L’assassin est un escroc

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On a tous déjà fait cela : au début d’une série policière, d’un polar, on a tendance à choisir son coupable. Et à suivre le fil de l’enquête uniquement pour se prouver notre disposition intuitive. Cette attente, ce pari orgueilleux, génère toujours, malgré nous, une réelle frustration.

Quand il se trouve que notre intuition fut la bonne, on peut s’en féliciter, s’en gargariser auprès de nos proches, s’imaginer génial, arborant la pipe de Maigret ou la moustache de Poirot, peu importe : au fond de nous, il n’en demeure pas moins que la déception d’une issue trop prévisible dévalorise automatiquement l’enquête et donc notre passive réussite. Une victoire trop facile et donc un plaisir de courte durée, et si vite oublié.

Dans le cas opposé, notre ego en prend un petit coup. La défaite est aigre-douce : la duperie a fonctionné jusqu’au bout, nous découvrant le jouet de l’auteur. Un sentiment de s’être fait avoir qui ne va pas sans une certaine satisfaction, celle de la surprise, et cela d’autant plus que celle-ci est spectaculaire. On a tous été marqué par l’issu d’un livre comme Le secret de la chambre jaune. Contrairement aux ouvrages précédents, ce type de polar reste toujours dans un coin de notre tête, comme un léger remord.

Il faut reconnaître néanmoins que cette distinction n’est pas la seule permettant de distinguer les mauvais (premier cas) des bons polars (second cas). Reste évidemment la formation d’un univers, de personnages, la finesse psychologique ou esthétique propre à la réalisation. De très grands auteurs comme Simenon, Chesterton ou Conan Doyle ont imposés leurs empreintes dans ce genre. Cependant, le fait que tous les auteurs connaissent cette typologie du prévisible et du surprenant pousse bien trop souvent à des raisonnement capillotractés pour faire de ce personnage annexe ou que tout innocente un inattendu coupable. Jusqu’à l’incohérence, comme le prouve la contre-enquête de … à propos du Meurtre de Roger Acroyd d’Agatha Christie, où l’on découvre qu’en entremêlant et perdant son lecteur, l’écrivain s’emmêle elle-même les pinceaux et nous donne un assassin factice.

Un autre procédé en vogue est de faire volontairement échouer l’enquête, en livrant subrepticement au lecteur le nom du meurtrier comme dans Usual Suspects, rendant la frustration plus importante, et donc plus marquante encore.

Hier soir prenait fin la série Broadchurch sur France 2, une enquête anglaise sur la mort d’un enfant dans un petit village isolé et tranquille où tout le monde semble se connaître. J’avais bien entendu fait mon pari, et j’aurai du me réjouir, car il s’est trouvé que j’avais eu tort. Mais il n’en fut rien, bien au contraire.

L’assassin était très décevant, comme sorti du chapeau de l’auteur pour créer un étonnement factice. Plus qu’un suspect démasqué, il est l’aboutissement d’une réflexion marécageuse et impudique sur les mystères du privé. Mon assassin à moi était cent fois mieux, bien plus imprévisible, bien plus pervers et manipulateur ! Il ne manquait que quelques malheureux ajustements dans le dernier épisode pour le découvrir comme tel… J’enrage encore.

J’aurai du me dire, en toute logique, que c’était finalement une bonne enquête. Mais plus j’y pense, plus cette série m’apparaît être une énorme escroquerie. On nous a vendu un polar, et on a a refourgué autre chose; une marchandise frelatée ; une réflexion sociétale sur le rapport à la mort d’un enfant. Au lieu d’une victime et d’un meurtrier, dans un schéma simple et humble, on nous propose un scénario où tous les personnages sont des victimes, et où le meurtrier n’en est pas totalement un. Une société de victimes qui ne peut se ressouder que dans un étrange symbole païen final, celui du feu de joie et donc de la fête commémorative originelle. Le silence du deuil est ainsi évacué avec la souffrance, et le mal tout bonnement nié. Aujourd’hui, le détective officie aussi dans les cellules psychologiques.

Bref, ce scénario est un subterfuge désagréable, qui ruine toute surprise, tant le discours sous-jacent en est dépourvu. Tant pis, je reprend mon assassin, il ne vous mérite pas !

Pardon? Son nom ?

Bonaventure Caenophile

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