Guère de religion

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Eugène Delacroix, L’entrée des croisés dans Constantinople, 1840, huile sur toile, Musée du Louvre, Paris. Par the Yorck Projet.

« Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas », aurait dit Malraux. Il est donc bien possible que nous ne sachions  jamais véritablement ce qu’il entendait par là ; et si tous ces accents prophétiques, au fond, n’étaient pas qu’une galéjade bien spirituelle concoctée par son esprit malicieux, ou par celui d’un autre. Une hypothèse me semble pourtant assez satisfaisante pour expliquer le succès de cette formule : le XXe siècle ayant été le siècle anti-religieux par excellence, le retour de notre monde au spirituel serait obligatoire. Un cycle naturel. Diastole, systole.

De fait, nombreux sont ceux qui s’en inquiètent. La redécouverte des fanatismes, dont le pic d’horreur médiatique reste le 11 septembre 2001, terrorise tous ceux qui y voient le retour des guerres de religion. Pour faire de la géopolitique aujourd’hui, il faudrait commencer par des cours de théologie et d’exégèse, ce qui est proprement insupportable pour nos grands esprits de la rue Saint-Guillaume.

Contre un tel retour de flamme, la laïcité et son héraut zélé, l’athéisme, se crispent, pleurent, grincent des dents. Comment peut-on revenir en arrière ? Comment peut-on encore croire en Dieu en 2014 ? Et partout on entend ce même commentaire : « Les religions font toujours la guerre, il faut donc s’en débarrasser si l’on veut un monde en paix. » Les croisades, le djihad, l’Inquisition, les guerres de religion du XVIe siècle, le conflit israélo-palestinien… Dieu est mort dans tous les sens du terme pour nos incrédules.

Mais l’histoire recèle autre chose que de telles leçons sur les ravages de l’opium du peuple. N’en déplaise à Lénine, les faits sont têtus : le XXe siècle fut le siècle de la boucherie humaine et celle-ci fut finalement rarement ouverte en l’honneur de Dieu, d’Allah ou de Yahvé : le national-socialisme (si on ne donne  pas foi au mensonge de Costa-Gavras[1]), le communisme sous toutes latitudes, le génocide rwandais, le génocide arménien… tous sont d’origines athées, et tous avaient comme ennemi la religion.

Hitler honnissait les juifs, mais aussi les catholiques, dans ses Propos de table comme dans Mon combat. Staline mangeait du curé et du rabbin au petit-déjeuner, tout comme Mao et Pol Pot du bonze ou du missionnaire. Mustapha Kemal, franc-maçon et donc athée (n’y voyez point de complotisme) modernisa la Turquie et en fit le premier Etat laïc du monde musulman ; son disciple Ismet Inönü fit honneur à cet héritage. En Afrique, les considérations scientifico-racistes des athées belges en mission dans leur Congo colonial menèrent à la haine entre ethnies et au massacre que l’on connait. Les tueries dans les Balkans ne commencèrent à se généraliser qu’une fois l’Ex-Yougoslavie démembrée … Nous pourrions chiffrer l’étendue des désastres de la raison libérée de Dieu, et cela pendant des heures.

On répondra que c’est l’affaire d’un siècle, que les changements se font dans la violence, mais que la paix ne saurait tarder, une fois la foi abandonnée ; ceci, Madame, Monsieur, est la rhétorique du fanatisme.

On répondra que les guerres de religions existent malgré tout, et qu’elles sont sanglantes elles-aussi. Qu’est-ce qui est plus gênant ? Une guerre menée pour la foi, ou une guerre menée pour le pouvoir, la domination d’une idée scientifique, une guerre pour l’argent ?

Je trouve que le croisé est plus glorieux que le scientifique qui purifiait le monde des juifs dans les chambres. Je trouve que le djihadiste est plus noble que le soldat qu’on envoie en Orient récupérer du pétrole. Je trouve que l’inquisiteur est plus sensé que le camarade qui colle une balle dans la tête à tous ceux qui portent des lunettes. Je trouve que le défenestreur de la Saint Barthélémy ou l’incendiaire huguenot sont plus sympathiques que les lobbyistes qatari ou américain qui sèment la mort avec leurs comptes en banque.

Je trouve que la folle foi semble avoir fait les choses bien mieux que la plus sceptique des raisons.

Bonaventure Caenophile


[1] Je fais, évidemment, référence au film Amen qui présente la papauté comme complice des horreurs du nazisme. La rose fait exprès d’oublier que le réséda était à ses côtés pendant la guerre, pour reprendre l’image d’Aragon.

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3 Responses to Guère de religion

  1. DALMAS says:

    bravo mon cher Caenophile. ca c’est envoyé!!

    ceci dit, je suis perplexe de lire cette tribune qui s’inscrit franchement a l encontre de toutes les idées véhiculées quotidiennement par nos journaux nationaux: comment cela peut il être fondé??
    Plus sérieusement,, a l ‘heure du Progrès érigée en valeur absolue, de l’éducation des enfants par l’école (lisez bien, je n ai pas dit instruire), tels les petits staliniens, comment de tels propos sur la religion peuvent ils avoir une quelconque validité???
    Ressaisissez vous mon cher Caenophile. vous êtes dépassé: fi de religion, parlez nous de l’Etre Suprême sur un certain Champ de Mars,
    votre Poncirus

  2. Alexandre says:

    Un de mes amis de gauche est allé jusqu’à parler de « dérapage », vieux. Tu as reçu tes lettres de noblesse.

  3. Ping : Article sur la place de la religion dans la violence universelle | Camille Dalmas

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