Into the Faërie Battle

mountains-swiss-switzerland-733130-l

Crédits : Dino Olivieri

Dans la lutte contre l’esprit de sérieux, les Anglais sont nos maîtres. Au bord de la Tamise, le piédestal de l’intellectuel gigote incessamment et sa statue a un air malicieux. Tel Samuel Johnson on the Strand[1]. Son équivalent français reste de marbre, pénétré par le poids de sa tâche, dans la position du penseur de Rodin. Evidemment, cette distinction est caricaturale et injuste, sauf si l’on y ajoute que les plus grands écrivains « fantaisistes » de la littérature mondiale servent la perfide Albion. Ils sont très sérieux dans leur fantaisie, dois-je ajouter. Dans le sillage de Chaucer, du Dickens d’Un chant de Noël, on retrouve Chesterton, Tolkien, Caroll, Lewis ou le délicieux Edward Lear… et tous participent à la lutte contre la réalité de la réalité, c’est-à-dire à la triste certitude dans notre monde. Mais au sein de cet organe de lutte contre un réel unilatéral, la bataille fait rage. C’est ce que j’appelle la Guerre des Fées. C’est peut-être la plus glorieuse confrontation de notre temps, et il nous faut donc rejoindre dans la mêlée gnomes, dryades, gobelins et farfadets, stryges, elfes des bois et des marais, licornes, orques et nécromanciens.

Au départ du conflit est une dispute fort civilisée entre genuine gentlemen. En 1902, donc, un jeune écrivain, G.K. Chesterton, irrité par la tendance littéraire qui faisait de Caroll et Edward Lear des rénovateurs ambitieux de la poésie et de la langue anglaise, et donc des précurseurs d’une théorie sur la déconstruction du réel par la littérature, publie plusieurs articles pour les sauver de cette effronterie intellectuelle. Au cœur de cette guerre sur les mots, il y a déjà cette guerre des fées en germe. D’un côté donc, les défenseurs de l’artifice et de la déformation contre le réel, considérant que seule une peinture aliénant le monde peut le sauver. De l’autre, et avec Chesterton, s’impose l’idée de l’inversion du réel pour retrouver la véritable réalité. Cette idée a déjà été développée avec brio par mon ami Campagnol, et je vous invite à lire son article en trois parties (123) sur le sujet, qui m’a évidemment orienté : c’est le fameux cas du Mooreffoc. Je me permets de vous le rappeler rapidement, en utilisant les mots d’un de ses adeptes, J.R.R. Tolkien :

« Mooreeffoc est un mot fantastique, mais on peut le voir écrit dans chaque ville de ce pays. Il s’agit de Coffee-room [qu’on traduirait étonnement en français par « salon de thé »], aperçu de l’intérieur à travers la vitre de la porte, comme l’aperçut Dickens en une sombre journée à Londres ; et comme il fut utilisé par Chesterton pour démontrer l’étrangeté des choses devenues pour nous triviales, quand elles sont soudain vues sous un nouvel angle. »[2]

S’y oppose donc le fameux « Jabberwocky » de Lewis Caroll. Ce mot-valise (portemanteau, comme le nomma Caroll lui-même en hommage au mot français) vient de l’anglo-saxon wocor ou wocer, signifiant le « fruit » ou la « progéniture », et de jabber « discussion excitée et enflammée », selon l’auteur[3]. Le fruit d’un débat, en quelque sorte, métamorphosé en un nom monstrueux derrière lequel on devine plus souvent une bête étrange tirée des Aventures d’Alice au pays des Merveilles. Il est issu du poème éponyme[4], qui parodie la très sérieuse novlangue (j’ai oublié d’ajouter Orwell dans la liste, le voilà qui resurgit tout seul !) universitaire, tout en racines linguistiques alambiquées et farfelues.

Ainsi, si tous saluent l’esprit de nonsense, une scission a bien eu lieu : d’un côté le non-sens pensé comme dévoilement, comme présence, et de l’autre comme nouveauté ou création. C’est la bataille de Tom Bombadil[5] contre Frankenstein, de la vérité cachée contre la volonté de puissance, un struggle for real life absolument manichéen qui va se poursuivre de façon magistrale chez Tolkien ou Lewis, et dont les effets désastreux nourriront nombre de dystopies en science-fiction. En face de ceux-ci, on retrouve le surréalisme, le nouveau roman, l’Oulipo, ces littératures porte-manteaux dotées d’une durée de vie propre à celles des créatures monstrueuses qui nous supplient de les achever tant leur existence est une sinistre blague. La poésie de Michaux illustre particulièrement cette ambitieuse volonté révolutionnaire de nécromancien du réel, là où l’humble bouleversement proposé par l’écrivain de Faërie est juste sous nos yeux, de l’autre côté du miroir. Le reste est ambition vaine : le non-sens ne peut être une fantaisie uniquement esthétique, affirme Chesterton. « Chaque chose a, en fait, son autre côté, comme la lune, la patronne du non-sens. »[6]

Dans cette bataille cérébrale contre l’outrancière fausseté de notre monde, il nous faut donc choisir de combattre au côté d’esthétiques Jabberwockies ou de renversants Mooreefocs. Quand bien même votre camp ne serait pas le mien, je vous le garantis : l’assaut sera éminemment épique.


[1] C’est-à-dire sur la fameuse avenue londonienne qui relie la City au siège du pouvoir royal au Palais de Westminster depuis le Moyen-Age.

[2] in Du conte de fées, 1947

[3] in Alice’s Adventures in Wonderland and Through the Looking Glass, Penguin Classics pp328-331.

[4] id. , pp.64-65.

[5] Tom Bombadil est un personnage tout à fait unique et étrange dans l’oeuvre de Tolkien. Il est à la fois un esprit de la nature, être supérieur sans lien avec les querelles des hommes, et le représentant le plus clair de l’âme de la campagne anglaise avec la Comté.

[6] in A defence of non-sens, 1902.

Publicités

À propos leclubdessaumons
http://www.facebook.com/clubsaumon

One Response to Into the Faërie Battle

  1. Ping : Article sur la tradition anglaise du conte de fées | Camille Dalmas

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :