Voyage par ma fenêtre

Crédit : denisparis

Crédit : denisparis

Il y a belle lurette que je ne suis plus dupe de la passion affichée de mes contemporains pour les voyages, lesquels prennent de plus en plus l’allure de fuites de masse sans que personne ne s’en étonne. Ces mouvements de foule ne sont toutefois que l’expression grossièrement visible d’une tendance à la fuite tout aussi réelle de beaucoup d’esprits contemporains (philosophes, sociologues, experts, intellectuels, romanciers etc.) dans les abstractions mensongères et réconfortantes. C’est ainsi que chacun chante les louanges de l’ailleurs et de l’avenir (à mesure d’ailleurs que ces notions deviennent inconsistantes) sans s’apercevoir que l’inédit est déjà aux coins de nos rues.

Dépayser l’homme moderne, le touriste comme l’intellectuel, c’est donc, paradoxalement, le faire voyager chez lui, lui faire prendre le chemin du retour, tel un nouvel Ulysse, afin qu’il découvre enfin, de sa fenêtre, ce qu’il croyait connaître. Il suffit en effet aujourd’hui, pour endosser le costume d’explorateur, de se pencher à la seule fenêtre par laquelle nous regardions encore, je veux parler de nos écrans de télévisions. S’est-on jamais demandé d’ailleurs à quoi pouvaient bien encore servir des fenêtres dans une pièce qui contient une télévision ?

Cela étant dit, aborder aux rivages de ce temps est une épreuve certaine. Quiconque voudrait s’y essayer devra d’abord résister aux clapotis envoûtants des vagues régulières applaudissements, tel Ulysse au chant des sirènes, tout en sachant se prémunir contre le vent violent des huées unanimes qui s’abattent parfois sur ces contrées. Ainsi prévenu, on a alors une chance de poser sereinement le pied sur les hauts plateaux médiatiques pour avoir le privilège d’observer, tête froide, cet individu nouveau qui les peuple : le spectateur de plateau-télé, ce petit bonhomme colorisé aux idées en noir et blanc, formaté à la morale définitive et posté à nos fenêtres. Contrairement à Hegel qui, à Iéna, dit avoir vu par ses fenêtres l’âme du monde en la personne de Napoléon, il ne nous est plus donné  d’apercevoir par les nôtres que l’âne du monde, en la personne de ce très accablant spectateur.

Qu’on se le dise, un spectateur de plateau-télé est presque aussi mystérieux qu’une chienne de garde ou qu’un plasticien minimaliste. On aimerait le suivre dans les moindres gestes de son quotidien pour percer son mystère. Il serait d’ailleurs très inexact et fort injuste d’en parler au singulier tant il pense naturellement à se collectiviser et n’existe d’ailleurs qu’en tant que membre d’un public, sorte de réincarnation moderne des anciens chœurs du théâtre antique chargés de commenter l’action jouée sur scène, à ceci près que ceux-là étaient doué de parole quand celui-ci n’a plus comme moyens d’expression que les applaudissements ou les huées.

C’est de cette absence de paroles que naît le sourire si étrange qui émerge sur les lèvres de ce spectateur. Il est tout à la fois un sourire de contentement et de prévention : lancé tel un SOS (Souhait d’Osmose Spontanée) à la tête de tous ceux qui auraient quelques prétentions à n’être pas lui, il est également un sourire de confiance, chargé d’exprimer ce que celui qui le porte si fièrement ne formule plus tant cela lui semble évident : que le monde entier viendra bientôt à lui, que le monde entier ne sera plus que lui. Il y aurait tant à dire de ce sourire terminal, de ce sourire de masque mortuaire, charmante décoration suspendue aux lèvres de ceux qui l’arborent comme ce fameux petit sapin désodorisant au rétroviseur des voitures, impuissant en l’occurrence à masquer l’odeur de sapin bien réelle qui émane du cercueil de l’intelligence sur lequel ces spectateurs semblent assis depuis toujours.

Voilà de quoi inciter, je pense, à la découverte de ce travailleur inédit et infatigable des ruches télévisuelles qui, grâce à lui, bourdonnent d’approbation. Qui sait, peut-être s’envolera-t-il un jour à force de battre des bras pour applaudir ? C’est le moins que je nous souhaite car une chose est sûre : si les studios de télévision sont aussi bas de plafond que les spectateurs jeunes, enthousiastes et fiers qu’ils abritent semblent l’être, il suffira d’une très légère élévation pour qu’ils aillent enfin griller dans le feu des projecteurs qu’ils cherchent tant. Que la lumière soit !

P.-L.P.

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One Response to Voyage par ma fenêtre

  1. un saumon says:

    j’adore !

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