Des êtres aux choses ou des sciences aux arts en passant par nous-mêmes

Chlamydera nuchalis

© Bowdler Sharpe

Librement inspiré d’une émission de Jean-Claude Ameisen : Sur les épaules de Darwin.

Entre sommeil et veille, mes yeux disent au monde mon état de perception. Fermés ils voient la nuit, ouverts ils voient le jour. Ouverts ils s’ouvrent au monde, peu persuadés de sa réalité, ils en tirent nombre de mes facultés et de mes connaissances. Connaissances qui m’amènent à cette méditation.

Il est un de nos ancêtres, si l’on suit les dires énigmatiques de la classifications phylogénétique, qui n’a pas fait la guerre, mais plutôt séduit nos illusions et nos yeux, et nous amène par ses origines à une présence d’avant les mots, dont le langage nous aurait éloignés et permis de revenir. L’oiseau est l’objet de mes yeux, il m’envahit de ses couleurs tropicales, soulève une émotion mystérieuse, et m’interroge. Il me semble alors que son art est la synthèse d’une projection de l’esprit sur son monde, et qu’ainsi se révèle sa réalité. Mantiq-al-Tayr de Farid ud-Din Attar1, par sa profondeur allégorique, nous fait participer au voyage des mots, à la recherche du Simorgh au travers des plaines de Chine, entre Vertige et Annihilation2. La découverte y est unique, synesthésique : ces oiseaux partis en cette quête sont tous les trente le Simorgh3. Apparaît l’apologue : « Toi », « moi », ces mots semblaient si simples ! Que voulaient-ils dire vraiment ? »4. La métaphore s’était confondu avec la réalité perçue : il restait celle des êtres : disant : « les chercheurs sont ceux qu’ils cherchent ».

Amis voyageurs, des nuits et des jours, oiseaux de milles feux, entendez la parole du sage, écoutez les métaphores de vos yeux, elles sont vous mêmes.

Il est chez le Ptilonorhynchus nuchalis5 (puisqu’il nous faut du latin en ces choses-là) une poésie. Sa parade nuptiale s’accompagne d’un théâtre : celui d’une tonnelle, et d’une œuvre de couleurs, dont l’harmonie scénique est la nécessité. Reflet de leur yeux, s’élabore un jardin au gris uni, beauté choisie avec minutie. De brindilles, agencées par le compas d’un architecte et la finesse d’un artiste, un berceau naît. L’oiseau artiste nous à précédé, découvrant -avant que l’homme n’ait posé sa main sur la paroi de la grotte- la perspective forcée. Ainsi s’élabore le mystère de sa composition, l’espace s’agrandit par l’harmonie produite, à rendre jaloux Brunelleschi. La prétendante n’a plus qu’a comparer, analyser, s’émerveiller face à une telle illusion.

Par ce geste, cet oiseau nous montre un art, celui auquel il consacre sa vie, qui nous étonne, nous stupéfait et nous interpelle comme Darwin le fut en son temps face aux mystères des espèces, face à celui d’une sensation esthétique. Dans son autobiographie, il quitte la science pour retrouver sa vie, sa perception intime du monde sans l’intrusion de la logique des lois. Il en explore le pouvoir du temps, sa profondeur, « comme si j’étais un homme mort, me retournant dans ma propre tombe pour jeter un dernier regard sur ma vie », et nous apprend sa perte du goût esthétique, qu’il déplore amèrement, car délétère pour l’intellect et pour la part morale de notre nature. L’art est la seule ouverture au monde et aux autres, par l’empathie qu’elle développe : « Notre tâche doit être de nous libérer nous-même de cette prison en étendant notre cercle de compassion pour embrasser toutes créatures vivantes et la nature entière dans sa beauté. »»6 nous disait Einstein.

L’oiseau par son art propre nous interpelle, il nous révèle notre humanité en ce qu’il illumine notre perception esthétique. Nous nous interrogeons sans cesse sur ce partage animal, mais dans les méandres de ce questionnement, l’interrogation se voit dépassée par le fait : celui là qui détermine cette capacité, notre humanité. C’est donc l’homme qui se retrouve homme lorsqu’il contemple la Nature, c’est donc lui qui est dans cette nature, il croit interroger la nature alors qu’il s’interroge lui-même.

Ainsi se développe une nouvelle perception de ce monde des couleurs, une perception révélatrice, de petites perceptions, de petits univers contenus dans cet infini, comme le dit Leibniz, inspirant en cela Bergson, compagnon d’imagination. Poète de la philosophie et philosophe du poète, Bergson fait de l’art un accès au réel7. De même le petit oiseau des lointaines latitudes joue son rôle de révélateur « photographique »8, dont les couleurs et l’art propre plonge dans nos yeux, les émerveille et leur donne une lueur brillante, pleine de vérité. Nos yeux quittent l’action, rejoignent la réalité particulière qui leur est offerte par notre humanité.

Une sensibilité unique est offerte à celui qui contemple la nature, y trouve son art et s’en émerveille. Il ne s’agit pas d’une fuite schopenhauerienne, mais bien de retrouvailles, d’une mise à distance aussi, permettant d’atteindre l’essentiel et donc de donner sens à une quelconque action. L’art devient la manifestation concrète de notre devenir. Amis voyageurs, des nuits et des jours, oiseaux de milles feux, entendez la parole du sage, écoutez les métaphores de vos yeux, elles sont vous mêmes.

K. Orto

1 Farid ud-Din Attar est un poète persan qui publie Mantiq-al-Tayr traduit par la Conférence des Oiseaux, publié chez Points.

2 Le poème se compose de sept chapitres correspondant aux sept vallées à traverser : la Recherche, l’Amour, la Connaissance, le Détachement, l’Unicité, le Vertige et l’Anéantissement.

3 Oiseau divin, le Simorgh est celui que tous cherche, magnifique, il a perdu une plume que tous les oiseaux tentent de trouver, il le rencontre enfin une fois toutes les vallées, métaphores de la vie, traversées.

4 Dans le texte.

5 Le Ptilonorhynchus nuchalis est une espèce de passereau, nommée communément jardinier à nuque rose, vivant en Australie.

6 Lettre de 1950.

7 Voir à ce propos la Pensée et le Mouvant (1938), PUF Quadrige, 1990.

8Ibid p.149 à 151

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