La marche à suivre

lamarcheSous la menace d’un très hypothétique (pour ne pas dire fantomatique) péril raciste dans notre cher pays, le moulin à prières médiatique tourne en ce moment à plein régime[1] et souffle ses vœux pieux et bénédictions sirupeuses par-dessus les défilés antiracistes, ces fameuses « marches », pénibles randonnées citoyennes qui sont évidemment l’occasion pour toutes les belles âmes de naissance et autres vertueux autoproclamés de se regrouper pour prendre d’assaut le boulevard aseptisé des évidences morales les plus partagées.

Qu’est-ce donc chez les antiracistes que cette passion pour la marche, qui se cristallise actuellement sur le souvenir de la « marche des beurs » de 1983 ? Qu’est-ce que ce petit mot de rien du tout peut bien avoir à nous dire sur leur compte ? La « marche » est bien sûr avant tout une forme euphémistique de la course en avant dans laquelle les progressistes de tout poil appellent matin et soir à se jeter, mais elle est aussi, selon un second sens tout aussi transparent, la marche qu’il nous reste à gravir sur l’escalier du progrès. Voilà pour les évidences.

Mais ce mot cache pourtant un troisième sens qui explique tout. Véritable clé de l’énigme antiraciste. Vous allez voir, c’est étonnant ! Une fois n’est pas coutume, c’est Canal Plus qui m’a mis sur la voie en me permettant de suivre il y a peu la « marche contre le racisme » organisée par le tout Petit Journal du non moins minuscule Yann Barthès. Tandis que ces petits marcheurs à têtes de montgolfière et en mal d’opposition s’attachaient à donner des allures de « lutte » et de parcours du combattant à ce qui ressemblait tout de même fort à une parfaite promenade de santé dans les sphères éthérées de plus belles idées égalitaristes, je n’ai pu m’empêcher de penser en les observant au commandant Giovanni Drogo, personnage du Désert des Tartares de Dino Buzzati, qui passe sa vie à attendre les fameux envahisseurs Tartares et finit par mourir sans les avoir jamais aperçus du haut du fort Bastiani où il a monté la garde toute sa vie durant. Tragédie du soldat en manque d’ennemis et qui finit par désirer secrètement l’apparition des adversaires tant redoutés mais impatiemment attendus. Telle est aussi la tragédie de l’antiraciste contemporain (la dignité militaire en moins, cela va sans dire) qui se languit de voir déferler les fameux racistes, seuls capables de justifier sa pitoyable existence de pharisien.

Le parallèle avec le roman de Buzzati est encore plus éclairant si l’on garde à l’esprit que le fort où Drogo monte la garde est situé, je vous le donne en mille, sur la marche du territoire qu’il défend ! Le voilà le sens caché, le plus ancien, le plus oublié, mais le plus éclairant ; marche : territoire frontalier, anciennement sous domination de celui qu’on appelait le marquis. Tout concorde à présent, si l’on y pense, car que font-ils d’autre, nos petits marquis de l’antiracisme qui tiennent salon sur les plateaux de télévision, sinon surveiller la seule frontière à laquelle ils tiendront toujours, celle de la morale, de la séparation entre le Bien radical (dont ils se croient porteurs) et le Mal absolu (auquel ils s’opposent présomptueusement) ? Comme l’écrivait ce cher Evariste de Serpière dans son dernier article, on a décidément les aristocrates qu’on mérite !

Voici à quoi sert la récente commémoration, cinématographique entre autre[2], de la « marche des beurs » : à survaloriser l’origine de l’antiracisme afin de ne surtout pas voir ce qu’il est devenu depuis. Il aurait été bien plus intéressant, mais plus compromettant, de montrer le parcours des antiracistes ces trente dernières années, depuis cette fameuse marche de 1983. Avis aux amateurs, le scénario en est simple car il est celui de tous les progressismes : on commence par marcher, par croire qu’on avance, qu’on progresse, puis on finit inéluctablement par se rendre compte qu’on piétine, qu’on tourne en rond ; alors pour se donner une contenance on décide de faire des rondes, de monter la garde. Ou plutôt, si vous préférez une autre version de ce film, on commence par s’engager joyeusement dans l’escalier du progrès, mais cet escalier est en vis et les marches en sont tellement usées qu’on s’aperçoit vite qu’en l’empruntant on ne fait non seulement que tourner en rond mais également à plat… Soit le travail d’une parfaite sentinelle. Chers lecteurs, l’histoire de la transformation du marcheur antiraciste en sentinelle haineuse attend son cinéaste de talent !

Pour finir, je ne saurais trop conseiller aux antiracistes, plutôt que d’aller se vautrer au cinéma devant un film à la gloire de leur engagement, de méditer ce que Simone Weil écrivait dans La pesanteur et la grâce : « Ce qui est directement contraire à un mal n’est jamais de l’ordre du bien supérieur. À peine au-dessus du mal, souvent ! Exemples : vol et respect bourgeois de la propriété, adultère et honnête femme ; caisse d’épargne et gaspillage ; mensonge et sincérité ». Ainsi en va-t-il aussi du racisme et de l’antiracisme.

P.- L. P.


[1] Je conseille le succulent portrait du 6 décembre dans Libération d’un couple d’antiracistes, revenu d’un bref égarement au FN, dont le mari met tout naturellement en avant, afin de prouver la sincérité de son engagement, le tatouage de la carte de l’Afrique qu’il a sur l’omoplate… Quant à moi j’espère que la mappemonde que je viens de me faire tatouer sur le postérieur témoignera tout autant en faveur de ma bonne foi antiraciste.

[2] Voir le film La Marche, sorti le 27 novembre dernier.

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4 Responses to La marche à suivre

  1. Alexandre Saumon says:

    Merci pour cet article, dont la finesse d’analyse et de style est un vrai plaisir.Vous posez une très belle question sur le destin des hérauts de l’antiraciste qui mériterait un approfondissement au cas par cas, le résultat pourrait être suggestif ?
    Saumôneusement vôtre

  2. L'évêque des vauriens says:

    Voir le témoignage de Farida Belghoul.

  3. Stalker says:

    Cher PL P,
    Tout d’abord un mot pour saluer ton talent d’analyse et d’argumentation, qui n’a cessé de s’affiner depuis que nous nous connaissons.
    Je ne sais que penser à la lecture de cet article… Tu sais que je partage grandement ton/votre mépris du progressisme, cette grande marche en avant vers un monde de bisounours pétris de bons sentiments, assistés par une culture et des idéaux bien cadrés dans un espace de politiquement incorrect parfaitement conventionnel. Soit.
    Je suis plus partagé quant à ta critique acerbe de l' »antiracisme ». Certes, les bien pensants s’en badigeonnent le corps à cœur joie, certes Le Petit journal en fait un de ses chevaux de bataille d’audimat, certes cette médaille d’aristo gauche caviar et ses « on n’a pas le droit de dire ça » agace au plus haut point. Seulement ces gens-là se rangeront toujours du bon côté du vent et il y a fort a parier que les mêmes pourraient crier l’inverse si c’était mieux vu. En l’occurrence, si ce sont eux qui ont participé aux commémorations récentes de la fameuse marche des beurs, ils n’étaient évidemment pas là en 1983, ou alors a la fin, quand leur bonne conscience leur a dit qu’il fallait y être. Le problème c’est que ces gens-là se moquent du racisme, ça ne les touche pas vraiment (oui ils ont une amie qui a eu des problèmes a cause de ses origines, et ça c’est pas cool). Dès lors quand tu tapes sur l’antiracisme (terme déjà négatif auquel on pourrait préférer « lutte pour l’égalité » par exemple), tu tapes comme un forcené sur un mouvement, un espoir dont tu ne prends en compte que les pastiches ridicules. L’exemple est peut-être mal choisi mais il est d’actualité, c’est railler Mandela parce que l’opinion en a fait une idole. Le progrès bien pensant a dit « pour » donc tu dis « contre », et ainsi tu n’es que le relais d’un débat d’apparences qui ne va jamais vraiment au fond des choses.
    Tu affirmes que le « péril raciste est fantomatique » et si tu entends par « péril » (terme auquel on pourra finalement donner le sens que l’on veut) un monde où les noirs sont jetés dans la mer par bateaux entiers, je te l’accorde, le risque est faible. Ce n’est pas pour autant que le racisme n’existe pas, que le sexisme n’existe pas, que l’homophobie n’existe pas, que la haine envers les catholiques, les musulmans ou tout autre pensée religieuse n’existe pas, etc… Aujourd’hui peut etre qu’on déteste plus ces « jaunes » qui reprennent tous les bureaux de tabacs de Paris que l’arabe qui tient l’épicerie où l’on va depuis qu’on a 10ans.
    Là où je veux en venir, c’est que considérer que l’égalité est effective dans les consciences, c’est manquer de jugement. Au risque d’être le relais d’exemples convenus, la montée croissante du FN (toujours associé au racisme, mais désormais accepté : puisque le racisme n’est plus revendiqué mais est juste latent, ca ne nous dérange plus), les manifestations « pour tous » pour lutter contre l’apport de droits égalitaires aux couples homosexuels, les cris de singe pour accueillir la ministre Taubira, le regard méfiant sur « les jaunes » qui reprennent les tabacs parisiens ou les explications maladroites d’amis sur la supposée maladie mentale que serait l’homosexualité montre qu’aujourd’hui si tout le monde est bien d’accord pour dire que le racisme c’est mal et que l’égalité c’est bien, en pratique c’est un peu chacun à sa sauce. En ce sens, le fait que des personnes et des associations soient aujourd’hui engagées pour que l’égalité « progresse » ne me semble pas une mauvaise chose, au contraire : il y a des progrès qu’il est parfois facile de partager. Je ne suis pas de nature militante et ne vois pas derrière ces mots un quelconque combat personnel, je tiens simplement à vous dire que le rejet total de toute cette société moderniste pour ce placer au « ban(c) de la mode » revient parfois à faire exactement ce que vous critiquez : à arrêter de réfléchir pour se complaire.

  4. H. says:

    Peut-être cette très belle citation de Simone Weil mériterait-elle un article à elle seule, méditatif et constructif ? Les dépassements des alternatives présentées par Weil me semblent, dans l’ordre, le partage, la réalisation autonome de la féminité, le don, l’authenticité. Ces vertus sont à la fois le dépassement de l’alternative stérile et des remèdes à des maux bien réels, pauvreté, domination sexuelle et économique, hypocrisie. S’il faut voir dans l’antiracisme un pis-aller, et je suis bien de cet avis, cela ne signifie pas que racisme ou sexisme n’existent pas.
    Cet article manifeste de merveilleuses qualités d’analyses mais, comme finissait par le soupçonner Stalker, verse en partie dans l’irréflexion et le contentement à peu de frais.

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