Ni gauche, ni droite. Extrêmes.

Image

A l’abordage.

 

« Il faut rester dans la légalité et nous y resterons,

dussions-nous prendre le fusil et clouer au mur

tous les opposants du peuple! »

(Le Petit Monde de don Camillo)

Dans un article datant de janvier 1999 intitulé « Nazizanie », Philippe Muray démontrait la situation paradoxale qui faisait de Le Pen un élément « indispensable au bon fonctionnement de la démocratie française. » A cette époque le Front national semblait vaciller sous le coup d’une scission interne avec l’avènement du mouvement mégrétiste. Muray s’intéressait alors au peu d’enthousiasme soulevé au sein des Vigilants du Bien par cette difficulté rencontrée par la bête immonde qu’ils n’ont jamais cessé de combattre de toutes leurs forces. C’est qu’en effet, la situation devenait embarrassante pour le monde bien-pensant qui jusqu’alors légitimait son autorité par l’existence de la Bête. C’est une vieille règle bien connue : on a besoin d’un adversaire sur lequel cogner pour se construire. En ce sens, on peut dire que la France était alors en pleine crise d’adolescence, Le Pen et son mouvement jouant le rôle des parents dont l’ado remet systématiquement les propos en cause. La stratégie des virtuoses du Bien était donc de maintenir leurs ouailles dans l’enfance, jouant pour leur part le rôle de Peter Pan luttant contre le capitaine Crochet. Muray résume ainsi l’état d’esprit qui était le leur : « Tant que le Front national fait quinze pour cent, vous ne penserez rien d’autre que ce que nous pensons ».

Plus de dix ans après, que dirait ce bon Muray ? La stratégie de prolongement de la crise d’ado semble avoir atteint ses limites : le Bien devrait se réjouir, il a une provision d’adversaires extrémistes à disposition qui lui permet de légitimer pleinement sa lutte. Seulement le problème c’est qu’il a trop bien fait : les extrêmes on contaminé le clivage qu’il tente péniblement d’entretenir : droite et gauche. On a vu récemment resurgir des espèces que l’on pensait disparues, avec de nouvelles générations, plus difficiles à contrôler parce qu’elles sont, elles, réellement en crise d’ado1. Quant à ceux qui demeuraient dans le giron du Bien, il semblent de plus en plus sensibles aux discours de papa FN et consorts ; la maison socialiste éprouve pour sa part de plus en plus de mal à faire front, et ce malgré les tentatives d’infantilisation et les recours au sentimentalisme : nous avons d’une part un dirigeant qui se détrône volontairement en téléphonant à une fillette de 15 ans qui a le mérite d’être – dit-on – kosovarde, expulsée de France et privée de surcroît de sortie de classe. D’un autre côté, le commerçant lambda se rend compte que la menace quotidienne n’est pas forcément celle de l’extrême droite, et désormais les braqueurs de la région niçoise savent que leur profession est devenue vraiment dangereuse.

La gauche telle qu’elle est actuellement ne peut plus répondre efficacement à l’exaspération qui pointe chez le post-adolescent français, elle est obligée de s’« extrémiser » elle aussi si elle veut garder ses voix au chapitre2. Nous contemplons aujourd’hui un tableau intéressant où au nom de la progression des idées d’extrême droite, les agents du Bien quittent le rôle de Peter Pan et tentent, tels la grenouille de La Fontaine imitant le bœuf, de se faire aussi gros que le FN et son cortège de menaces. « Il semble (…) que l’excès de Mal sur lequel ils comptaient pour légitimer indéfiniment leur pieuse dictature soi sur le point de les lâcher », pensait Muray, n’imaginant pas la reprise après la crise qui allait pousser le FN à vendre le QG de Saint-Cloud. C’est cependant ce qui s’est produit en partie : le Mal de l’époque, dont l’existence suffisait à fédérer autour de la bannière du Bien, a bel et bien disparu, mais au profit d’un Mal plus puissant encore, plus séducteur, plus insidieux, et qui a forcé le Bien à prendre les mêmes armes que lui, faute de quoi ils ne pourraient se mesurer à forces égales.

L’acteur Luchini s’est illustré dernièrement en expliquant en diverses occasions sur les plateaux télévisés pourquoi il ne pourrait être de gauche, tant l’exigence semble grande, puisque l’individu de gauche a du cœur, de la générosité – c’est l’exemple de notre glorieux président assurant à la pauvre Léonarda expulsée qu’elle pourra revenir poursuivre ses études en France si elle le souhaite –, et qu’il doit sans cesse agir selon ces préceptes d’amour. En tenant ces propos, ce bon Fabrice se fait l’avocat des petits, des moyens, de ceux qui n’ont pas assez de force d’âme pour conformer ainsi leur existence au Bien dans sa totalité. Nous pourrions bien ajouter dans le lot ceux qui se réclament tant bien que mal de la gauche, mais spécialement pour la lutte contre l’extrême droite. Ils ont ce qu’on pourrait appeler la générosité du moment, et sont entièrement voués à la lutte contre les néo-fascistes, les nazillons, les homophobes, les pro-Marine, et depuis peu les querelleurs quenelleurs, bref, le monde protéiforme et incohérent des « groupuscules ». Leur énergie est formidable mais les réserves ne sont pas éternelles, aussi ont-ils dû sacrifier le travail de débat et d’argumentation au profit de la lutte pure et dure, adaptant l’héritage de leurs aînés : on ne débat pas avec l’extrême droite, on la combat ! Ces nouveaux chevaliers barbouzes sont la traduction de ce glissement du Bien vers l’extrême-Bien, tandis qu’à droite les noirs agents n’ont pas beaucoup évolué en dix ans, si ce n’est que leurs égéries se sont féminisées et que l’actualité – partisane – joue en leur faveur avec plus de fréquence que d’habitude, renforçant leur pouvoir et accentuant la menace qu’ils représentent en portant leurs discours aux confins des régions naguère acquises au Bien, à commencer par le Pouvoir.

Contemplant le paysage d’aujourd’hui, force nous est de constater qu’il n’y a plus à proprement parler de gauche ni de droite ; le socialisme et toute sa générosité ne sont plus vraiment représentés, à quelques exceptions près3. Il n’y a que des extrêmes, qui s’affrontent.

SOJ

1 On peut citer la résurgence du mouvement Antifa par exemple, née des cendres de Clément Méric.

2 Dernièrement, on entendait sur France Inter une journaliste affirmer que les slogans des anti-mariage Gay tels que « Taubira t’es foutue, les familles sont dans la rue » étaient des slogans racistes. Sans doute une ultime tentative d’agents du Bien en pré-retraite de sonner le tocsin, mais la cloche n’a plus de bourdon.

3 Il serait injuste de ne pas mentionner la générosité du gouvernement dans les discours…et dans les taxes!

Publicités

À propos leclubdessaumons
http://www.facebook.com/clubsaumon

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :