Insolent gentry

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Niggas be blinging in da club : l’église du Gesù à Rome ferait pâlir d’envie Trinidad James.

« Ce n’est pas que je n’aime pas me mélanger, mais disons simplement que les aigles ne volent pas avec les pigeons. » Booba, Rat des villes

Dans un article, un des contributeurs avec qui j’ai le privilège de saumoner s’appliquait à pourfendre Booba, le traitant en substance de parvenu arrogant et grossier. La critique, même formulée avec esprit, me paraît cependant nécessiter une réponse.
Alors certes, leurs punchlines n’ont pas le raffinement des joutes de Versailles, ni leurs amours l’élégance retorse des romans de Laclos. Mais M. de Serpière n’a pas tout à fait tort lorsqu’il qualifie les rappeurs de « nouvelle aristocratie » : elle a même plus de points communs avec l’ancienne qu’il ne le croit. Tous les rappeurs, comme les barons féodaux, disposent dans leurs niggas de féaux serviteurs et de vassaux dévoués, et dans leurs territoires, jalousement défendus, de fiefs qui, comme lors des raids audacieux des vikings d’antan, peuvent tomber comme des fruits mûrs au hasard d’un battle. Tels les chevaliers normands de Guillaume le Bâtard, ils sont batailleurs, insoumis, avides. Certains, les La Trémoille dans le Poitou et Eminem à Detroit, s’élèvent patiemment après maintes dures batailles ; d’autres, les Coucy en Picardie, Tupac sur la West Coast, parvenus au faîte de la puissance et de la gloire, sont craints et respectés, avant de succomber sous les coups de plus puissant qu’eux. Le « Grab your glocks when you see Tupac, call the cops when you see Tupac » du second répond au « Roi ne suis, ni prince ni duc ni comte aussi, je suis le sire de Coucy » des premiers.

Le vrai rappeur, grand seigneur, méprise la noblesse de robe du rock, les hobereaux de l’électro et les bourgeois de la pop, ces mous qui n’ont payé l’impôt du sang dans aucune guerre des gangs. De même qu’aucun nobliau à mortier ne pouvait se targuer, comme Mathieu II de Montmorency à Bouvines, d’avoir pris douze drapeaux à l’ennemi, aucun de ces chapons à la street cred négative propulsés par les goûts efféminés des suburbs ne pourrait survivre à neuf balles tirées à bout portant, épisode sur lequel 50 Cent bâtit son mythe.
Suivant les traces des descendants des guerriers féodaux sous l’absolutisme, les rappeurs de la nouvelle génération se raffinent. Moins brutaux, ils se font provocateurs et débauchés comme A$AP Rocky, exubérants et chamarrés comme Lil’ Wayne. Leurs clips fantasques et déglingués sont l’écho des folies du baroque et des flamboiements du rococo, leurs soirées ont le faste et la démesure des bals de la Régence. Azealia Banks et autres bad bitches sont les lointaines émules de la sulfureuse duchesse de Retz, qu’on appelait « Madame Fiche-le-moi ». Les jeunes MC collectionnent les Ferrari comme les oisifs bien nés d’autrefois les purs-sangs. Tous les plébéiens les envient et les imitent, et le comble du chic, parmi les parvenus de la musique commerciale, est d’insérer un flow dans le moindre de leur morceau à la manière des traîneurs de sabre de l’Empire et des capitalistes louis-philippards qui s’affublaient d’une particule.

Comme nombre de brillantes lignées, il arrive que les meilleurs rappeurs déchoient. On courtise les mercenaires du trap, alors que l’encre sèche à peine sur leurs lettres patentes. L’argent fait se mésallier certains, comme Kanye West fourvoyé avec les noms en vogue de l’électro parisienne sous le fallacieux prétexte de renouvellement artistique, rappelant les arguties de ces grandes dames accueillant une bru mal née et poussant à rajeunir le sang ancestral pour éviter la ruine. D’autres s’abâtardissent, à la manière de Snoop Dogg qui, vautré dans le reggae, en est venu à abandonner le nom et le titre avec lesquels il s’est couvert de gloire.

L’intuition de M. de Serpière est donc juste lorsqu’il voit dans les rappeurs de nouveaux aristocrates, fussent-ils aussi mal dégrossis que Renaud de Châtillon et ses soudards. Tant mieux : à tout prendre, je les préfère encore aux clones sans reliefs vomis par le confort des banlieues résidentielles, dont les molles mélodies viennent flatter l’oreille en porcelaine de milliers de hipsters béats.

Edmond Leboîteux

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