Charles, Auguste, Léon, Nina et tous les autres… (une histoire de métempsycose)

Henry_Cros_-_Apothéose_de_Victor_Hugo_2011-07-08

L’Apothéose de Victor Hugo, Henry Cros (frère de Charles), Maison de Victor Hugo, Paris, date inconnue, pâte de verre.

Au lendemain d’une vie de fantaisies ivoirines et de fêtes galantes, le poète Charles Cros se sentit las. 1885 : le romantisme venait de périr, et gisait encore frais dans sa crypte du Panthéon 1. Le monde littéraire s’en trouvait tout désempli, et Cros se découvrit vieux. En cet été, la fournaise accablait les Parisiens, brûlant les toits vert-de-gris sous lesquels rôtissaient nos femmes de chambres et toutes sortes de damnés, quand nos bourgeois se perdaient dans l’indolente mais stupéfiante moiteur de leurs appartements, plongés dans une pénombre salutaire. S’ils le pouvaient, ils prenaient le vert, barbotaient dans la Marne avec les ouvriers, guinchaient lascivement sur la Grande Jatte…

N’ayant plus un centime à gaspiller, Charles Cros demeurait en cet après-midi dans son appartement de la rue de Rennes, cherchant à terminer tel compte-rendu à l’Académie des Sciences sur les « actes fluidiques et électriques », en tripotant nerveusement un téléphone Bell qu’on lui avait prêté, ou ciselant encore tel de ses poèmes rutilants de pierres précieuses que l’insolent des Esseintes avait déclaré en toc. « Une rillettes raclée sur l’établi littéraire »2, pour être exact ; il devait faire allusion au monologue « Le Hareng saur »3, le mauvais homme.

Cependant, en dépit des persifleurs, Charles Cros ne pouvait abandonner ses fameux monologues : ils étaient sa marque de fabrique, peut-être aussi sa malédiction. Il les faisait dire chaque semaine au Chat noir, profitant de l’amitié que lui portait Salis, le patron, depuis la création des Hydropathes par son ami l’aviné Goudeau (d’où le nom !) ; « Hydropathes, chantons en cœur, la noble chanson des liqueurs ! » Cette bande de soiffards bavards qui poétisait avec drôlerie en se soignant aux vertus de la fée verte avait fait la fortune du Montmatrois : il pouvait donc laisser Cros produire ses créations, déclamées par le comique Coquelin cadet, et même parfois manger à l’œil. Dans un coin du café, on pouvait voir Léon Bloy assommé par les spiritueux, riant (avec force) des caricatures très réussies de Cros, surtout celle ridiculisant François Coppée 4, et maugréant surtout, avec rage, contre son verre trop vide le reste du temps.

Oui, Charles Cros faisait rire, et séduisait encore bien des femmes ! On le publiait quelquefois dans la revue du bar, et effaçait ainsi son ardoise. Cela durait depuis quelques années. C’est dire s’il stagnait, drogué à la mélancolie et à la cocaïne. Il avait vu partir ses amis Zutistes. Verlaine en Belgique et Rimbaud vers les tropiques…

Cros et sa femme ne survivaient que grâce à l’aide de ses proches. Son principal soutien était mort l’an passé. Il avait pour doux nom Nina de Villard5. C’était son ange, son Éternel Féminin, sa George Sand ; celle pour qui il composait avec la rose, le diamant et le papillon, poussant sa mièvrerie jusqu’à faire rimer froid avec effroi, vague avec vague… Elle avait tout dépensé, la folle, refusant de l’épouser, lui l’amant niais qui ne cessait d’ouvrir pour elle son Coffret de Santal. Elle était morte à moitié folle, il en était désespéré. « Je me suis trop hâté de vivre. »6

Cros, se ressaisit, épongea son front maculé par les boucles noires trempées de sueur de ses cheveux de Bohémien : la mélancolie ne devait pas le gagner, il était bien plus que le poète galant de ces dames, plus que le créateur d’un genre déjà existant 7, plus que le scientifique ruiné qui s’était fait devancer par Edison 8 dans sa course pour la fabrication du phonographe (préférant faire profiter à ses amis du Chat noir de son invention, ceux-ci s’évertuant à faire répéter un mot à l’incroyable machine, celui de Cambronne !), plus que tout cela !

Oui, il irait bien au delà de la malédiction, il survivrait, vaincrait la mort. Il était supérieur au scientifique et au poète réunis, il était un alchimiste, dont la précieuse production ne serait estimée que plus tard, et lui donnerait une nouvelle jeunesse lui qui la voyait alors s’évanouir. Il serait lu comme le penseur de la communication interstellaire, le pionnier dans la pensée de la vie au delà des cieux, tout comme on saurait qu’il gravitait autour du cercle de Camille Flammarion 9, qu’il était un initié de premier ordre aux sciences de l’occultisme !

Le soir venu, Charles Cros sortit enfin de chez lui, il fallait qu’il promène Satin. Ce vilain fox était sa lubie du moment. Il était la copropriété d’Auguste Villiers de l’Isle-Adam et de lui-même. C’était pour les deux poètes, au delà des apparences, une bête supérieure. Dans ce corps survivait, croyaient-ils, l’âme du grand Baudelaire. La vie après la mort, ils l’avaient tous les deux étudiée dans les écrits de Schopenhauer. Aussi en discutaient-ils avec effroi, en tenant en laisse feu leur modèle, celui qui évoquait jadis un fantôme féminin noyant « dans les baisers de satin et du linge/ son beau corps nu, plein de frissonnements »10… Ouaf !

Le chien mourut de sous-nutrition avant la fin du mois ; ni Cros ni Villiers ne pouvaient lui payer l’os. Cros ne tarda pas lui non plus. Il creva trois ans plus tard de « décoordination totale des organes ».

Villiers disait qu’il était mort « en vrai chrétien ». Peut-être voulait-il dire par là qu’il l’avait-il retrouvé dans quelque chenil.

Bonaventure Caenophile

1 Il s’agit évidemment de Victor Hugo, mort en juin.

2 in A rebours, J.-K. Huysmans.

3 in Le Coffret de Santal.

4 Tête de file du Parnasse, poète de renom à la fin du XIXe. Il siège à l’Académie depuis 1884.

5 Nina de Villard, ou Villars, ou Callias, est un poète qui fut l’amante de Cros pendant longtemps (rendant Apollinaire jaloux), et tint un des Salons les plus fréquentés par le Parnasse, avant-garde du Romantisme dans laquelle s’illustrèrent Cros et Villiers de l’Isle Adam, entre autres.

6 in « La ballade du dernier amour », Le Coffret de Santal.

7 Le monologue, dont il est question, est un genre littéraire inventé au Moyen-Age. cf. Enéas, XIIe siècle. C’est une courte pièce, ou une adresse dans un roman, le plus souvent satirique, où le personnage s’exprime en racontant ses péripéties. C’est l’ancêtre du one-man-show, et de fait son équivalent en français (avis aux défenseurs de la langue « pure »).

8 Il invente le « paléophone » en 1877, pour être plus exact. Le phonographe d’Edison est inventé la même année, et enterre son prédécesseur, d’autant plus qu’il est rejoint par Berliner qui invente lui le gramophone, fonctionnant avec un disque à microsillons.

9 Astronome positiviste fort de nombreux ouvrages de vulgarisation et occultiste renommé, il fréquente beaucoup les milieux littéraires de son temps. Cette alliance étrange persiste encore aujourd’hui, les astronomes étant un des rares corps de métiers à s’intéresser à la poésie de notre temps.

10 in « Un fantôme », Les Fleurs du Mal.

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