Deuil littéraire

9782363710802

« Le fasciste est celui qui ne me lit pas. » Préface.

Victime en 2012 d’un lynchage médiatique en règle pour la rédaction d’un opuscule de moins de vingt pages intitulé Eloge littéraire d’Anders Breivik, Richard Millet, qui avait tenté en vain de se défendre contre la violence de ses détracteurs pendant l’« affaire », a pris près de deux ans de recul pour penser à sa réponse. Dans sa Lettre aux Norvégiens sur la littérature et les victimes, publiée aux éditions Pierre Guillaume de Roux, l’écrivain revient donc sur la très violente controverse qui l’a mis à la porte de la maison Gallimard, et tente d’en tirer quelques conséquences. C’est un acte de décès, celui de l’écrivain laissé pour mort dans un caniveau du Boulevard Saint-Germain à la fin de l’automne 2012.

Vous devez sans doute vous souvenir de cette scène, filmée par hélicoptère, d’une île jonchée de cadavres, parcourue lentement par la silhouette raide d’un homme armé, tirant sur des jeunes en panique. Le sentiment de Millet fut que cet acte, en dehors de toute considération morale, était d’une sublime portée symbolique. Qu’on y retrouvait la folie meurtrière des adolescents de Columbine dans l’Elephant de Gus Van Sant, les massacres de Salo, ou plutôt la démence suicidaire du protagoniste d’Oslo 31 août de Joachim Trier. En quelque sorte il y avait au cœur même de la très rationnelle abomination norvégienne une séduisante ironie, celle d’une réaction démoniaque au sein d’un corps déjà corrompu. Il y retrouvait le goût du monstrum[1], ici la furieuse beauté de Sodome sous une pluie de feu, splendeur pétrifiante pour celui qui l’observe. Et qui a pour vertu, l’horreur cathartique de la scène mise à part, de replacer la douleur et la mort au sein de notre société, bien malgré elle.

Le rapport de la littérature au Mal, exposé ici sans manières par Millet, est une incompréhensible question pour nos Modernes, qui se sont affranchis de cette part indispensable de notre littérature, tant ils ont cherché à se débarrasser de l’esthétique paradoxale du divin et du diabolique au profit d’une beauté d’un Bien humanitaire.  J’ai ainsi entendu le directeur du Monde des livres affirmer ne pas vouloir lire les pamphlets de Céline. D’autres se bouchent le nez devant le mal-être d’un Drieu la Rochelle, la misogynie d’un Henry Miller ou l’antisémitisme d’un Bernanos. Le Mal, force entière, unité de puissance, trouble ou illusion pour les âmes, dévore les espoirs sanglants d’un monde qui s’oublie en la plate utopie d’une unité sociale.

La littérature est là pour nous rappeler que nous sommes les nécessaires victimes de ce Mal-là. Le nier revient à choisir l’aveugle médiocrité de nos contemporains, « qui passe pour une République des Lettres mais qui est en réalité un milieu consanguin, népotiste, clientéliste, maçonnique ». Tout n’est pas perdu : même si son silence vient taire les noms de ses nombreux détracteurs, Millet n’oublie pas ses courageux « alliés » (Camus, Compagnon, Dalrymple, Réda, Quincey, Pasolini…). Car, oui, au contraire des pince-nez javellisés qui nous encerclent, il nous faut exhaler le parfum terrible des fleurs du mal.

La littérature s’abreuve de sang. Elle agit comme une saignée qu’on administrerait à la tyrannique fonction communicatrice du langage. Elle est cette parole diachronique, dialogue avec les morts d’hier et ceux à venir. Elle est irriguée par les canaux secrets de l’hérédité (cf. Petit éloge d’un solitaire). Dans sa peine on la retrouve maculée du sang des innocents, des morts qu’on ne pleure pas, des âmes perdues, supprimées de l’Histoire officielle. Des fantômes en faillites. Millet embrasse ainsi la figure du pauvre, cette posture qui le mène à la « lutte pour le sol et la vérité du nom », à la juste appréciation de la vraie valeur du sang, car il sait que le liquide lui est compté. On le sent chuchoter avec Léon Bloy l’affamé, qui jouissait en silence de l’incendie du Bazar de la Charité[2]. Non pas de la mort même des philistines à bonnes œuvres, mais bien du symbole puissant du feu embrasant l’infamie : « Ce mot de Bazar accolé à celui de CHARITÉ ! »[3].

C’est ce que signifie cet essai, au delà d’un certain pessimisme : la littérature se doit de souligner avec ironie toutes les tentations victimaires et complaintes pour mélodrames, et laisser se replier, dans la souffrance du deuil, entre les lignes, l’empathique et charitable silence qui est celui de l’humble victime.  Même si, dans cette histoire, il peut vous sembler que la « victime émissaire », c’est vous.

Bonaventure Caenophile

[1] Dans l’Antiquité romaine, signe naturel envoyé par les Dieux, tel l’éruption du Vésuve, pour signifier leur mécontentement ; son usage cicéronien (monstro : montrer) en fait l’archétype de la démonstration. « Qu’il est doux, quand sur la vaste mer, le vent soulève les flots, de contempler depuis la terre ferme, les terribles périls d’autrui » disait ainsi Lucrèce.

[2] Le 4 mai 1897, lors d’une vente de charité organisé dans ce lieu parisien par la crème aristocratique européenne (la sœur de « Sissi » y vivait ses derniers instants), un accident survient. Les vapeurs d’éther d’un cinématographe présent pour immortaliser l’instant s’enflamment et gagnent dès lors l’entier bâtiment. On compte 126 victimes.

[3] Léon Bloy, Mon Journal, 9 mai 1897.

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