La F1 justifie-t-elle vraiment tous les moyens ?

Photo : Oliver MULTHAUP/DPA/AFP

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Que ceux qui pensent encore que les media ont un quelconque pouvoir de compréhension du monde fassent le deuil d’une telle illusion. Le récent accident de ski du champion automobile Michael Schumacher a donné l’occasion à tous les médiatiques excavateurs du néant et autres télégéniques puisatiers du vide de révéler une fois de plus l’abyssale vacuité de leur bavardage en même temps que sa parfaite nocivité. La réduction du monde en images et la dilapidation de ses maigres réserves de sens par le radotage de l’information en continu sont deux activités qui ne connaissent pas la crise.

La couverture médiatique de cet accident (qui relève, convenons-en, du degré zéro de l’événement) a eu le mérite de prouver, à qui en doutait encore, que les codes et usages médiatico-journalistiques sont désormais largement répandus dans la population. Les médecins grenoblois du champion allemand n’ont par exemple pas hésité à se présenter en conférence de presse pour informer de l’état de santé de leur patient, devenu ainsi propriété publique (et sujet de débat sur BFM TV…), sans que les effleure un seul instant le souvenir de l’ancien usage du secret médical. Sans parler de Schumacher lui-même qui, on s’en est à peine étonné, descendait la piste avec une caméra embarquée. Nous vivons donc dans un monde qui s’étonne que l’on puisse se faire mal en chutant à ski, mais qui ne trouve rien de surprenant à ce que l’on dévale une piste en compagnie d’une caméra… Passons.

Venons-en à l’ampleur de la mobilisation médiatique que ne parvient pas à expliquer la seule notoriété du pilote allemand. Quelque chose d’autre en effet doit être pris en compte qui tient selon moi à la nature même des media : leur propension à la poursuite et au lynchage, c’est-à-dire à la mobilisation féroce. Le lynchage dans le cas présent n’a pas eu lieu, mais il était latent, suspendu, prêt à éclater sur l’idole médiatique qu’est Schumacher pour la simple raison que tout lynchage d’idole n’est jamais que le revers de l’adoration qu’elle suscite. Qui n’a pas senti, sous le vernis terne et fin de la compassion convenue et de l’expertise en papier-mâché des media, le frémissement de la meute journalistique avide de nouvelles tonitruantes, portée par l’espoir mauvais de pouvoir lancer des émissions spéciales consacrées à la mort de l’idole, bref de faire naître des entrailles de « Schumi » une foule de téléspectateurs, n’a pas compris la nature des media,  leur fin ultime ou plutôt la faim qui les taraude.

On ne comprend rien aux media contemporains tant que l’on prend au pied de la lettre ce mot qui fait croire qu’ils ne seraient qu’un simple moyen d’information. Rien n’est plus faux. Ils sont la fin de tout, ce dans quoi tout finit, à notre époque qui s’imagine que l’Histoire s’accomplit en elle. Le sort des media est d’ailleurs tellement lié à celui du monde moderne qu’ils ne peuvent en aucun cas prendre le moindre recul par rapport à celui-là. Ils ne peuvent jamais que l’accompagner dans ses plus sinistres évolutions et flatter ses pires penchants, notamment celui de la judiciarisation de la société. En effet, à peine Schumacher était-il dans le coma que les plus dévoués pions médiatiques s’interrogeaient sur les responsabilités éventuelles de l’accident (défaut de matériel, de signalisation etc.). Le charme de l’imprévu associé à tout événement véritable se dissipe vite par temps médiatique. L’accident fait, en 2014 (rendez-vous compte !), figure de mauvaise blague. Vous pouvez toujours avancer l’hypothèse, mais on trouvera vite qu’elle manque de sérieux. Toute bonne tragédie contemporaine doit passer par l’hôpital pour finir au tribunal. La vieille règle de l’unité de lieu de la tragédie classique a été revue depuis longtemps !

Non, décidément, les media n’ont d’autre fin qu’eux-mêmes, que de justifier sans arrêt leur propre existence, que de faire croire que le monde entier n’attend qu’eux et qu’ils ne l’auraient pas déjà  dévoré (pour éviter que celui-là puisse se passer d’eux). Pour occuper le terrain tous les moyens sont bons, même le quart du huitième d’événement que constitue l’accident de Schumacher.

Qu’il n’y ait plus d’autres suites aux événements accidentels, spontanés, que des poursuites : voilà le rêve des media, pour qu’enfin disparaisse ce qui les empêche de mener les débats comme ils l’entendent et qui excédera toujours leur bavardage stérile, à savoir la vie même.

Je souhaite évidemment le meilleur rétablissement à Michael Schumacher, qui, je l’espère, ne retombera pas de frayeur dans le coma lorsqu’il s’apercevra, une fois réveillé, que son oraison funèbre a bien failli être prononcée par la funèbre famille des cacatoès poudrés de la télévision !

P.-L.P.

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