Vivisection de la télévision

secretstoryIl est étonnant, ce visage qui regarde vers moi. Une petite bouche crispée aux lèvres à peine remuantes, aux coins fendus de rides soucieuses, des yeux trop maquillés qui s’écarquillent, des cheveux très blonds au soigneux brushing. Il est très difficile de savoir ce que pense vraiment cette femme, qu’on se figure à la fois rongée par la haine de soi, diminuée par la dépression et terrorisée par l’objectif de caméra, cet œil impitoyable braqué droit sur elle. On ne sait jamais tout à fait ce qui se passe dans la tête de ceux qui se retrouvent à la télévision – comme si la télévision était un lieu, alors qu’elle est utopique au sens strict, c’est-à-dire nulle part, car absolument partout. Comment voulez-vous avoir l’air naturel et détaché quand toute la morale du monde vous fixe de son œil noir de cyclope numérique ?

C’était dimanche soir sur TF1, dans l’émission Sept à huit. Je ne regarde à peu près jamais la télévision, mais je ne regrette pas non plus d’être tombé sur cette émission-là. Sept à huit est un « magazine d’information ». Il informe. Il enseigne, aussi, il éduque, surtout. Ce visage qui regardait vers moi était celui de l’auteur du livre Moi, homophobe. Sa relation fusionnelle avec son fils s’était brisée quand elle avait appris qu’il était homosexuel. Elle l’avait rejeté et s’imaginait le placer en thérapie. C’est elle qui y a terminé et s’y est rendu compte de sa propre noirceur, avant de déboucher sur la lumière de la tolérance et d’écrire un livre traitant de son péché passé. Ce visage halluciné, incompréhensible, c’est celui d’une rescapée du Mal. Une de plus. La société progresse. Bientôt chacun se fera soigner et écrira un livre. Moi, raciste. Moi, grossier. Moi, fumeur. Une avalanche de mea culpa. De la repentance par caissons entiers.

On apprend au passage que tout péché vient seulement de l’incompréhension. Vieille rengaine qu’on répète : par réflexe, on n’aime pas ce qu’on ne connaît pas, etc. Grosso modo, il suffit de prendre des cours pour atterrir en terre de Bien (en Télévision, autrement dit). Il suffit de connaître pour aimer, puisque tout est aimable, et surtout ce que l’humanité a toujours négligé, ou méprisé, ou détesté. Elle n’aimait pas les homosexuels parce qu’elle ne savait pas qu’ils étaient comme les autres. En voilà une bonne idée, dites donc. J’aimerais qu’elle fonctionne pour les choux de Bruxelles, mais voilà : j’ai beau les connaître, rien n’y fait. Ils me sont définitivement insupportables d’amertume.

Evidemment personne n’est là pour dire que l’homophobie, ânerie puritaine, n’a pas pour contrepoint l’homophilie sauvage (l’ânesse qui se décompose sous le grand Œil finit par dire qu’elle serait déçue que le fiston se mette avec une fille), mais un sain désintérêt, qu’on a appliqué depuis que l’homme est homme – tant il est évident que la « persécution des homosexuels » n’a jamais existé, et n’est apparue que lorsque la modernité naquit, c’est-à-dire aux XIXe et XXe siècles.

Sept à huit, magazine d’information, ne s’est pas contenté de nous montrer la désintégration volontaire et enthousiaste de cette femme qui promeut désormais son livre comme on se flagellait publiquement jadis : il s’est aussi employé à tartiner du bon sentiment sur les deux faces de son pain fort indigeste, en commentant, des larmes plein les mots, le désarroi de ces parents dont les jumeaux, nés au Canada d’une mère porteuse, ne sont pas reconnus.

De cette affaire, les journalistes n’avaient qu’une seule conclusion à tirer : il est grand temps de légaliser la gestation pour autrui.

A l’heure où la prostitution est la cible de toutes les haines gouvernementales, au motif qu’il est épouvantable de vendre son corps, il y a de quoi se poser quelques questions. Il y a peu, dans Libération, une féministe dénonçait, avec la virtuosité stylistique qui distingue le militant, cette pratique inique. Pour ceux qui y verraient une incohérence, il suffit de voir que le problème n’est, en fait, pas du tout lié à la marchandisation du corps, mais bien au fait que la prostitution soit un service sexuel, qui, de surcroît, profite pour l’essentiel aux hommes. On se fiche pas mal de la vente ou de la location d’un corps ; ce que l’on déteste par-dessus tout, c’est que quoi que ce soit ait trait au sexe, et en particulier au sexe à l’ancienne (on se doute bien que personne ne paie une prostituée pour « oser le clito » avec elle).

Au fond, Sept à huit, comme la plupart des émissions et des productions journalistiques, a pour seule activité l’éloge de la loi dans sa totalité – ce qui passe par l’encensement des existantes et l’appel à plus de lois partout où est détecté un de ces épouvantables « vides juridiques » dont la nature moderne a horreur. La loi sur le mariage pour tous, la loi pénalisant les propos (et bientôt, qui sait, les arrière-pensées) homophobes, sont de brillantes avancées et il convient de les célébrer de tout notre cœur ; la loi légalisant la gestation pour autrui doit arriver le plus vite possible, et on espère vivement qu’elle n’arrivera pas seule, mais accompagnée de milliers de petites copines.

Ça n’est que ça, en définitive, la télévision. Une machine à demander des lois, à les prévoir, les choyer, les chérir, les appeler, les appliquer. Un gros œil et une grosse bouche pleine d’images, qui crache entre nos murs, à longueur de temps, des réclamations légalomanes.

Eric Campagnol

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