Léon Bloy ou le chant des signes

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Léon Bloy par Félix Vallotton

Je ne connais pas d’écrivain qui soit plus à l’abri des basses œuvres commémoratives du ministère de la Culture que Léon Bloy (1846-1917). Aucune messe culturelle n’a jamais pu être célébrée sur son dos. Je ne vois d’ailleurs pas très bien ce que nous pourrions commémorer de l’œuvre de ce gigantesque catholique quand n’importe quelle page de celle-là est évidemment plus vivante que les morts-vivants qui font semblant d’apparaître actuellement sur la scène littéraire et auxquels toute forme de commémoration devrait être absolument réservée tant leurs ouvrages sont, dès leur parution, parfaitement mort-nés.

Rendre hommage à Léon Bloy ne peut donc pas consister, comme le voudraient les bigots de la culture contemporaine, à démontrer son improbable actualité, mais revient à témoigner de son incompatibilité complète avec notre époque, comme avec la sienne d’ailleurs. On peut même dire de cet homme du Moyen Age égaré en plein dix-neuvième siècle qu’il était l’anachronisme incarné, lui qui savait que le temps est une conséquence inévitable mais non éternelle de la Chute, et qui pour cela aurait vomi notre société dont l’idéal suprême semble être de vivre avec son temps : « Le temps n’existant pas pour Dieu, l’inexplicable victoire de la Marne a pu être décidée par la prière très humble d’une petite fille qui ne naîtra pas avant deux siècles », écrivait-il dans son inoubliable testament littéraire que sont les Méditations d’un Solitaire en 1916, publiées six mois avant sa mort.

Le pari bloyen qui fonde son œuvre littéraire peut être résumé assez simplement : il s’agit pour lui de jouer sans arrêt l’hypothèse de la Fin du monde contre les idées de tous les progressistes qui commencent à son époque à considérer le monde comme fin ultime. La perspective de l’Apocalypse, qu’il espérait imminente, constituait un viatique essentiel pour lutter contre les sirènes modernes du progrès et leurs superstitions socialistes ; elle était le Nord qu’indiquait la boussole de ce pèlerin de l’Absolu qui, toute sa vie durant, au milieu de l’embrouillamini dense et opaque des événements de sa vie quotidienne, a tenté de cartographier les chemins qui mènent au Ciel, dans l’espoir de pouvoir un jour contempler de Là-haut la carte complète et éblouissante du Plan de Dieu. De cette entreprise titanesque, son lumineux Journal garde des traces indélébiles pour l’Éternité.

C’est en effet dans cette imposante partie de son œuvre, qu’il compose quotidiennement de 1892 à sa mort, que se repère sans doute le plus clairement son inlassable travail de transposition symbolique du moindre événement sur le plan biblique. Son incapacité à prendre la réalité au pied de la lettre est tout bonnement prodigieuse. Chacune de ses pages rappelle à qui veut bien les lire que son histoire personnelle (et par extension l’Histoire humaine) n’est jamais que la réécriture du texte biblique, son redéploiement symbolique nécessaire à l’avènement du Royaume de Dieu. On aurait donc tort de voir en Léon Bloy un simple pamphlétaire, car, outre que la violence verbale n’est jamais chez lui qu’une des formes que prend l’action de grâce, personne en réalité n’aborde le monde avec plus de précautionneuse attention exégétique que lui, qui avait, selon le beau mot de Philippe Muray, « cette charité magnifique de croire sans cesse au grand hiéroglyphe enchevêtré du monde ».

Il y aurait beaucoup et mieux à dire de ce splendide Mendiant ingrat que fut Bloy. Je n’ai pas la prétention d’éclairer l’identité profonde de cet écrivain, et d’autant moins que toute son œuvre rappelle inlassablement que Dieu seul connaît l’Identité véritable de chacun, c’est-à-dire la place singulière que chacun occupe dans le réseau mystérieux des solidarités surnaturelles qu’est la Communion des Saints.

A défaut de pouvoir m’élever à un tel niveau d’exégèse je me contenterai de dire à quel point, lorsque je regarde les portraits de Bloy, je ne peux m’empêcher de voir son visage, peut-être à cause de sa tête ronde et de ses moustaches fournies, comme la figure d’un humble chat dans les yeux si ronds duquel se laisserait deviner l’éclat d’une âme de grand fauve. Un chat qui aurait à la fois la force de rugir comme un lion et la douce patience de démêler de ses pattes agiles les fils de signes qui constituent la trame apparemment confuse et dense de la tapisserie de l’Histoire, dans l’espoir secret mais tenace d’y surprendre ne serait-ce que l’incroyable éclat du reflet de l’Aiguille qui la tisse, et par le chas de laquelle, comme le disent les Evangiles, il nous faudra bien passer un jour, afin de pouvoir contempler du haut des Cieux notre Figure enfin dévoilée.

P.-L.P.

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One Response to Léon Bloy ou le chant des signes

  1. moi je luitrouve la tête de Brassens au cher Léon….

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