Sacerdoce et modernité : Cachez ce célibat que je ne saurais voir

Giovanni Battista Tiepolo, "La Tentation de saint Antoine",  v. 1725 (Pinacothèque de Brera, Milan)

Giovanni Battista Tiepolo, La Tentation de saint Antoine, v. 1725 (Pinacothèque de Brera, Milan)

Plusieurs contributions de ce site ont justement noté le paradoxe que représente dans la société moderne, l’omniprésente disparition du sexe. Pour ceux de mes lecteurs qui n’auraient pas eu l’occasion de lire la prose des copains, premièrement allez-y ou j’te tape, et deuxièmement, comme je suis sympa (je me permets d’insister dans l’improbable éventualité que mon lectorat comprenne de jolies femmes célibataires : je suis sympa), voici un résumé de l’argument.

Cette disparition s’organise par plusieurs moyens. D’abord, la désensualisation du sexe via la pornographie, qui transforme le rapport sexuel en une bruyante consultation gynécologique gouvernée par un impératif de performance, opérant une véritable rationalisation fordiste du sexe. Par ce même biais s’opère l’hyperpublicisation du sexe qui lui ôte son caractère intime, autrefois protégé par les secrets de l’alcôve et la discrétion bienveillante avec laquelle on traitait les affaires de mœurs. D’autre part, sa banalisation, qui vise à persuader le chaland qu’il s’agit de quelque chose d’aussi insignifiant et instinctif que de prendre un repas. Enfin, son androgynisation qui nie la complémentarité de l’homme et de la femme – voir « Osez le clitoris » et les autres initiatives baroques du même acabit – et l’aspect procréatif de l’acte. Le fantasme scientiste, hérité des gnostiques, d’un corps libre de toute contingence charnelle se réalise à grande échelle par une overdose administrée à petit feu.

Revenons à nos moutons. Ce paradoxe, donc, trouve une de ses expressions les plus abouties dans l’obsession contemporaine consistant à analyser la religion au travers du prisme de la morale sexuelle, qui représente pourtant un aspect infiniment secondaire de la théologie chrétienne.

La semaine dernière, nous avons ainsi eu droit, par le biais de l’inévitable Jean-Michel Apathie, au bon vieux marronnier des familles, plus remâché que la luzerne dans l’estomac d’un ruminant :

« Mais vous commprrrenez, vraimenng, si les prrrêtrrres avaient le drrrroit de se marrrrier, étaient mieux payés et pouvaient se saper eng rrrrougeu pétarrrrd (véridique), l’Égliseu catholique irrrait mieux, nong vraimeng… »

Ce qui, en terme d’originalité, se situe au même niveau que Jean-Didier-du-service-client qui, hier, après son douzième verre de beaujolais nouveau et sa vingt-deuxième œillade lubrique vers le décolleté certes engageant de Jessica-de-la-compta, se tourne vers vous et vous lâche d’une voix pâteuse le « Santé, mais pas des pieds hein » qui vous donne envie de le tabasser à mort avec votre édition des œuvres complètes d’Oscar Wilde en Pléiade. Vous rappelant, au prix d’un louable effort, de votre impeccable éducation, vous vous contentez d’un hochement de tête miséricordieux en vous promettant dès que possible une combo clos-de-vougeot/Edmond Rostand en compagnie d’agrégés de lettres classiques. Mais je digresse.

Ce genre d’intervention positivement foudroyante de nouveauté revient régulièrement sur son lit de poncifs, assaisonnée de sa sauce d’ignorance et relevée par une pincée de condescendance envers une institution rétrograde dont les curés ne rêvent tous, comme chacun sait, que de passer devant M. le maire et M. le… enfin devant le collègue, quoi. Il y a cent ans, on traitait les prêtres de corbeaux, et voilà qu’aujourd’hui on essaye de faire pleurer dans les chaumières sur le sort de ces pauvres malheureux. Après le bâton, la carotte, sans doute.

Louise de Vilmorin s’amusait, à l’époque ou quelques ecclésiastiques se gorgeaient de tables rases, du fait qu’« aujourd’hui, il n’y [ait] plus que les prêtres qui veulent se marier ». Il serait plus exact de dire qu’on veut les marier, puisqu’on attend toujours le raz-de-marée pétitionnaire des infortunés calotins suppliant qu’on leur octroie la permission de s’emmerder avec bobonne et de langer leurs mômes.

Les moralistes modernants, qui font preuve d’un empressement toujours piquant à vouloir remplir et surtout gouverner des églises où ils ne mettent d’ailleurs jamais les pieds, exhument régulièrement un quelconque défroqué qu’ils voudraient sulfureux et qu’ils érigent en Renan nouveau et en Combes réincarné. Ce n’est pourtant, en général, qu’un pauvre bougre, pécheur comme nous tous, qui n’a rien d’un foudre de guerre, ni même d’un anticlérical enragé. C’est que le personnage du prêtre authentiquement subversif ayant rompu ses vœux par idéologie, admirablement incarné par Henri Fresnay dans le sublime Défroqué de Léo Jouannon, ne court pas les rues. Il faut alors se contenter de ceux qui n’ont quitté leur état qu’à cause des tentations du monde, pour qui l’ascétique Maurice Morand, le personnage de Fresnay, exprime le plus profond mépris, dans la droite ligne des anticléricaux puritains. On retrouve ce même mépris dans le ton de vague pitié qu’adoptent les portraits de ces prêtres[1] dont on souhaiterait faire, bien malgré eux, les écraseurs de l’Infâme. Qu’on leur foute la paix ! Il n’appartient pas à l’anticlérical de les instrumentaliser, pas plus qu’au catholique de les juger, si vertueux se croie-t-il.

On brandit encore avec un rictus de triomphe les déclarations de Pietro Parolin, depuis devenu secrétaire d’État[2], qui avait rappelé en septembre dernier que le célibat des prêtres, n’étant pas un dogme mais le fruit d’une tradition, n’avait rien d’absolument intangible. Les gros bataillons du journalisme modernant, aussi ignares qu’ils sont sûrs d’eux, avaient crié victoire sans se rendre compte que les catholiques informés avaient accueilli la chose avec l’indifférence souveraine qui accompagne les vérités les plus éprouvées. Le mois de mai s’est foutu de nous avec toutes ces fleurs, comme répondent les Espagnols lorsqu’ils entendent une lapalissade.

L’argument est cependant suffisamment valide pour qu’on daigne s’y arrêter. Si les prêtres catholiques de rite oriental et les Anglicans convertis, ayant franchi le Tibre comme d’autres le Rubicon, peuvent se marier, pourquoi pas les catholiques romains ? La Foi en la Modernité partage avec les religions païennes un ensemble de comportements qu’elle impose à l’ensemble du corps social. Mais elle partage aussi avec les grandes idéologies totalitaires la velléité d’imposer ses dogmes y compris dans la sphère privée, les chambres conjugales, et même les presbytères. Le célibat des prêtres catholiques romains est un scandale, ou pour parler en termes religieux une hérésie, puisqu’il bafoue allègrement le premier commandement de la Foi, inscrit et propagé sur les tablettes offertes par Steve Jobs au peuple festiviste : « Tout le monde à la même enseigne tu logeras. »

Il convient de rappeler aux amateurs de mornes plaines que l’instauration du célibat des prêtres dans sa forme actuelle est le fruit d’une évolution pragmatique de l’Église qui, au Moyen Age, a souhaité remédier aux mœurs dissolues du clergé séculier. Elle ne faisait d’ailleurs que revenir aux temps apostoliques, lors desquels le célibat constituait la norme, comme l’attestent plusieurs pères de l’Église[3] ainsi que plusieurs conciles, en particulier celui d’Elvire (vers 305). Pour les promoteurs de la réforme grégorienne des XIe et XIIe siècles, il s’agit d’affirmer le caractère exceptionnel de la mission sacerdotale et de sanctifier les prêtres en les éloignant des contingences charnelles. Au fur et à mesure que les Églises schismatiques revinrent dans le giron de Rome, des exceptions ont été admises, sans jamais que soit fondamentalement remise en cause la norme du célibat sacerdotal. Ces exceptions, qui concernent, outre les catholiques orientaux et les anglicans, les prêtres mariés au sein de l’ex-Église officielle pilotée par le parti communiste tchécoslovaque, montrent non le caractère borné de l’Église romaine, mais au contraire sa capacité d’adaptation et les efforts qu’elle déploie pour accueillir ses brebis.

Ajoutons au passage que même au sein des Églises orientales, le mariage des prêtres est strictement encadré. Si les hommes mariés peuvent devenir prêtres, un prêtre célibataire ne peut se marier ; le mariage est également exclu pour les membres du clergé régulier. Le concile « in Trullo » (691), non reconnu formellement par Rome mais toléré depuis le Pape Jean VIII (872-882), impose en outre aux prêtres la continence avant la célébration des rites sacrés. Des recherches historiques récentes démontrent que ce n’est pas le concile d’Elvire et la réforme grégorienne qui constituent un durcissement, mais plutôt le concile « in Trullo » qui concrétise l’assouplissement d’une règle alors mal observée. L’incertitude à l’égard du célibat, avant le Moyen Age, n’est pas liée au caractère prétendument plus permissif des premiers chrétiens, mais à l’élaboration progressive d’une théorie du corps, fondée notamment sur l’expérience du martyre, qui va de pair avec la redéfinition des structures sociales entreprise par le christianisme primitif[4].

Le célibat des prêtres peut, certes, se révéler décourageant, encore que le mariage implique d’autres sacrifices, et non des moindres. Mais c’est la radicalité du sacrifice, incomprise par le moderne, qui attire les belles âmes. Parce que le sacrifice est le propre de l’homme, le célibat des prêtres, accompagné d’une solide formation aux problématiques de la sexualité, est une institution éminemment nécessaire, car on ne convertit jamais mieux que par l’exemple.

Edmond Leboîteux


[1] Il est parfaitement incorrect de parler d’« ancien prêtre », puisque l’ordination sacerdotale confère « un caractère spirituel indélébile » (Catéchisme de l’Élise catholique, § 1582) et qu’une fois ordonné prêtre, on le reste, qu’on le veuille ou non.

[2] La Secrétairie d’État est le plus important dicastère de la Curie romaine – traduire : le plus important ministère du gouvernement du Vatican. Chargée des affaires temporelles de l’Église catholique, elle se compose d’une Section pour les affaires générales et d’une Section pour les relations avec les États.

[3] Citons notamment Tertullien, Origène, Eusèbe de Césarée, saint Cyrille de Jérusalem, saint Ephrem, saint Épiphane, saint Ambroise, saint Augustin, saint Jérôme, et le pape Sirice.

[4] Peter Brown, Le renoncement de la chair. Virginité, célibat et continence dans le christianisme primitif, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 1995

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