Petit tableau parisien

Crédit : loiclemeur

Crédit : loiclemeur

C’était un matin froid, un matin de janvier. Paris se saoulait d’inconscience, sous un ciel lourd d’inattention. On avait versé du purin devant l’Académie de la Conscience, et tout cela sentait un peu. Les gens grommelaient en mangeant leurs sandwichs, aux heures de grande affluence. On fronçait les sourcils, on allait de « que voulez-vous ma bonne dame » en « t’façon faut tout cramer » sans trop savoir si c’était vrai, le pain coûtait 95 centimes, le ticket de métro 1 euro 70. Sous le fronton de l’assemblée, des mirmidons se donnaient des allures de géants ; un tapis leur évitait de se crotter les souliers.

Au sortir d’une nuit volée, le bassin repus, François s’emmenait le ventre au chaud, derrière les murs froids de son palais trop grand.

Il avait dit qu’il y penserait, et puis il avait oublié quoi ; on lui avait répondu qu’en fait, non. Sûrement, demain, ce serait autre chose, et puis le jour d’après, encore. Il s’était regardé dans la glace, et s’était trouvé un petit quelque chose de changé. « C’est la victoire qui t’appelle, François ! » s’était-il dit dans un accès de confiance. Et puis, il avait pensé à la bataille, ne l’avait pas trouvée, ne se souvenait plus de laquelle, et il se dit qu’il n’y a de vraies victoires que dans les plus rudes combats. Il avait combattu son embonpoint, perdait chaque jour du terrain. Peu lui importait, à vrai dire, vu qu’il se sentait du chaud dans les tripes, et qu’après tout, c’est ça qui compte. Soudain, François se souvint qu’on lui avait dit qu’il fallait dire quelque chose. De nouveau, il ne savait plus vraiment quoi. Mais il s’en fichait ; on le lui rappellerait bien assez tôt. Alors François se fondit plus profondément encore dans son épais fauteuil, un sourire béat lui enjolivait la face. Il avait la bajoue satisfaite, l’œil comblé. Des généraux en culottes courtes, avec des regards d’Artaban, les crocs aiguisés et le sourire de circonstance, bataillaient dans ses couloirs, l’un aux affaires du peuple, l’autre à la défense des Amis. On ruait tant et plus, on s’alpaguait, on accusait, on donnait à penser, on fourbissait sa plume, on tuait le temps en en gardant un peu pour demain, on préparait le pal, et François, dans son fauteuil impérial, les babines rougissantes de contentement, regardait sans voir.

On lui tend un formulaire, il signe comme un bon prince ; on lui montre un communiqué, il bénit de ses doigts grassouillets. Fatigué d’avoir approuvé, il demande un sandwich, et puis un autre. Ce soir, il pourra sortir sur son scooter, et la nuit sera vivifiante. De nouveau, il se donnera des ardeurs d’étalon, il chevauchera des dunes bleuies de lune, et peut-être jouira-t-il. Pour l’heure, il sourit benoitement. Il est heureux. On crie dehors, on fulmine, croirait-on, il demande à ce qu’on ferme la fenêtre, mais qu’on laisse entrer la lumière. Si les bruits continuent, il fera faire une loi.

La cravate en travers, il est quiet, tranquille, comme un bourgeois rassasié. Il se tourne vers l’Orient, regarde un coin de ciel bleu, aperçoit un appareil, un avion blanc empanaché, et doucement, il chante sa comptine :

« Valérie, Valérie,

Reviens-t’en voir la République

Valérie, Valérie,

C’est pas par là qu’m’on col rebique

Valérie, Valérie,

Y’a l’bonnet rouge qui t’fait la nique

Ah ! Valérie ! Valoch’ chérie,

C’est pas demain qu’on se marie »

R.V. Radeyschandt

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