Réponse à « Guère de religion » : Les guerres du XXe siècle furent religieuses ou ne furent pas.

Thetriumphofdeath

Le Triomphe de la Mort, Pieter Bruegel l’Ancien, circa 1562, Musée du Prado, Madrid. © Musée du Prado.

Réponse de Jean-Suie Fortaise à Bonaventure Caenophile.

Ajouterais-je un bémol au brillant article de Caenophile, dont la simple évocation fait déjà trembler mon clavier ? Bonaventure vise juste. Des arguments solides et un ton assuré. Il faudrait des livres entiers pour chipoter la pertinence historique de tel ou tel propos avancé !

Dans l’ensemble j’adhère au récit, laissant aux diplômés des Hautes Etudes le soin de polémiquer sur le dans-quelle-mesure? du propos. Mais voilà, une chose me titille et me fait dire :

« Vraiment, Caenophile est tombé dans le panneau ! ».

Il le doit, je crois, à sa nature bienveillante, qui lui fait penser qu’il n’y a pas fausse monnaie, si de bonne aventure, il peut se payer avec elle un journaleux tout jeunot… J’entends lui rappeler de ne pas oublier de retirer la monnaie de sa pièce !

Caenophile accorde bien trop de crédit aux laïcistes lorsqu’il affirme que « le XXe siècle (a) été le siècle antireligieux par excellence ».

Non… Le XXe siècle n’a pas été si antireligieux qu’il a bien voulu le faire croire. Et c’est même dans la guerre qu’il l’a été le plus ! Le XXe siècle a bien été anticlérical, antireligion, anticroyance, anticroyant mais pas antireligieux ou alors de façon bien antinomique. C’est un tort de prêter une oreille attentive aux Grands Athées lorsqu’ils professent avec ardeur pourfendre la Religion tout affublés du masque du premier gourou venu.

Ce tort devient une erreur dans la guerre.

La guerre au XXe siècle fut l’expression la plus aboutie de la religiosité de nos sociétés modernes, qui s’exprime toutefois jusque dans nos petites manies et nos petits fétichismes au rang duquel « la Foi en un progrès ininterrompu », dont nous prévenait déjà Stephan Zweig1, tient une place de mérite.

La marque la plus éclatante de l’aspect religieux de nombreux conflits du XXe siècle s’exprime dans le fanatisme qui les a déclenchés et l’absolutisme forcené de leur déroulement puis de leur achèvement. Le fanatisme et l’absolutisme, témoins de la religiosité d’un conflit, se retrouvent jusque dans la capacité à mobiliser les civils. Que l’on pense au Communisme, au Nazisme, aux conflits israélo-palestiniens, au génocide rwandais, aux khmers rouges, aux terroristes, ou encore à ce que l’on appelle religieusement la Résistance, tous se sont déroulés à grands renforts de civils, et pas seulement parce que le conflit a souvent dégénéré en une guerre civile. Cela tient à la nature de ces guerres qui, quoi qu’on en dise, furent « religieuses » au sens d’un combat du Bien contre le Mal. Dès lors, la frontière citoyen-militaire ou civil-armé n’a plus cours.

La nature du conflit est intimement liée à la nature de ce que l’on combat. Or dans la plupart conflits du XXe siècle, comme dans les guerres de Religion, l’ennemi n’est rien de moins que le Mal, le Mal incarné dans l’ennemi ou au sein du corps social. Jamais les conflits n’ont été autant orchestrés autour d’un manichéisme aussi béat. Dans ces conflits, les combattants sont autant persuadés d’incarner le Bien, qu’ils le sont de combattre le Mal, au nom d’idées aussi hautes que la Pureté du sang, la Liberté, la Démocratie ou les « Droits de l’Homme » érigés en vertus quasi sacrées.

Les « ennemis » de naguère ont disparus. Ils n’étaient que des pions. Il a fallu combattre au XXe des gangrènes, des êtres quasi maléfiques : les judéo-maçonniques, les nazis, les capitalistes, les terroristes… La différence avec l’ennemi, c’est qu’on ne fait pas la paix avec le Mal : on l’extermine. « Tuez-les tous ! Dieu reconnaîtra les siens ». Dans une guerre de religion, la victoire ne peut être qu’absolue, purificatrice sous peine de voir renaître le Mal. Oserais-je citer un éditorial de Dominique Venner2 ? Quoi qu’on en dise, ses écrits ne sont pas totalement infréquentables pour qui dispose d’un peu de culture. Pour l’historien, les guerres de Religion appellent des victoires « totales et totalitaires », citant en exemple la Seconde Guerre mondiale.

En effet, il existe une différence fondamentale entre la Première Guerre mondiale et la Seconde. Dans la première, « le Boche » est l’ennemi héréditaire, l’ogre germanique qui menace la France innocente. C’est la rhétorique du « c’est à moi, pas à toi », « c’est lui qui a commencé… » ou plus sérieusement, nous avons des intérêts contraires : que le meilleur gagne ! Au passage les deux se sont affaiblis honteusement.

Au contraire, lors de la Seconde Guerre mondiale, il s’agissait pour l’Alliance d’abattre un système : « le nazisme ». Le « nazi » ou le « fasciste » est aujourd’hui encore le synonyme le plus usité pour « démon », comme le fut « capitaliste » à une époque désuète, et comme est en train de le devenir le mot « terroriste » qui gagne peu à peu ses lettres de noblesse.

Tout conflit aujourd’hui est une « guerre contre le terrorisme ». Bush n’a-t-il pas défini « l’Axe du Mal » et les rogue States (Etats voyous) avec qui il est impossible de traiter ? Le mot « terrorisme » lui-même n’a-t-il pas à voir avec la « terreur » qu’est censé inspirer Dieu ou le Diable, que l’on considère le fidèle ou l’infidèle ? La France elle-même, a-t-on appris des médias, n’a plus d’ennemi. Nous savons aussi que les guerres sont menées par les méchants, tandis que les hauts esprits qui nous gouvernent combattent « le terrorisme international », figure actuelle du Mal mondialisé.

Celui qui se risquerait à enfreindre les dogmes en la matière serait-il d’ailleurs traité autrement que comme un « infidèle », s’il fait mine de ne pas y croire ? Je ne souhaite pas ouvrir ici une polémique sur l’affaire du truculent Dieudonné et en profite donc pour clore un trop long hiatus.

Tout indique que les plus importants conflits du XXe siècles ont été religieux dans leurs processus, et jusque dans leurs récits historiques, bien qu’ils aient été menés par des athées fiévreux et souvent contre la Religion voire l’Idée religieuse.

Les croisades du XXe siècles ne se sont pas toujours faites au nom d’un Dieu ou d’une Théologie mais bien d’une Foi dans une incarnation fanatique et totalitaire3 du Bien, accompagnée d’une morale pompeuse à géométrie variable.

Pour un siècle antireligieux, on a vu mieux…

Jean-Suie Fortaise

1 Stefan Zweig : Le Monde d’hier, Souvenir d’un Européen. (trad 1944).

2 Dominique Venner : « L’Histoire serait-elle impartiale ? » éditorial, Nouvelle Revue d’Histoire, janvier 2012

3 Totalitaire : ce dit d’un système qui entend s’imposer à tous et en toute chose, et organisé de manière à pénétrer et à régir la vie privée comme la vie publique.

Publicités

À propos leclubdessaumons
http://www.facebook.com/clubsaumon

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :