Avez-vous déjà giflé un cadavre ?

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Louis Aragon et André Breton par Man Ray, 1924, épreuve au bromure d’argent.

Devant le tsunami émotionnel que suscite la mort de Mandela, je ne peux résister à l’envie irrépressible de rire. Pas tant du Madiba, l’homme n’étant pas drôle pour un sou. En revanche, entendre Florian Philippot, bras droit de Marine Le Pen, s’épancher sur les mérites de l’ancien marxiste sud-africain, c’est faire un pas dans le jardin des délices. Et un de plus avec Pierre Bergé qui s’improvise poète : « Comme les étoiles mortes brillent encore longtemps, la lumière de Nelson Mandela nous illuminera pendant longtemps encore ». Je peux ensuite sauter à pied joints dans l’extase quand Delanoë choisit de nommer un parc parisien, qui n’est même pas encore construit, celui des Halles, du nom du leader. Etre ressuscité par Jean Nouvel, cela n’a pas de prix. Ou presque.

La surenchère dans le ridicule et la contrition menée par nos pharisiens ont presque fait oublier les critiques rageuses des opposants, Lugan en tête. L’historien a essayé de gâcher ma fête ! Mandela serait un terroriste, eh bien tant mieux !

Au rabat-joie je préfère Campagnol, qui voulait écrire un papier intitulé « Je m’en fous ». J’espère aller encore plus loin, camarade.

Derrière chaque hommage total d’un mort se cache une célébration du temps présent, de l’époque telle que l’a laissé le défunt. La marque sensible de son action. Pour, moi, petit Français, l’homme Mandela n’a rien laissé, si ce n’est une série de messages pour la fraternité universelle, pour l’amour. Des mots gentils. Vive la paix et à bas la guerre !

Changeons d’époque et de lieu. En 1927 meurent dans la même année Pierre Loti, Maurice Barrès et Anatole France. Trois écrivains aujourd’hui inconnus du grand public. Des figures de premier plan pour la scène littéraire de l’époque[1]. Pour la mort du dernier, homme de la cohésion nationale, adulé par la droite (pour son effort pendant la guerre) comme à l’extrême gauche (pour son éloge de la Révolution russe), un grand raout macabre est improvisé par tous. Les pleureuses s’activent, elles vont faire des heures sup’. On révise ses classiques : l’enterrement d’Hugo ou de Thiers (dont j’ai déjà parlé) : pour un homme qui porte le nom de son pays, il faut forcément un hommage national, un mouvement populaire de premier ordre.

Les surréalistes sauteront sur l’occasion. Un Cadavre, pamphlet à plusieurs mains, se permet la fantaisie de souiller la nappe mortuaire du bon France, faisant défaillir les tenants de l’adage latin qui affirme que d’un mort on ne parle qu’en bien. Jugez-en vous-même, Breton frappe fort :

« Si, de son vivant, il était déjà trop tard pour parler d’Anatole France, bornons-nous à jeter un regard de reconnaissance sur le journal qui l’emporte, le méchant quotidien qui l’avait amené. Loti, Barrès, France, marquons tout de même d’un beau signe blanc l’année qui coucha ces trois sinistres bonhommes : l’idiot, le traître et le policier. Ayons, je ne m’y oppose pas, pour le troisième, un mot de mépris particulier. Avec France, c’est un peu de la servilité humaine qui s’en va. Que ce soit fête le jour où l’on enterre la ruse, le traditionalisme, le patriotisme, l’opportunisme, le scepticisme, le réalisme et le manque de cœur ! Songeons que les plus vils comédiens de ce temps ont eu Anatole France pour compère et ne lui pardonnons jamais d’avoir paré des couleurs de la Révolution son inertie souriante. Pour y enfermer son cadavre, qu’on vide si l’on veut une boîte des quais de ces vieux livres “qu’il aimait tant” et qu’on jette le tout à la Seine. Il ne faut plus que mort cet homme fasse de la poussière. »

En 2013, toujours autant de guimauves aimantes et aimantées les unes aux autres, toujours cette masse melliflue d’hypocrites attendris. Face à eux, c’est à cette violence gratuite que j’appelle. Je veux rire. Esprits dérangeants, réveillez-vous ! Ou vous manquerez l’ultime plaisir, qui revient à celui-là même qui s’est permis, dans cet océan de tendresse nécrophile, de vivifier le vivant en giflant le mort.

Bonaventure Caenophile


[1] Il me semble qu’il faille distinguer les trois hommes, contrairement à ce que fit Breton. Barrès est un écrivain génial, Loti un merveilleux prosateur pour la jeunesse, quand France me semble n’être en effet qu’un médiocre littérateur.

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3 Responses to Avez-vous déjà giflé un cadavre ?

  1. Saumon Circonspect says:

    L’auteur est un peu misanthrope en ce moment, mais chacun a le droit à ses humeurs. On comprend aisément sa posture.
    Dans un monde abrutissant, les morts apparaissent comme le dernier moment de recueillement. Il n’y a qu’à voir l’indignation de l’opinion à l’égard des bonnets rouges du 11 novembre. Crispation d’autant plus risible quand on s’aperçoit que beaucoup de gens célèbrent davantage le Morgan Freeman d’invictus que le véritable Madiba. Les cons ne savent même pas pleurer ! Aussi je pense qu’il faut prier pour les morts et souhaiter tout aux vivant, sauf l’indignité des funérailles mondialisées ! Imaginez-vous, François Hollande à votre enterrement ! C’est un coup à mourir du pied gauche.

  2. Dalle says:

    Bonjour,
    Je me retrouve plutôt dans votre ligne éditoriale. Je suis à Paris depuis un mois. Avez-vous éventuellement un mail (je parle du club des saumons dans son ensemble) par lequel nous pourrions correspondre? Avez-vous des activités autres qu’écrire quelques articles sur ce blog?
    Cordialement,
    MD.

  3. Ping : Article sur la médiatisation de la mort de Mandela | Camille Dalmas

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