J’y suis, j’y reste.

Malakhov1

Siège de Sébastopol par Franz Roubaud (détail)

Sur les « Terres de sang » (cf. Timothy Snyder) coincée entre la Russie et l’Occident, rien de nouveau sous le soleil rouge. E.F. nous en fait la démonstration. 

Aussi sûrement que placidement, l’inexorable processus de rattachement de la République de Crimée par la Fédération de Russie a finalement abouti sans surprise, à une annexion de facto le 21 mars dernier. A première vue, il n’y a là rien d’étonnant : les voix d’une population majoritairement russophone se sont exprimées dans les urnes, tandis que la Douma s’est contentée d’ouvrir ses bras à un peuple esseulé au sein d’un pays auquel il ne s’identifiait pas, administré par un gouvernement fantoche. Nombreux sont cependant les pays qui contestent le choix des Criméens.

A en croire en effet François Hollande, David Cameron ou Shinzo Abe, certains chefs d’Etats et de gouvernements ont des comptes à rendre à la démocratie ; quant à Catherine Ashton et son conclave technocratique de hauts fonctionnaires européens, ils ne semblent avoir que peu d’allant à l’idée de subir un jour les affres du suffrage universel. Se parer des vertus de l’intérêt général tout en dénigrant les égoïstes sentiments nationaux, montre toutefois certaines limites lorsqu’ils sont sanctifiés par l’onction référendaire… Mais ce serait trop vite oublier que la condition de comique-troupier est porteuse, pour quiconque briguerait au XXIe siècle les postes suprêmes du pouvoir étatique. Il est effectivement bien plus aisé de jouer les ingénus, en faisant mine d’ignorer que la Crimée est à bien des égards une anomalie du paysage politique ukrainien, dont les statuts en faisaient d’ores et déjà une République autonome offerte par Krouchtchev à l’Ukraine en 1954. N’en déplaise donc à la communauté internachouinarde, qui ne loupe jamais une occasion pour vilipender les tentations désuètes du centralisme administratif, l’évolution géopolitique de ces dernières semaines en Mer noire est une des nombreuses gageures du fédéralisme dont on nous vante tant les mérites.

Il est naturellement légitime de s’inquiéter du précédent que constitue dorénavant l’issue de cette crise pont-euxine. Et comme il convient de s’alarmer, considérons un instant la réaction de la Maison blanche. Les Etats-Unis, qui comme de coutume n’ont de cesse de s’enhardir lorsqu’il s’agit d’abonder avec emphase dans la surenchère aux arguments les plus incongrus, ont ainsi fait savoir que le rattachement de la Crimée à la Russie était illégal, puisqu’il contrevenait aux préceptes fondamentaux de la constitution ukrainienne… Voilà donc pour l’occasion que l’inénarrable Obama revêt le costume de satin broché du roi George III, qui lui aussi refusait en son temps que l’indépendance des colonies de la Nouvelle-Angleterre, fût acquise au mépris du corpus de lois britanniques, garantissant pourtant l’intégrité territoriale du Royaume-Uni de part et d’autre de l’Atlantique. En faisant planer de surcroît le spectre de la Guerre froide sur l’Europe, force est de constater qu’Obama et ses comparses européens ne se satisfont guère de cette unique fadaise. Rien ne saurait être pourtant plus faux : le monde est désormais multipolaire et la Russie n’est plus soumise à l’idéologie soviétique ! Le seul appétit qui anime actuellement Vladimir Poutine, est celui d’un patriote cherchant à protéger les intérêts stratégiques de son pays, en lui faisant enfin réaliser le vieux rêve de Nicolas Ier d’accéder aux « mers chaudes ». On serait ainsi d’autant moins avisé de blâmer Moscou d’avoir tiré profit de la situation chaotique qui mine l’Ukraine, que l’annexion a été conduite avec d’infinies précautions. Songeons qu’il n’y eut pas un mort, ni même un blessé grave à déplorer dans les deux camps. Lavrov a en effet employé tout son art à ne pas brusquer les Ukrainiens, et à ne pas céder aux provocations aussi frivoles qu’inutiles de l’UE, réduite pour sauver la face à négocier un compromis avec le parti Svoboda, qu’elle avait pourtant fermement condamné pour xénophobie et racisme le 13 décembre 20121.

On discerne alors en filigrane le véritable risque que court l’Ukraine dans les prochains mois, celui de la guerre civile. Car non seulement il mettrait à feu et à sang un pays qui serait dès lors condamné à l’explosion, mais aussi forcerait-il la Russie à envoyer ses chars vers Kiev, et à déstabiliser alors toute une région qui autour de la Transnistrie moldave, ne demande qu’à suivre l’exemple de la Crimée. Le Kremlin, bien conscient de la tension qui règne actuellement dans les oblasts ukrainiens de Karkhov, Lougansk et Donetsk, est prêt à réagir au premier signe annonciateur de heurts entre les civils. Bien que muette sur le sujet, l’Union européenne sait combien la présence des armées russes le long de la frontière ukrainienne orientale est providentielle. C’est pour l’heure effectivement une exhortation tacite à la population à garder son sang-froid, et la seule chance pour l’Ukraine de mettre rapidement un terme au massacre s’il devait débuter. La preuve de l’ambivalence des discours américain et européen est d’ailleurs bien la faiblesse des sanctions prises à l’encontre de la Russie, dont on n’imaginerait pas du reste qu’elles fussent plus contraignantes, quand on se rappelle que l’invasion de Chypre par la Turquie en 1974 ne lui avait pas même valu d’être exclue de l’OTAN.

Mais à nouveau, la politique étrangère des Etats-Unis et de l’UE se retrouve confrontée à ses contradictions essentielles. Car si dans l’Olympe où évoluent nos dirigeants, seul le critère moral prévaut afin d’assurer un sort pérenne à l’entreprise politique du Bien, on se demande pourquoi la France n’a pas annulé son contrat d’armement avec la Russie portant sur la livraison de deux bâtiments de classe Mistral, alors même que l’amirauté de Sébastopol s’est vue gratifier de l’intégralité de la flotte de guerre ukrainienne samedi 22 mars ? Et comble de l’ironie, le second navire que la France devrait livrer à la base navale de Novorossiisk l’an prochain, sera baptisé le Sébastopol ; décidément ça ne s’invente pas !

Seulement à force de se repaître du dogme libéral, du droit et du marché, la position des gouvernements européens devient vite intenable face au pragmatisme politique que leur oppose Vladimir Poutine. En effet faute d’avoir des armées, puisque, nous dit-on, elles ne servent à rien, l’arsenal bruxellois est composé de normes juridiques, du calme feutré des congrès et du clair-obscur des traités. Mais foin d’arguties : de règlements en directives, de directives en condamnations, de condamnations en résolutions, Achille s’essouffle encore et toujours derrière la tortue de Zénon. Le Kremlin quant à lui, avance lentement mais sûrement en recourant à la force et à la fermeté diplomatiques, crédibilisées par une importante puissance militaire. Et c’est ainsi que pouvant finalement contempler l’étendue de son succès du haut de la forteresse de Malakoff, Vladimir Poutine se remémore avec confiance une célèbre phrase du général de Mac Mahon2 : « J’y suis, j’y reste ! »

E.F.

2 Célèbre phrase prononcée en 1855 lors de la campagne de Crimée par le futur président de la République, Patrice de Mac Mahon.

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One Response to J’y suis, j’y reste.

  1. Saumon fumé says:

    Les ports de Crimée assurent à la flotte russe l’un des rares accès aux mers chaudes (Mer Noire et mer Méditerranée). La Crimée constitue dès lors un point stratégique majeur. Par conséquent, la politique américaine consiste à nuire à son concurrent russe en dévoyant justement les Etats limitrophes d’un partenariat confiant avec Moscou. Ne pouvant faire un usage direct de la force armée (hard power) ils utilisent un soft power axé sur des moyens détournés (culture américaine, soutien aux opposants, déstabilisation) et surtout par l’entremise du « bras utile » qu’est le droit international.
    L’Europe, qui a fait le choix de l’Atlantique, lutte elle-même contre la politique russe. Il est facile de croire à une naïveté de bon ton de la part des dirigeants européens, usant de « critères moraux ». Au contraire, il faut plutôt voir dans ces derniers des armes de soft power, sciemment utilisés par les services diplomatiques et entretenus chez des idéologues naïvement sincères de l’opinion publique. La vrai question n’est pas dès lors: le droit européen suffira-t-il à défendre l’Europe, mais plutôt : le choix de la politique américaine est-il le plus rentable et le plus avantageux pour l’Europe ?

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