Veillée funèbre pour une lubie

Photo. by Newspaper Illustrations

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« Madame, vous faites erreur. J’ai perdu la foi, mais je n’ai pas perdu la raison. »

Réponse de James Joyce, récemment devenu athée, aux félicitations d’une dame qui le croyait converti au protestantisme.

Les Anglais, jadis maîtres du monde et de la litote, sont une nation culturellement sur le déclin. La preuve de ceci, ce n’est pas leur appauvrissement intellectuel et moral effarant, dénoncé sans ambages ni illusions par la plume acérée du médecin Theodore Dalrymple. Cet homme, outre son talent, possède un goût certain, puisqu’il s’est installé chez nous après avoir épousé une française[1]. Sa connaissance aiguë de notre pays le pousse à estimer que la crise socio-morale que traverse l’Angleterre est pire que la nôtre, même s’il juge son pays d’adoption avec une lucidité, une finesse, et une profondeur qui n’ont d’équivalent chez aucun auteur français.

Non, ce qui corrobore de la manière la plus flagrante le crépuscule de Britannia, qui ne règne même plus sur les vagues, n’est pas le fait que ses sujets n’ont plus de morale, mais bien le fait qu’ils n’aient plus de religion – ce qui, certes, est lié. La dernière tocade du synode de l’Église anglicane achève de prouver aux catholiques, partagés entre l’hilarité et une pitié semblable à celle qu’on éprouve en voyant un cousin un peu con se ridiculiser en public, que l’anglicanisme est une plaisanterie mal comprise par les Anglais, qui ne sont pas nécessairement très spirituels[2]. Bien sûr, nous soupçonnions que c’était le cas depuis le début : un trolling de grand style monté par un roi sanguinaire et continué tant bien que mal par sa fille, aussi frigide que son père était jouisseur, au moyen d’un numéro d’acrobatie théologique dont on s’étonne qu’il tienne encore tant il est vide de toute substance doctrinale ferme[3]. La Communion anglicane s’escrime à confirmer notre impression avec un acharnement troublant, tellement ils paraissent prêts à se conformer béatement à tous les oukases du politiquement correct, et la fleur au fusil s’il vous plaît

Étant construite sur du vent, il est normal que l’édifice déserté de Cantorbéry craque comme une poutre vermoulue sous les coups de boutoir d’une modernité dont la nation anglaise, jadis engoncée dans la célébration d’un empire qu’elle voulait éternel, est devenue l’une des sectatrices les plus empressées. Dans le dernier en date de leurs renoncements à toute espèce de dogme contraignant[4], les évêques anglicans ont décidé, le 20 novembre dernier, d’ouvrir aux femmes la possibilité d’être évêques. Et les « nivellocrates » des nations catholiques, applaudissant à tout rompre, de réclamer à corps et à cri l’ordination des femmes chez les papistes. Grand bien fasse aux anglicans d’ordonner des femmes évêques, comme si affubler d’une chasuble les représentantes du beau sexe puisse faire quoi que ce soit pour enrayer la désaffection des fidèles et développer la pensée d’une religion dont l’apport à la pensée mondiale est dérisoire. Peut-être est-ce là le seul moyen qu’ils aient trouvé pour compenser l’absence totale de transcendance dont fait preuve le clergé anglican masculin, qui faisait dire à Baudelaire que « les prêtres anglais font vaguement songer à des huissiers ou à des agents de change qui seraient revêtus de toques et de rabats »[5], et qui valut à ceux-ci, dans les tranchées, le mépris de leurs ouailles qui préféraient de loin faire le coup de feu avec leurs prêtres irlandais, dont certains firent tenir les lignes de leurs régiments d’infanterie lorsque leurs officiers furent morts alors que leurs collègues anglicans sermonnaient dans les états-majors[6]. Quant aux catholiques, je doute – Dieu merci – qu’ils aient l’intention de faire du suivisme, n’en déplaise aux talibans de l’égalitarisme. S’ils se désolent de la ruine de leurs églises, qu’ils se consolent à la vue des lieux de cultes anglicans transformés en Virgin Mégastores, décrits à l’auteur de ces lignes par un ami revenu de Londres.

La mort annoncée de l’anglicanisme ne doit pas surprendre. L’anglicanisme a été fondé par utilitarisme, et ne pouvant s’appuyer sur sa trop sommaire théologie, il n’a survécu qu’en tant que pilier de l’impérialisme britannique. Ce n’est pas une religion au sens strict, mais un outil politique servant à rendre la Grande-Bretagne indépendante sur le plan religieux, puisque, comme sous l’empire romain, les îles supportaient mal de rendre des comptes à Rome. Le développement de l’anglicanisme a d’ailleurs toujours été piloté par les rois d’Angleterre, qui en sont les chefs spirituels, souvent dans l’idée d’assurer la domination intellectuelle qui faisait pendant au contrôle politique de l’empire – au besoin par la violence militaire et économique comme en Irlande du Nord, ou l’exil qui conduisit les dissenters et les puritains vers l’Amérique. Privé du soutien historique d’un parti conservateur laïcisé et modernisé, l’anglicanisme est en sursis, et le temps paraît lointain où l’Église anglicane pouvait être qualifiée de « parti Tory en prière. » La mort de l’empire devait constituer l’acte de décès de son pendant religieux, étouffé par une copulation frénétique avec le modernisme, vouée à s’achever dans l’onanisme satisfait de ceux qui s’imaginent surfer sur une époque qui les engloutit. Les anglicans ne croient en rien, et ceux qui croient en quelque chose, achevant un mouvement commencé au XIXe siècle par l’Oxford Movement[7], se jettent dans les bras grands ouverts de l’Église romaine, « comme des hommes se tenant debout parmi leurs valises, jetant un dernier regard sur les murs nus de leur vieille maison », selon les mots mélancoliques du journaliste Charles Moore.

Il ne restera plus aux catholiques qu’à recueillir ces réfugiés, observant depuis le continent la lente agonie de cette chimère née de l’orgueil d’un roi fou, et attendant que s’ouvrent les portes de Trinity[8].

Edmond Leboiteux

 


[1] Ceci se comprend aisément, puisque la population féminine des îles britanniques est composée de plus en plus exclusivement de spécimens de vautrement moral et physique, dont l’appartenance au sexe féminin ne peut être que présumée, titubant bayonnes à l’air sur les plages de Brighton et dans les caniveaux de Glasgow, et dotées d’aussi peu de vertu que de vêtements quelle que soit la saison.

[2] Après tout, ils ont bien inventé le cricket pour avoir un avant-goût de l’éternité.

[3] Le Règlement élisabéthain, formalisé par l’Acte d’uniformité de 1559, tente d’établir, sous la férule d’Élisabeth Ière la théologie officielle de l’Église anglicane en trouvant une voie moyenne entre retour au catholicisme et déchaînement puritain. Il entérine le statut bâtard de la religion anglicane, née d’un caprice et non d’objections théologiques sérieuses : souhaitant se séparer de la tutelle de Rome, Henri VIII voulait néanmoins conserver la pompe et la circonstance du rituel catholique, auquel il était attaché, d’où le caractère vague – et très adaptable – de l’anglicanisme du point de vue dogmatique, qui contraste avec le rituel minutieux de la High Church.

[4] Le mot « dogme » est ici entendu sans la connotation négative que confèrent à ce mot les sycophantes du relativisme et les esclavagistes de la pulsion.

[5] Le peintre de la vie moderne, chapitre VI

[6] Quelques passages de l’autobiographie « Good-Bye to All That » de Robert Graves décrivent le phénomène de manière particulièrement croustillante.

[7] Mouvement né au sein de la High Church, dont est issue la tendance anglo-catholique qui, sans reconnaître l’autorité du Pape, s’est considérablement rapprochée, sur le plan intellectuel, du catholicisme romain. Son plus célèbre représentant, John Henry Newman (1801-1890), finit par se convertir au catholicisme et devenir cardinal.

[8] Une légende, vestige de l’antique fidélité du collège à la cause des Stuart, veut que l’une des portes monumentales du Trinity College à Oxford restera verrouillée jusqu’à ce qu’un catholique accède au trône d’Angleterre.

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2 Responses to Veillée funèbre pour une lubie

  1. Dominic says:

    Il est assez rare de voir des références sur des adjectifs, mais c’est un plaisir nouveau que je découvre au travers de la finesse de cet article.

  2. Alexis says:

    Le style de l’auteur est remarquable de finesse et d’intelligence.
    Cet article est fort beau ! On regrettera seulement que la vigueur du propos – toute retenue derrière son humour mordant, je vous l’accorde- ne soit appuyé sur des faits précis – désaffection des églises, nombre de baptêmes, comparaison entre les communauté religieuses…

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