dont nous hériterons dans vingt ans, nous devons continuer à nous engager dans la sphère sociale, et veiller à ne pas laisser les médiocres, les affligeants et les voraces occuper tout le paysage politique. Et quels sont donc ces sujets d’importance et de priorités ? Notre définition de la démocratie, sa pratique, nos conceptions de la vie civile, politique, de la prospérité, de la grandeur, de l’équité sociale et de l’éducation etc. autant de question qu’on pourrait résumer à une question : comment faire, au-delà des clivages, une France unie et prospère ?

En conclusion, quel avenir pour la désobéissance civile ? D’un point de vue politique, il est peu envisageable d’en faire une ligne de  conduite. Les bonnets rouges illustrent à leur tour toutes les ambiguïtés de la chose : entre désespoir légitime, vandalisme et récupération. Mais si l’on s’intéresse au long terme,  l’esprit d’audace et d’initiative collective doit prévaloir sur la réaction primaire. L’avenir appartiendra au rétablissement de la noblesse de l’engagement civique, politique et culturel.

Alexandre Pâris


[1] Le ridicule épisode de « la banane qui assassine la République » peut être rangé dans un des grands moments d’hypocrisie et d’hystéro-tartufferie parlementaire. La jouissance manifeste et impudique de tous ces hérauts de la morale publique s’en prenant à une petite fille, illustre après l’affaire Léonarda, le nouveau paradigme du dialogue français : un adulte s’adressant unilatéralement à une jeune fille, tantôt dominé, tantôt dominant.

[2] Du programme du maréchal Pétain, « Travail, Famille, Patrie », c’est peut-être la seule chose que retient l’opinion contemporaine.

[3] Le principe responsabilité, 1979.

[4] Les dossiers du Canard enchaîné, « Les nouveaux réacs ». Très drôle, de mauvaise foi,  manquant beaucoup de rigueur philosophique et de déontologie journalistique. Comme les Guignols en fait.

[5] Trop de gens compétents sont partis dans le CAC 40 au détriment de la société civile, disions-nous dans un précédent article.

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