C’est nous les Africains – Des Pieds noirs aux Afrikaners, le drame des Blancs d’Afrique

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Le Noord-Nieuwland dans la Baie de la Table, Anonyme, 1762, huile sur toile, Collection William Fehr du Château de Bonne-Espérance, Le Cap.

Après Lautner, Mandela. Fructueuse moisson nécrologique pour le Club des Saumons. Si ce n’est pas sur l’homme lui-même que je souhaite en réalité m’arrêter, accordons-lui toutefois quelques mots liminaires, de façon à inscrire mon propos en perspective de l’actualité.

Par horreur du prêt-à-penser, nous sommes nombreux à témoigner la circonspection la plus suspicieuse vis-à-vis de l’admiration sur commande, de l’attendrissement obligatoire, et de la célébration déontologique. Il ne faut pas plus pleurer avec les nouvelles Madeleine laïques et bien-pensantes qu’hurler avec les loups. D’une façon générale, d’ailleurs, le processus d’icônisation, s’il m’est permis de risquer ce néologisme, n’est pas sans cousinage avec son reflet inversé, le mécanisme du bouc-émissaire. Néanmoins, pour être planétaires et (trop) dithyrambiques, je pense que les vifs éloges funèbres qui sont décernés à Nelson Mandela ne sont pas immérités. Sa dignité, après trente ans de captivité, et sa disposition toute chrétienne au pardon – à l’opposé de certains de proches, comme sa seconde épouse, qui affirmait à la presse ne lui avoir « jamais pardonné » d’avoir accepté de recevoir son prix Nobel avec le dernier président de l’apartheid, mais qui fut aussi son libérateur, Fredrik de Klerk – forcent le respect. A la présidence de l’Afrique du Sud, sa ferme résolution d’engager une réconciliation nationale en évitant épuration et rixes interraciales était la seule voie morale possible, mais elle n’était pas la plus facile. Alors, de mortuis nihil sine bene ? S’il faut rendre justice à l’homme, la même honnêteté commande de reconnaître que la nouvelle Afrique du Sud est sans concession avec l’ancienne communauté dominante, qui en avait fait, politiquement et économiquement, une excroissance australe de l’Europe. Je voudrais simplement ébaucher quelques observations sur le destin des populations blanches africaines, en rapprochant le sort des Afrikaners de celui des Français d’Algérie, lesquelles me semblent s’éclairer mutuellement, avec points communs et différences.

Je n’insisterai pas longuement sur la spécificité de l’apartheid, étrangère à l’Algérie française, dont chacun convient de la terrible iniquité. Moralement, ce système tentait sans succès de se justifier en excipant d’une lecture protestante – et donc fausse – de la Bible. Politiquement, les Afrikaners qui l’ont mis en place ont accommodé séparatisme et petits calculs mesquins : les rapports entre Noirs et Blancs  auraient pu être, en effet, pacifiques si les bantoustans (zones ou régions autonomes accordées aux Noirs) avaient recoupé les aires culturelles des communautés historiques et formé un espace géographique cohérent. Ils ne furent au contraire que des îlots disséminés, destinés à fournir de la main d’œuvres aux capitalistes. Si les Français n’ont, pour leur honneur, jamais dissocié spatialement et hermétiquement les deux communautés, on peut toutefois rapprocher, pour la comparaison structurelle entre les événements, le blocage de la société ségrégationniste de celui de l’Algérie coloniale, avec ses discriminations juridiques et son scrutin électoral truqué de 1948. Comment est-on passé, dans ces deux pays, non de l’ombre à lumière, comme affirmé par les thuriféraires du dogme multiculturaliste, mais d’une situation critique à une autre, aussi insatisfaisante ?

L’ANC des années de semi-guerre civile (années 1960-1990), ancien parti de Mandela, présente plus d’une parenté avec le FLN de la guerre d’Algérie. Sur le plan idéologique, d’abord, l’hybridation hasardeuse du marxisme européen et des références culturelles des communautés autochtones (culture Xhosa ou zoulou d’un côté, islam de l’autre) ressemble tout de même à un mariage contre-nature (je sais, méfions-nous des comparants disqualifiés par l’actualité récente). Du point des vue des méthodes, si les actions du FLN étaient plus nombreuses et soutenues, on peut aisément rapprocher les deux mouvements dans une philosophie douteuse de la guérilla psychologique, où la fin justifie les moyens, y compris la barbarie (pratique du « collier de feu » de l’ANC : ignition d’un pneu attaché au cou d’une victime ; mutilations effroyables pratiquées sur des prisonniers vivants du côté du FLN). Dans les deux cas, enfin, les relations avec la communauté autochtone que le parti armé est censé représenter n’ont pas toujours été univoques : pour s’assurer d’un soutien parfois timide (notamment en Algérie, où l’on compte plus de harkis que de militants FLN à l’acmé du conflit), une sorte de terreur disciplinaire s’est mise en place pour fédérer les énergies hésitantes (assassinats de Noirs modérés ou ralliés au régime en Afrique du Sud, nombreux massacres de musulmans par le FLN). Indépendamment de leurs revendications, on comprendra déjà aisément qu’il ne fut pas illégitime de combattre militairement ce type de partis, même pendant une longue période.

Or, précisément, ces revendications elles-mêmes n’étaient pas toutes fondées. D’une part, les populations pieds-noires ou afrikaners ont historiquement été considérées par ces mouvements comme européennes, ce qui est dépourvu de sens. Dans un très bel article de 1958, publié ensuite dans ses Chroniques algériennes, Camus faisait remarquer que les Français d’Algérie avaient pleinement droit de se revendiquer indigènes. Comment persuader un petit commerçant oranais, sans famille hexagonale, dont l’arrière-arrière-grand-père avait traversé la Méditerranée en 1860, qu’il n’était pas Algérien ? C’est encore plus vrai pour les vieux Néerlandais du Transvaal, dont la présence en Afrique du Sud est séculaire, et qui n’ont pas peu chèrement acquis leur souveraineté lors de la guerre des Boers, contre le colon tutélaire britannique  (les photos d’époque des camps de concentration anglais, montrant des ombres faméliques, la peau craquante sur les os, passeraient inaperçues dans certains mémoriaux de guerres postérieures – soit dit sans comparaison facile et déplacée).

D’autre part, le combat du FLN et de l’ANC ne cachait pas sa dimension symbolique. Il s’agissait, au moins pour les franges radicales (mais elles étaient nombreuses) d’éradiquer la culture blanche, pied-noire ou afrikaner. En Algérie, les raids et attentas du FLN ne visaient pas seulement les lieux de regroupement de la population civile, mais aussi les églises (dès 1954), profanées ou mises à sac. Après l’indépendance,  l’onomastique urbaine est intégralement revue, tandis que sont détruits les monuments français et que s’arabisent les domaines culturels et universitaires. En Afrique du Sud, la politique de gommage culturel est depuis quinze ans une réalité visible : les provinces, les villes, les rues sont débaptisées, des statues sont déboulonnées, des musées fermés. Les Afrikaners peuvent certes remercier Mandela, sorte d’anti Ben Bella, qui leur a permis d’échapper au bain de sang (avec néanmoins une exception notable en milieu rural, où la réaffectation des terres s’est accompagnée du meurtre de 2 000 fermiers blancs), mais ils n’en sont pas moins devenus culturellement indésirables dans leur propre pays, que leurs ancêtres ont pourtant trouvé pratiquement vide au milieu du XVIIe siècle, et dont, comme les Français en Algérie, ils ont créé l’entité politique et géographique, qui ne leur préexistait pas.

La guérilla sud-africaine et les « événements » d’Algérie tiennent, en définitive, quelque chose du tragique hégélien (conflit insoluble de puissances également légitimes). Pourquoi les populations blanches se sont-elles raidies jusqu’au bout dans des positions éthiquement intenables, s’attirant l’ire d’une communauté internationale libérale et mondialiste ? Parce qu’elles savaient que les états-majors du FLN et de l’ANC ne se rangeraient jamais à une demi-mesure acceptable et viable – respectivement une Algérie autonome, avec une égalité des droits et un statut par exemple calqué sur celui des dominions britanniques, et une Afrique du Sud fédérale et décentralisée, évitant aux Blancs d’être à la discrétion du pouvoir de l’ANC. Etaient-ils vraiment des salauds, ces anciens défenseurs de l’apartheid, aujourd’hui paupérisés et exposés dans une Afrique du sud chaotique (40 % de chômage), criminelle (43 meurtres par jour dans le pays) et séropositive (plus de 10 % de la population), qui a liquidé en grande partie les signes visibles d’une histoire vieille de quatre cent ans ? Sans doute pas plus que n’étaient racistes les Pieds noirs contraints, en quelques semaines, de tout abandonner et de revenir en métropole. Les Afrikaners savaient qu’ils avaient peut-être confié leur sort à un système politique inique, mais qu’il leur serait difficile d’y survivre. Ils s’étaient enlisés dans une ornière et ils n’avaient pas les moyens d’en sortir. Peut-on exiger un suicide culturel collectif au nom de la morale ? « Je préfère ma mère à la justice », disait encore Camus.

E.R.G.

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One Response to C’est nous les Africains – Des Pieds noirs aux Afrikaners, le drame des Blancs d’Afrique

  1. Saumons-les de Partir says:

    Très bel article. Votre comparaison est fort intéressante, et la comparaison que vous faites est tout à fait pertinente, et et très riche en analyse. Mais la question que vous posez en conclusion mériterait un développement de votre part: la pirouette de Camus ne me paraît pas y suffire. L’alternative est-elle seulement « le suicide collectif morale ou la guerre » ? A bien des égards cette question traverse bien des problématiques contemporaines, et qui nous touchent particulièrement aujourd’hui. L’Europe, l’immigration… Beaucoup opposent ces deux notions : la mort de ce que nous sommes ou la guerre contre ceux qui nous font disparaître. Mais la politique ne réside justement pas dans la morale, et elle est en outre ce qui nous apporte une alternative à la guerre.
    En Algérie par exemple, un de loi visant à l’inclusion de 20000 notables algériens dans la nation française avaient été projetées par Blum dès 1936. Peut-être aurait-il changer le cours de l’après-guerre ?
    Au contraire, estimez-vous que cette alternative se pose justement quand l’action politique n’est plus possible ?

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