Panorama de la culture geek (6): Le complexe de Zelda

Zelda-et-link

Zelda et Link

La sexualité est un sujet tabou pour la modernité. De fait, on considère le sexe comme fondamentalement bon, mais on ne cesse de le contraindre. L’actualité récente, en particulier le débat autour de la prostitution, confirme le retour à un ordre moral du sexe, à un puritanisme qui vient coudre la lettre écarlate à la veste de tous ceux qui semblent s’écarter de l’ébat raisonné. Dans la communauté geek, que l’on a tendance à considérer naïvement comme abstinente, ou obnubilée par un onanisme numérique, la question du sexe prend une tournure particulièrement  intéressante. Alors évidemment, il y a la problématique de l’enfance, car on le sait, du jeu vidéo aux comics, la clientèle ciblée reste en partie très jeune, même si les parents attardés bavant devant Candy Crush dans le métro, tout comme un mouvement adulte plus intelligent et plus minoritaire, tendent à changer la donne ces dernières décennies.

Cependant, réduire les jeux vidéo ou les mangas (ou comics) à un produit d’infantilisation est malhonnête, et il est amusant de remarquer que tous les gens qui défendent un tel point de vue n’ont généralement jamais touché de manette de leur vie, ni ouvert le moindre livret. Les comics écrits par Alan Moore, les jeux Metal Gear ou les mangas de Katsuhiro Ōtomo s’adressent clairement à un lectorat plus âgé, même si une lecture enfantine est possible, laissant paraître différents degrés de lectures, comme pour Le Petit Prince, exemple du genre.

L’entreprise japonaise Nintendo s’est spécialisée dans ce type d’expérience, avec un présupposé inverse : le jeu pour enfant peut être parcouru en tant qu’adulte, et bien sots sont ceux qui considèrent que Pokémon, Zelda ou Mario sont des licences interdites aux plus de 18 ans. On fait souvent allusion à ce sujet au fameux « complexe de Peter Pan », de l’enfant qui ne veut pas grandir pour demeurer dans son pays des fées, et techniquement, pour ne pas perdre son innocence.

Le jeu vidéo nous offre un tout autre exemple de complexe, que j’ai envie de nommer le complexe de Zelda, pour « troller » tous ceux qui m’affirmeront avec dédain qu’il devrait s’appeler complexe de Link. Enfin, pas vraiment.

Reprenons : dans la série de jeux vidéo de Nintendo nommée La légende de Zelda, dirigée généralement par Miyamoto, un jeune héros, nommé Link, doit (souvent) sauver une princesse nommée Zelda. Jusque-là, rien de plus qu’une énième refonte de la quête chevaleresque, allégorie de la séduction que l’on retrouve déjà dans Le Roman de la rose au XIIIe siècle.

Le problème vient du fait que la conquête n’aboutit jamais vraiment, et que les fins narratives semblent éclipser tout succès amoureux, toute conquête virile. Link, qui a parcouru le vent, le temps, les cieux et les rêves pour conquérir sa bien-aimée, n’en retire qu’un regard tendre, très rarement un baiser (et encore, il est d’une pudeur parfaite), avant de se voir plongé dans une nouvelle aventure. L’impossibilité de l’amour moderne dans ce jeu vient ternir l’idéalisme fusionnel du couple tel qu’on l’idolâtre aujourd’hui. Link est un adulte-enfant, et à ce titre, son amour est étrange et donc inconcevable. Il n’est jamais complètement enfant, ce qui ferait de lui un bon petit diable ou un pervers polymorphe, selon que vous soyez lecteur de la comtesse de  Ségur ou de Freud. Il n’est jamais adulte, ce qui lui aurait permis une conquête totale, entendez une possibilité de sexualité. Les puristes s’étrangleront, et à raison : Link est bien trop jeune pour cela ! Ce serait le salir, notre joli petit elfe !

La pudeur autour de la sexualité ici décrite ne doit pas vous tromper. Elle est largement compensée par d’autres médias, sur lesquels je reviendrai peut-être plus tard. Reste ce constat que l’on retrouve dans un des jeux les plus intelligents, poétiques et peut-être même artistiques qui soient (je ne m’avancerai pas plus sur ce chemin, c’est un terrain miné), ce constat tout à fait lumineux sur le rapport homme/femme dans notre société : le complexe de Zelda, c’est celui qui hante l’homme moderne, celui de l’impossible conquête. La femme étant mise sur un piédestal absolu, s’accaparant même le titre de la série au détriment du héros, elle devient l’objet insaisissable, le Graal sacré dans lequel nul ne peut boire. Ne lui reste plus que la place de l’ami (certaines dans notre monde veulent même que cet ami soit absolument homo, j’y vois un signe) ou de l’enfant fougueux mais seul qui parcourt Hyrule[1]. De la triste faerie pour des hommes désenchantés.

Bonaventure Caenophile


[1] Un des mondes merveilleux que traverse Link.

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3 Responses to Panorama de la culture geek (6): Le complexe de Zelda

  1. Epholys says:

    Bel article !
    Cependant, je pense que ce complexe tend de plus en plus à disparaître dans les jeux vidéos, celui-ci ayant été bien plus présent durant l’âge d’or des consoles 8-bits, la sexualité étant quasiment inexistante dans ce média… Mais actuellement les jeux dits matures sont bien plus nombreux que durant cette époque et mise à part Nintendo et ses jeux phares qui résiste encore et toujours, le complexe de Zelda tend plutôt à disparaître…
    Mais il est vrai que l’inertie est longue !

  2. Polina says:

    Très bel article, je pense connaître une personne à qui il serait utile de l’envoyer 😉

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