L’immaculée migration

…mais ferm-e-té-e-s avec le-s clan-destin-e-s.

Commentaire un peu tardif, par Evariste de Serpière, de l’article d’Olivier Pastré, professeur à Paris-VIII, dans Libération (24 novembre 2013), « Immigration : l’Europe a presque tout faux ».

Une certaine gauche passe son temps à déconstruire des concepts anciennement présentés comme universels : homme, femme, patrie, etc. En revanche, selon elle, « l’immigration a toujours constitué et constituera toujours un des principaux fondements de la croissance économique de longue période et, à ce titre, doit être encouragée. Ce qui est vrai partout et toujours l’est particulièrement en Europe. » L’avantage des affirmations aussi grossièrement péremptoires[1], c’est qu’il suffit de trouver un contre-exemple pour les couler. Voyons : l’Angleterre autour de 1800, qui voit son taux de croissance passer de 0,25 % (à peu près le taux de croissance du monde entier depuis 5 000 ans) à 2,5 % en quelques décennies (ce qui est fort pour un pays qui n’est pas en rattrapage industriel), n’avait d’immigration qu’insignifiante. Que dire du Japon et de sa croissance à plus de 5 % pendant près d’un demi-siècle, alors qu’il est l’un des pays du monde les plus fermés aux étrangers ? Plus récemment : la Chine connaît depuis 20 ans une croissance aux alentours de 10 %, et son solde migratoire est… négatif. Partout et toujours, vous aviez dit ?

Quel est l’intérêt économique de l’immigration[2] ? Fournir de la main-d’œuvre. On ne voit donc pas pourquoi un pays en forte croissance démographique interne aurait besoin d’immigration. Pensez-vous qu’au Niger (7 enfants par femme), ils aient envie d’immigrés ? Par ailleurs, quel travail les immigrés recherchent-ils ? Dans leur majorité, du travail industriel peu qualifié. Prenons donc l’hypothèse d’un pays en voie de désindustrialisation, qui souffre de délocalisations en chaîne et de plans sociaux répétés. Quel travail pourra-t-il offrir aux nouveaux arrivants ? Et ce ne sont pas eux qui créeront ce travail, puisqu’ils n’ont pas les qualifications nécessaires. Dans une économie industrielle en croissance, en revanche, il y a du travail pour eux, et même, si la croissance de la production dépasse la croissance de la population, les immigrés peuvent être nécessaires pour occuper les postes peu qualifiés, ce qui, au passage, les met sur la voie de l’assimilation (dans un monde normal). Mais le fait que l’immigration soit utile à un pays en croissance (et en croissance industrielle) ne veut pas dire qu’elle soit la cause de la croissance[3]. Nous avons eu un taux d’immigration à 6 % dans les années 50 et 60, mais nous étions en pleine croissance industrielle. D’ailleurs, beaucoup des immigrés portugais, espagnols ou polonais qui en constituaient la majorité sont rentrés chez eux par la suite (de gré ou de force…).

Il est sans doute vrai, comme le dit Olivier Pastré, que l’Europe manquera de 40 millions de travailleurs à l’horizon 2030, la faute à un taux de natalité de 1,4 enfant par femme. Mais il oublie de différencier par pays : les Allemandes ont en moyenne 1,3 enfants, pour 2,1 chez les Françaises (et pas seulement chez les Françaises récemment immigrées, comme certains le disent). C’est l’effet de politiques familiales opposées (bien que le gouvernement socialiste cherche à saper ce qui représente, pour la plupart des observateurs étrangers, un de nos principaux atouts). C’est sans doute l’effet, aussi, de cultures opposées. Les Français sont de culture catholique, les Allemands, protestante. Si l’on relançait une politique fortement nataliste, nous Français ne nous trouverions pas trop mal en 2050. Les Allemands peuvent bien recourir à l’immigration massive s’ils le souhaitent.

Qu’à cela ne tienne, si les immigrés ne sont pas universellement nécessaires, Olivier Pastré veut au moins nous les présenter comme universellement utiles : « il est, depuis peu, enfin reconnu que, en matière de comptes sociaux, les immigrés apportent plus aux pays qui les accueillent qu’ils ne retirent de ces mêmes pays. » Il veut sans doute répondre à l’argument lepéniste stupide consistant à accuser le coût budgétaire de l’immigration. La difficulté de quantifier le problème rend le débat un peu stérile ; j’aurais tendance à penser qu’en France, les immigrés ne coûtent pas beaucoup plus qu’ils ne reçoivent, mais je voudrais surtout faire remarquer que la réponse dépend énormément du pays et de la structure migratoire. L’affirmation de Pastré est à nouveau désespérément péremptoire. Il hisse en modèle les Etats-Unis. Mais les Etats-Unis n’ont pas notre Etat-providence. Là-bas, l’immigré travaille ou crève, pour ainsi dire. Chez nous, et particulièrement en ces temps de désindustrialisation, les immigrés trouvent peu de travail. Ils paient tout au plus leurs taxes d’habitation et la TVA sur leur consommation. Ils reçoivent tout ce que la générosité publique peut leur accorder, et je ne suis pas sûr que cela soit inférieur aux rentrées fiscales qu’ils engendrent. Dira-t-on qu’en consommant, ils relancent l’économie ? Ce serait vrai dans une économie plus fermée que ne l’est la nôtre ; comme ils ont peu de revenus, ils consomment du bas de gamme ; or qui produit le bas de gamme ? Les Chinois, les Pakistanais, etc. En consommant, ils relancent l’économie chinoise, merci beaucoup.

Oivier Pastré veut se montrer responsable. Il claironne de fermeté sur le sujet de l’immigration clandestine. Il faut augmenter l’immigration légale, mais « être plus inflexibles que nous le sommes sur l’immigration clandestine ». Le problème est qu’il écrit dans Libération. Je commence à me demander si ces gens-là savent qu’« immigré clandestin » est synonyme de « sans-papiers. » Je ne suis pas sûr : je crois qu’ils voient le sans-papier comme un pauvre être né par malchance « sanpapié », sans rapport aucun avec le franchissement d’une frontière sans autorisation légale. Quand Libération appelle à l’inflexibilité sur les clandestins, se rend-elle compte que cela signifie être inflexible avec les migrants de Lampedusa et les diverses Léonarda ?

Le plus grave, et ce que notre économiste ne mentionne pas, c’est que les 200 000 personnes que la France accueille chaque année légalement ne viennent pas pour travailler. Dans leur grande majorité, il s’agit de regroupement familial. Cela ne les empêche pas, parfois, de trouver un travail ; mais ce n’est en rien une immigration de travail. Dans les années 60, nous avions un taux d’immigrés en France de 6 %, mais ils étaient sélectionnés à la frontière pour ne laisser passer que les futurs travailleurs, et sans pitié pour ceux qui pouvaient pourtant avoir de la famille en France. Pourtant, sur les images d’archive, les pauvres immigrés refoulés en 1965 font plus pitié que Léonarda.

Evariste de Serpière


[1] J’hésite à ajouter qu’Olivier Pastré est président de l’International Maghreb Merchant Bank.

[2] Je laisse de côté, pour cet article, le problème culturel majeur de l’assimilation des immigrés, qu’Olivier Pastré balaye d’un revers de main.

[3] Olivier Pastré devrait le savoir, lui qui a écrit sur La Méthode Colbert.

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