Pour réintroduire le duel

A l’heure où se comporter en citoyen modèle se réduit à laisser passer le temps, s’indigner diraient d’autres, j’écris ce billet comme un manifeste. Félicitons-nous en exergue de notre Etat de droit, qui nous permet de ne pas finir embastillé au moindre pet de l’opinion. Le Club des saumons seraient aujourd’hui réduit à quelques tranches fumées sur la table de la tyrannie. Joie donc, de vivre dans un pays de liberté, quoiqu’en disent les hargneux contemporains qui préfèrent se vautrer dans la plus ignominieuse vulgarité intellectuelle plutôt que de profiter du peu de bon temps qui leur est accordé. Moi qui ne vénère comme pouvoir que celui du bon roi Pausole , je vais aller à rebours de mes opinions fainéantes.

Car il est des cas où ni la justice des hommes, ni celle de Dieu ou de Monsanto n’a la privilège de pouvoir intervenir. Je veux parler ici, bien entendu, du point d’honneur. Des grandes valeurs françaises défendues par de cuistres identitaires, aucune ne se réfère à ce que je considère comme l’âme de notre patrie : le panache. Cyrano aujourd’hui serait raillé ; raillé pour son lyrisme et sa poésie, raillé pour ne défendre que son honneur jaloux et sa vaine grandeur. Patrick Cohen refuserait de l’inviter et nos polémistes lui inventeraient disputes et querelles, le piégeraient au détour d’une émission télévisée aux couleurs criardes et à la programmation glauque : « Comment voulez-vous vous battre pour un oui ou pour un non ? Vous mettez en danger le pacte républicain, M. de Bergerac. » Ou encore : « Plutôt que de faire des vers, dîtes-nous ce que vous pensez du mariage pour tous ?

– Je ne m’intéresse qu’à la douce Roxanne,

Jean-foutre. Laissons ces bougres jouir à leur aise.

Si je ne goutte à leur désir pour un vit d’âne,

Vraiment, peu m’en chaud du moment qu’ils ne me baisent. »

Edmond Rostand m’excusera de versifier si piteusement le discours de son plus noble héros. Mais de sa bravoure me vient une question. Comment peut-on définir la noblesse de nos jours, puisque la naissance ne prime plus, et que la grandeur s’acquiert à coup de chèques et de compromission morale ? Si je n’ai pas encore de réponse à vous livrer, une piste m’est venue récemment à l’esprit, après avoir entendu la mésaventure d’un ami. Par décence, je ne rentrerai pas dans la divulgation de détails sordides qui accompagnent cette histoire. Non, non, ne fermez pas la page, lecteurs, car nous allons venir dans quelques phrases au sujet de cet article. Pour résumer l’affaire, disons juste que l’honneur de sa famille avait été entaché par le comportement outrancier et malhonnête d’un beau-frère irrespectueux. Qu’on aille courir la gueuse, ou le gueux, après quelques verres de vin d’Arbois, empli de l’ivresse salutaire du flacon, ne prête pas à conséquence. En revanche, engrosser deux femmes le même mois ne peut être que le fait d’un goujat.

A la fin de ce récit saisissant, bien que banal, je m’écriai : « Ami, je serai ton témoin. Je vais de ce pas convoquer ce vil personnage. Rendez-vous sur le pré demain à six heures. Lave l’honneur de ta famille dans le sang. Tu es l’offensé, avec ton allonge, je te conseille le fleuret ».

Certes, j’étais bourré ; le duel est illégal en France depuis l’ordonnance royale du 6 février 1626, soit 363 années avant la naissance de votre modeste protégé. Hasard ? J’en doute. Anyway, le cardinal de Richelieu avait fait promulguer cette loi afin de limiter l’hémorragie que connaissait la noblesse du roi, qui passait le plus clair de son temps à s’étriper au sabre plutôt que de se consacrer à la reproduction de cette élite si précieuse. Mais comme pour la cigarette, il est dur de renoncer à l’usage de l’honneur ; l’Histoire de France se vit entacher de multiples affrontements entre personnes consentantes plus ou moins illustres. Clemenceau se battit souvent, Paul Déroulède en fit les frais. Après qu’il l’eut accusé de corruption, ils se tirèrent dessus six fois de suite, ratant à chaque fois leur coup soit par maladresse digestive, puisque le duel eut lieu juste après le déjeuner, qui fut costaud et conclu par une petite prune du Béarn (dont vous me direz des nouvelles), soit par souci politique, la France ayant toujours besoin d’âmes vives pour assurer sa marche triomphante vers le progrès et le souper du soir.

Le dernier duel recensé en France eut lieu en 1967, opposant les députés Gaston Defferre et René Ribière. Comprenons-nous bien, je ne cherche pas à réintroduire un bon moyen de tuer quelque autre gentilhomme qui vous ferait de l’ombre. Mais j’estime qu’il ne serait pas déplaisant de se taper le coup de pistolet entre amis, histoire de régler une fois pour toutes une affaire pouvant prêter à discorde. Au premier sang, on arrête tout, merci bien, au revoir et sans rancune, la discorde est oubliée. Reprenons la triste histoire adultérine de mon ami. Quels en seront les suites ? Divorce, engueulades répétées, brouilles et disputes pour les vingt prochaines années, pour faire vite. Mon ami était attaché à son beau-frère, et une bête histoire de gonzesse va définitivement rompre leur vieille amitié. Mais s’il avait suivi mon conseil, son honneur et sa fierté auraient pu s’accommoder au pardon et à l’accalmie envers son beauf. De vaines histoires amoureuses, mon ami aurait gardé à la fois panache et amitié. Seules valeurs qui trouvent grâce à mes yeux de Pausole. Et puis, avouons-le, une passe d’arme, ça a quand même plus de gueule que de se ruiner en frais d’avocat.

Orion

Ps : si un accident survient, n’oublions jamais :

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