Merci Minute !

Qui n’a pas entendu parler de cette sombre histoire de bananes n’a sans doute pas eu de contact ces jours-ci avec les médias, ce dont quiconque pourrait se féliciter. La bienheureuse planète médiatique a failli dériver de son orbite confortable ces jours-ci. Secouée par la « une » de Minute, elle a hurlé aux loups et poussé ses plus beaux cris d’orfraie.

Je ne hais rien tant que la meute des plumitifs assermentés, et pourtant je me gave quotidiennement de leurs jérémiades – sans doute suis-je un affreux pervers. Et j’ai eu de quoi bouffer, cette semaine ! C’est toute l’armée crasseuse des postillonneurs en bande, des indignés du préau, des gueuleurs appointés, des rebelles consensuels, des vengeurs victimisés, toute la clique des oseurs de l’espace, des courageux virtuels, des chevaliers en short, des troubadours éraillés et des paladins de sous-sol qui s’est mue comme un seul homme pour entamer la Grande plainte des bien-rampants. Toute la fierté outrée du monde qui a vomi sa connerie sans même comprendre ce qui se passait, c’est-à-dire sans se rendre compte que la foule innombrable des indignés était sur les planches d’un théâtre, et que ce qu’elle bégayait entre deux hoquets était hilarant et terrible comme la fin du Dom Juan de Molière.

Chacun a joué son rôle avec la plus touchante innocence. Les cons de la terre se sont donné la main ; « hideux », « ignoble », « scandaleux », « dégoûtant », ont-ils proféré et c’était pour eux un grand exorcisme. Des hommes politiques aux badauds égarés, des chroniqueurs festifs aux présentateurs de la télévision, des attachés parlementaires aux détachants hygiéniques des associations antiracistes, tous, tous ceux qui usent de la voix pour abreuver le chaland de messages de paix, tous ceux qui ont la parole, qu’on écoute et qu’on montre, tous, sans exception, du plus petit au plus grand, ont dénoncé la « une » de ce pauvre journal que plus personne ne lit, et tous, sans exception, partout, sur toutes les ondes, par tous les canaux, sur les toits, dans nos lucarnes et dans les rues, ont constaté d’un seul regard horrifié que la parole se libérait.

Cocasse, non ? Bien sûr, c’est d’abord leur parole à eux qui s’est libérée, lorsqu’un pet de travers a été osé par de tout petits personnages que personne n’écoute. Ensuite, il y aurait des tartines à écrire sur ces défenseurs de la liberté qui ne craignent rien tant que l’idée de libérer quelque chose.

« Maligne comme un singe, Taubira retrouve la banane. » C’est ce titre qui est l’objet de toutes les fureurs. Un titre idiot dont il n’y aurait, dans un monde normal, absolument rien à dire ; seulement il est exclu que l’humour, si lourd soit-il, intervienne dans la parole publique.

Cet épisode suit de près un autre, plus intéressant, qui avait autrement gêné les porte-étendards de la Lumière et les coryphées du Bien : il y a peu de temps, une bande de petits crétins avait scandé, au passage du ministre de la Justice, « la guenon, mange ta banane ». Voilà une situation gênante : l’enfant étant l’avenir de l’homme moderne, son idéal, de la bouche duquel sort toujours la vérité, étant la cible de toutes les lois les plus choux et de toutes les attentions les plus maternelles, l’enfant étant, en un mot, le nouveau Dieu de la société, on se trouvait tout tourneboulé d’en voir quelques spécimens se comporter avec autant de méchanceté. Nous sommes tous devenus, à bien des égards, semblables à Victor Hugo (sans le talent, bien entendu), lequel enrageait contre l’Eglise en songeant que celle-ci faisait de tout homme, donc de tout enfant, un pécheur marqué par la tache indélébile du péché originel.

Se retrouver donc devant une aussi frappante manifestation de bêtise, de laideur, de Mal, chez des enfants, c’était être brutalement balancé en plein réel, ce qui est devenu insupportable à qui approuve ce monde. On a bien cherché à hurler sur les parents de ces sales gosses – sûrement d’épouvantables salopards –, sur leur culture catholique, bourgeoise, sur la droite, sur les opposants au Mariage pour tous, sur ce qu’on n’aime pas, en un mot, mais ça n’enlevait pas la gêne. Des enfants avaient péché et on ne comprenait pas.

On peut remercier Minute, pour avoir rétabli l’équilibre en montrant que c’était finalement les adultes qui étaient le plus capables de saloperies.

Merci Minute ! Vos jeux de mots faiblards ont au moins eu le mérite de montrer que tout finit toujours par rentrer dans l’ordre en ce monde. Que tout plantage finit invariablement par être réparé dans le vacarme assourdissant des tollés unanimes. Que plus personne, nulle part, n’a plus aucun droit ni même aucune envie de passer son temps à autre chose qu’à l’applaudissement systématique et en banc de tout ce qui se fait sous l’estampille « Progrès ». Que cette histoire de « propos intolérants » qui « se libèrent » n’a jamais été autant un mythe, puisqu’il n’existe aucune possibilité, pour les voix discordantes – ou pourries, comme la vôtre – de faire autre chose que de disparaître à tout jamais.

Voilà pourquoi cette affaire est digne de moqueries. Elle n’a montré qu’une chose : non pas que le racisme est encore vivace, il ne l’est plus, Dieu merci, mais bien au contraire qu’il est devenu tout à fait inenvisageable de ne pas être antiraciste. En somme, les pleureuses ont versé des larmes bien inutiles. C’est sur leur propre aveuglement, si elles avaient plus de lucidité, qu’elles devraient pleurer.

Eric Campagnol

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